Ostalgie

Dans le Québec des années 1970, les sentiments que nous inspiraient les citoyens communistes du bloc de l’Est oscillaient entre la pitié et la crainte.

Je me souviens d’une des visites de l’équipe de hockey de l’Armée rouge au Québec. Enfant passionné de hockey, je suivais cette tournée dans les journaux. On y décrivait souvent les joueurs soviétiques comme des automates sans émotion et sans personnalité individuelle. Je me rappelle un article mentionnant que ces athlètes n’avaient pas accès au Coca-Cola dans leur pays. Je les prenais en pitié. Pour moi, c’était là la preuve que ces hommes étaient ou maltraités ou d’une autre nature que la mienne.

En 1976, j’avais sept ans. Je ne garde donc que des souvenirs très flous des Jeux olympiques de Montréal. Toutefois, j’ai souvent entendu, par la suite, des gens parler des nageuses est-allemandes, qui y avaient remporté presque toutes les médailles, en termes très durs. Ces filles, disait-on, avaient des physiques d’armoires à glace et faisaient peur, preuve qu’elles n’étaient pas normales.

J’ai longtemps cru cette légende jusqu’à ce que je prenne la peine de voir des photos de ces championnes. Des monstres, ces jeunes femmes ? Non, des athlètes d’élite, avec des corps à l’avenant, tout simplement. Certaines d’entre elles ont reconnu, plus tard, avoir été dopées à leur insu par le régime communiste. Cela dit, qu’on y songe : en 1976, l’une d’entre elles, Kornelia Ender, a remporté l’or au 100 m libre avec un temps de 55 s 65 ; en 2016, à Rio, la Canadienne Penny Oleksiak accomplissait le même exploit en 52 s 70, sans qu’on trouve à redire.

Ces histoires sportives mettant en cause des athlètes du bloc de l’Est ont fait naître chez moi, dès ma jeunesse, une fascination pour les « camarades ». Au-delà de la légende et de la propagande, comment vivaient-ils vraiment ? Si les livres portant sur les horreurs du communisme sont légion, ceux qui abordent la vie ordinaire dans ces pays se font plus rares. Dans ce dernier genre, Les Russes (1976), du journaliste Hedrick R. Smith, chef du bureau du New York Times à Moscou de 1971 à 1974, peut être considéré comme un classique.

Dans 24 heures de la vie en RDA (PUF, 2020, 208 pages), l’historien français Emmanuel Droit trace à son tour un portrait de la vie communiste, en décrivant le quotidien des habitants de Zeitz, une ville est-allemande de taille moyenne (46 000 habitants), située près de Leipzig, en 1974.

La République démocratique allemande (RDA), note l’historien, a presque toujours été décrite comme un pays austère, totalitaire, sous-développé et, surtout, gris. Or, cette dernière couleur, ajoute Droit, par ses nuances, est « la couleur préférée de l’historien, car celui-ci est attaché à comprendre la complexité du passé, à rebours des discours politiques et médiatiques réducteurs qui manient à des fins de stigmatisation, de délégitimation ou par quête du spectaculaire le noir et le blanc ». Avec cette enquête, Droit fait la lumière sur la grisaille est-allemande.

En 1974, la RDA, dirigée par Erich Honecker, est bel et bien une dictature paternaliste, un « pays de limites et de contraintes » de 16 millions d’habitants, une « société fermée, méfiante », qui vit sous la surveillance permanente de la Stasi, sa terrifiante police politique. Son projet de former des « personnalités socialistes » n’est toutefois pas sans charmes pour tous en tout temps. Il y a, en d’autres termes, une vraie vie ordinaire en RDA, non seulement pour le pire, mais aussi pour le meilleur.

Valeur centrale du pays, le travail entretient un fort sens communautaire et donne un sens à l’existence. En faisant le portrait de l’entreprise d’État Zekiwa, qui fabrique des poussettes et des landaus, Droit illustre la noblesse d’une « économie de la reconnaissance » qui valorise vraiment l’ouvrier. La « liquidation pure et simple de ce monde », après la chute du communisme en 1990 qui entraînera la privatisation et la fermeture de plusieurs usines du genre, n’est pas sans lien avec la montée de la droite populiste dans ces régions.

Arrivé au pouvoir en 1971, Honecker avait pour ambition, afin de préserver le régime et d’éviter la révolte populaire, de développer « un modèle de société de consommation socialiste », sous la chape de plomb imposée par la Stasi. Droit évoque ses relatives réussites en matière d’éducation, de logement et d’alimentation. Ce que cachait le régime, toutefois, c’est que ces avancées sociales reposaient sur l’explosion de la dette publique.

En octobre 1990, les Allemands de l’Est, avides de liberté et de conditions de vie à l’occidentale, « ont littéralement jeté leur passé à la poubelle ». Il leur arrive, parfois, par « ostalgie » (mot formé de « ost », c’est-à-dire « est » en allemand, et de « nostalgie »), d’avoir une pensée trouble mais émue pour leur rêve socialiste défait. Je les comprends.

À voir en vidéo