De quoi demain sera-t-il fait?

Nous ne sommes pas encore sortis de cette terrible crise dans laquelle nous sommes plongés depuis près d’un an et il est probable que l’humanité n’en sortira pas entièrement avant la fin de la présente année.

Il y aura un très grand nombre de leçons à tirer de cette tragédie et il faut espérer que nous serons à la hauteur de cette importante tâche.

Qu’en sera-t-il pour l’éducation chez nous ?

L’après-pandémie

Il y a beaucoup d’inconnues dans cette équation, et j’ai toujours eu de la sympathie pour cette distinction que proposait Donald Rumsfeld entre le connu, l’inconnu connu et l’inconnu inconnu. C’est-à-dire entre les choses qu’on sait, les choses qu’on sait qu’on ne sait pas et les choses qu’on ne sait même pas qu’on ne sait pas.

Ma boule de cristal n’est pas bien bonne, mais j’avance que les effets de la pandémie sur les élèves et les étudiants seront importants, surtout sur les plus fragiles d’entre eux, et qu’il faudra suivre et documenter de près tout cela. Le travail des enseignants et des professeurs, déjà lourd et peu attractif, sera alourdi d’autant, et les effets de la pandémie sur eux pourraient nous réserver de bien mauvaises surprises : départs à la retraite hâtifs, abandons de la profession, pénurie d’enseignants…

On tirera aussi — et bien souvent ce sera le fait de partis ayant d’importants intérêts économiques sur le sujet — des leçons de la vaste expérimentation que nous aurons, sans l’avoir choisie, menée sur l’enseignement à distance.

Des chantiers entrepris avant la pandémie, et que pour certains on avait presque oubliés, vont revenir au premier plan : l’implantation de la laïcité à l’école ; la révision du cours Éthique et culture religieuse (ECR) ; les modifications aux structures scolaires ; la définition du statut et du rôle de l’université ; la mission des cégeps, notamment en région ; les persistantes et à mon sens inacceptables inégalités devant l’école ; la place et le financement de l’école privée ; l’état de nos infrastructures scolaires ; ce qu’on doit mettre en place pour la petite enfance ; et j’en passe.

Si vous me lisez un peu, vous savez que je prône, depuis quelques années déjà, une vaste, sérieuse et complète réflexion collective sur ce que nous attendons de l’éducation et sur les moyens qu’on est en conséquence disposés à consacrer à cette mission.

Mon idée était, et est toujours, que les transformations de toutes sortes — sociales, politiques, économiques, technologiques — survenues depuis les années soixante du siècle dernier nous imposent de revoir ce que nous avions alors mis en place, justement à la suite d’une telle réflexion collective : la commission Parent. Je proposais de l’appeler la Commission Parent 2.0.

Vous l’avez deviné : je soutiens aujourd’hui que la crise que nous traversons rend cette réflexion plus nécessaire que jamais.

J’ai donc été très heureux de lire cette semaine — sous la plume notamment d’un des concepteurs de la récente réforme de l’éducation, Claude Lessard, d’un des membres de la commission Parent, Guy Rocher, et de l’éminent philosophe Georges Leroux, principal concepteur du cours ECR, et de plus de 240 autres signataires — une lettre (« Repenser et relancer l’école publique », La Presse, 18 janvier 2021) demandant de tenir des états généraux sur l’éducation. Les auteurs, qui sont des acteurs importants du monde de l’éducation, rejoignent par là les idées que je défends avec mon projet de Commission Parent 2.0.

Je ne peux donc qu’applaudir à ce projet, et j’estime qu’on aura du mal à en exagérer l’importance. Je me permettrai cependant une précision.

Données probantes et finalités

Les bonnes décisions, en ces complexes matières où se conjuguent, le plus harmonieusement possible on l’espère, données factuelles et valeurs, tirent leur légitimité de deux sources : la vérité des énoncés, qui doivent être conformes aux faits et donc pris en toute connaissance de cause des données probantes, et un consensus le plus large possible sur les valeurs et les finalités.

Les audiences que tiendront les membres de l’équipe des états généraux (en présentiel !) permettront, je le pense, de dégager ce large consensus. Reste la délicate question des données probantes. Je dois ici avouer un profond malaise que réveille l’appellation « états généraux sur l’éducation », qui renvoie à ceux tenus il y a trois décennies et qui restent, pour toutes les personnes soucieuses de tenir compte des données probantes, un douloureux moment. Celles-ci avaient en effet été ignorées, au premier chef par celles et ceux dont c’est la mission de les connaître et de les défendre.

