La poésie de la mort

Une image tirée du film  «Ce qu’il ne faut pas dire», de Marquise Lepage
Photo: Productions du Cerf-Volant Une image tirée du film  «Ce qu’il ne faut pas dire», de Marquise Lepage

Imaginez une arcadie où les mourants attendraient la Faucheuse le sourire aux lèvres, en choisissant son paradis dans le menu de psychotropes et d’opiacés ou en préférant l’AMM. Un monde idéal où les médias comptabiliseraient les trépassés comme autant d’âmes libérées, où le gouvernement vous dirait : patientez un peu, votre tour va venir, y’