C’est pourquoi cette vaste consultation se doit de comprendre une équipe crédible d’experts connaissant bien la littérature scientifique et philosophique sur les données probantes en éducation. J’ai bien quelques idées sur la composition de ce nécessaire comité scientifique et je les soumettrai le moment venu, s’il vient, comme je l’espère — et je ne chipoterai alors pas trop sur le nom qu’on donnera à cette grande et nécessaire réflexion collective.

J’estime toutefois que l’appeler Commission Parent 2.0 démontrerait à la fois un sens de la continuité historique et la reconnaissance de la dette que nous avons envers nos prédécesseurs. Je pense d’ailleurs à quelqu’un qu’on pourrait nommer membre de cette équipe : le grand Guy Rocher, qui pourrait en être le président d’honneur.

Nous nous devons collectivement cette réflexion dont le moment est venu et dont je soupçonne qu’elle fera très largement consensus si on la fait connaître.

Nous nous la devons à nous tous et à nos enfants, présents et à venir.

26 commentaires
  • Guy Archambault - Abonné 23 janvier 2021 01 h 08

    La formation des maîtres

    Je suis entièrement d'accord avec la tenue d'une Commission Parent Deux.

    Je voudrais attirer l'attention sur une absence totale d'une réflexion en profondeur sur la formation des maîtres dans la Commission Parent Un. On s'est contenté de la confier aux Universités.

    Il faudrait créer un programme de formation des maîtres ou ces derniers devraient, de façon régulière, pratiquer devant les candidats ce qu'ils enseignent. Un professeur de piano est en mesure de donner l'exemple aux pianistes en herbe dans un Conservatoire de musique, Un professeur d'art pictural se doit d'être, par exemple, un peintre capable d'enseigner les techniques du mélange des types de peintures. Un professeur de théâtre se doit d'illustrer les différentes tehniques liées au jeu théâtral : la pose de voix, la diction, la gestuelle, les déplacement sur scène, etc

    Pourquoi n'en est-il pas de même pour l'enseignement ?

    Avant que d'être un phénomène étudié par les sciences de l'éducation, l'enseignement est un art. Le programme de formation des maîtres devrait être confié à des maîtres capables d'être exemplaires de ce qu'est l'enseignement ; ils devraient savoir créer des mises en situation illustrant concrètement les connaisances, les habiletés, les comportements, les attitudes, les approches pédagogiques et les valeurs qu'un enseignant doit dévellopper et maîtriser pour devenir un professionnel de cet art.

    On devrait en somme confier la formation des maîtres, non pas aux Faculté d'éducation, mais à des Conservatoires d'enseignement.

    Guy Archambault abonné

    • Jean Richard - Abonné 23 janvier 2021 12 h 01

      « Un professeur de piano est en mesure de donner l'exemple aux pianistes en herbe »

      Plusieurs ont eu récemment l'occasion de lire ou d'entendre cette histoire vraie : il était une fois un gamin de 14 ans ayant un grand frère musicien. Un jour, le grand frère musicien amena son frangin à une répétition de l'orchestre dont il faisait partie. Dans la salle de répétition se trouvait un autre musicien qui tendit un cor français au gamin en lui disant : vas-y, souffle dedans. La suite ? À 40 ans, l'ancien corniste s'amène à Montréal et alimente l'espoir de donner un nouveau souffle à rien de moins que l'OSM.

      Bref, ça prend des musiciens pour créer des musiciens et non pas des profs à tout faire, mal formés, qui dirigent, à l'intérieur d'une salle close, ces horribles classes de flûte à bec que les enfants détestent, l'enseignant n'étant même pas capable d'en tirer la moindre mélodie.

      L'école doit être capable de sortir de ses quatre murs (souvent mal ventilés). C'est une condition essentielle pour amener les enfants vers leur vie d'adulte.

  • Irène Durand - Abonnée 23 janvier 2021 08 h 10

    La formation des enseignants

    Très bonne idée une Commission Parent deux. Je pense aussi qu'il faudrait repenser la formation des enseignantes et enseignants et faire des enquêtes auprès des élèves pour savoir ce qu'ils ont trouvé " plate " à l'école. Le chantier est tellement immense qu'il est gênant d'en ajouter.

    • Cyril Dionne - Abonné 23 janvier 2021 13 h 14

      Demander aux élèves ce qu'ils trouvent « plate » à l'école? Vous voulez rire? Les deux tiers vous diront que ce sont les matières où la dissonance cognitive est primordiale. Apprendre des choses nouvelles n’est jamais facile; jouer c’est bien mieux. C’est encore mieux de jouer sur son téléphone intelligent.

      L’art d’enseigner consiste à persuader les élèves que ce sont eux qui veulent apprendre et non le contraire. C’est cela qui est difficile en éducation. Le reste est facile.

      Ceci dit, reformater les enseignants produira les mêmes résultats. Nous sommes en 2021 où toutes les connaissances du monde sont disponibles sur un clic de souris, même des plans précis pour concevoir des ogives thermonucléaires. La vie de tous les jours est automatisée et la plupart des activités journalières ne requièrent aucun neurone pour réussir. J’ai fait les classes des sciences de l’éducation et après que celles-ci furent terminées, j’ai jeté tous mes travaux (leçons, plan de cour etc.) à la poubelle parce chaque situation est unique en éducation. C’est cela que j’aimais lorsque j’enseignais. Rien n’était jamais pareil. On peut imaginer maintenant en temps de pandémie.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 24 janvier 2021 08 h 14

      Mme Durand, je suis absolument d'accord qu'il faut "repenser la formation" des profs. D'autant plus que, dans le contexte de 2021, la situation est particulière."Parents mous, enfants fous, profs à bout", écrivait Josée Blanchette dans une chronique:
      https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/386727/parents-mous-enfants-fous-profs-a-bout

      "Parents essoufflés, enseignants épuisés: Les répercussions sociales d'une éducation trop permissive",livre publié par Anne-Marie Quesnels. une enseignante au privé dans la région de Montréal.

      Comment attirer davantage de jeunes cégepiens avec de bons dossiers scolaires vers cette carrière? Comment faire en sorte pour que,une fois rendus sur le plancher, ils poursuivent jusqu'au bout?

      J'ai des proches en fin de carrière, au public: c'est de plus en plus demandant! Oui, la question de formation des profs doit être revue sous plusieurs aspects!

  • Pierre Jasmin - Abonné 23 janvier 2021 10 h 20

    Tout à fait d'accord

    Et de nommer Guy Rocher (avec comme adjoint Normand Baillargeon!) à la tête de cet aéropage serait le premier geste à faire; ce professeur de l'Université de Montréal était intervenu à l'UQAM en 2012; les professeurs (SPUQ) l'avaient proposé comme recteur symbolique de l'UQAM, à la grande joie des étudiantEs en pleine contestation contre les désastreux ministres libéraux de l'éducation qui trouvaient le temps de rencontrer la mafia à Laval mais pas celui de rencontrer les représentants étudiants, parmi lesquels ... Gabriel Nadeau-Dubois

  • Daniel Saindon - Abonné 23 janvier 2021 10 h 30

    Paola dit: Il y a aussi les choses que l'on ne veut pas connaitre...

    Il y a: "le connu, l’inconnu connu et l’inconnu inconnu. C’est-à-dire entre les choses qu’on sait, les choses qu’on sait qu’on ne sait pas et les choses qu’on ne sait même pas qu’on ne sait pas."

    Paola dit: Il y a aussi les choses que l'on ne veut pas connaitre!

  • Pierre Grandchamp - Abonné 23 janvier 2021 11 h 16

    Autre thème suggéré à la Commission Parent no 2: corriger l'erreur d'avoir appliqué le mode de gestion de la santé à nos écoles publiques!

    En février, j’ai fait partie de la poignée de citoyens qui ont déploré la disparition des commissaires d’élus.L’Indépendantiste, que je suis , a appuyé les commissions scolaires anglophones qui se sont battues pour conserver la gestion de leurs écoles.

    Depuis février dernier, nous avons, au scolaire, le même mode de gestion qu’en santé avec les CiSSS et les CIUSSS : des boîtes fermées entre les mains des fonctionnaires. Ce système hermétique qui donne un des plus hauts taux de décès per capita, durant la pandémie.

    J’ai œuvré durant 33 ans au secondaire public.Suis arrivé en Éducation en septembre 1960; j'ai, donc, suivi avec grand intérêt la Commission Parent, la création des cégeps, la construction de nos écoles secondaires, la création du réseau de l'UQAM. J’ai,aussi, été conseiller municipal; puis maire. C’est à partir de ce vécu-là que j’opine; ce qui me donne pas l’infaiilibilité, cependant. Depuis février, il n’est plus question d’éducation sur la place publique parce qu’il n’y a plus personne d’élu démocratiquement. La seule personne, de votre Centre de services scolaires, autorisée à aller sur la place publique, est un ( e) employé (e) : le/la DG.Comment cette personne peut-elle aller sur la place publique contre son ministre?

    Tout comme en santé, des employés siègent sur le CA de votre CSS(Centre de services scolaire).Y siègent des parents nommés entre eux. Ceux qui sont déjà allés aux assemblées des conseils d’établissement d’une école savent que l’immense majorité des parents brillent par leur absence.J’ai déjà vu, dans une école secondaire de 700 élèves, 15 parents présents; et ce n'est pas un phénomène marginal!

    Il suffisait de céduler les élections scolaires en même temps que les municipales pour valoriser la fonction de commissaire d’écoles ÉLU démocratiquement.Vive mon conseiller municipal de quartier et mon maire! Vive mon commissaire d’écoles de quartier et vive mon président!

    Ce qui se passe en santé devrait nous amener à nous questionner.Or,

    • Pierre Grandchamp - Abonné 23 janvier 2021 16 h 28

      Ce qui se passe en santé devrait nous amener à nous questionner.Or, c'est le même patron au scolaire chez les francophones, maintenant.Pourquoi, à mon humble avis, il faut questionner la gestion en santé? Parce que personne n'a de compte à rendre sur la place publique; personne dans votre CISSS n'est élu par la population. Les gens qui siègent là-dessus ont été nommés par leurs pairs: des gens super qualifiés, il faut le dire.C'est le système qu'il faut questionner. Quand a-t-on discuté du manque de préposés dans les CHSLD, sur la place publique, avant que cela n'éclate au grand public? Le cas des autochtones dans les hôpitaux?

      Or, au scolaire, c'est maintenant la même chose.Devrait-on abolir la semaine de relâche? Est-ce correct que les élèves de fin secondaire fréquentent l'école à demi-temps? Et combien d'autres questions devraient être discutées sur la place publique! Appelez le/la DG de votre CIS(Centre de services scolaire). Vous connaissez les gens qui siègent sur le CA de votre CSS? Une fois de plus, on a joué dans les structures au lieu de s'attaquer aux vrais problèmes.

      Oui, le Québec de 2021 est mûr pour une grande réflexion collective. Le Québec de la Commission Parent(1961) était formé de familles tricotées tissées serrées. En 2021, 42 % de familles monoparentales dans Montréal Nord (32 % dans l’île de Montréal). En 2019 plus de 100 000 cas référés à la DPJ, au Québec. Notre Québec vit une crise de la tradition et de l’autorité. L’arrivée de l’informatique dans les écoles secondaires vers 1988; puis peu à peu dans les familles.... Les médias sociaux.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 23 janvier 2021 20 h 12

      Je jette quelques notes en conclusion, rapidement, sur le coin de la table.

      -Que de chemin parcouru depuis les début des années 60; quand le Québec était la société la moins scolarisée en Amérique du Nord! Prenez les écoles secondaiires publiques, dans votre coin de pays. Sauf de rares exceptions, elles ont été installées après 1960.Et nos cégeps publics inaugurés en 1967.

      -Il faut prendre le temps de revoir notre système.C’est normal que, quelque 60 ans plus pard, il faille faire le point.

      -Notre société de 2021 en demande beaucoup à l’école; parfois trop! Je pense ici à l’éclatement des familles. Comme le disait la philosophe Hannah Arendt, dans « Lacrise de l’éducation »(1972), notre société connaît une crise de la tradition et de l’autorité.Je relie cela, notamment, au parent roi et à l’enfant roi de 2021.

      -Il faut améliorer l’enseignement du français écrit. Trop de nos jeunes éprouvent des difficultés et obtiennent quand même un DES. Ici, je pense, en particulier, à Montréal avec un fort taux d’élèves issus de l’immigration.

      -Il faut revaloriser l’enseignement professionnel d eniveau secondaire; trop de nos jeunes s’en vont au cégep où ils abandonneront en cours de route.

      -Il faut se questionner sur notre système d’enseignement à 3 voie,s au secondaire :1-le privé 2-les concentrations du public 3-la classe ordinaire. Laquelle *classe ordinaire*, comme l’écrivait un prof(2008), a parfois des allures de « ghetto »!

      -Il faut trouver des moyens d’attirer davantage de bons jeunes vers l’enseignement et les aider à persévérer dans ce cheminement professionnel. Trop abandonnent durant les 5 premières années.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 24 janvier 2021 09 h 35

      J'ai oublié de rappeller un fait majeur qui a changé depuis 1961(Commission Parent): en 1998, les commissions scolaires passeront de confessionnelles à linguistiques; en 2005, l'enseignement religieux disparaitra du curriculum.

      La disparition de l'enseignement religieux a eu impact très important dans l'évolution de nos écoles.Car, cet enseignement s'accompagnait de pastorale dans l'école: il y avait un(e) animateur(trice) de pastorale. Dans l'école d'avant 2005, il y avait un cadre dans l'école; avec lequel on peut être en accord ou non!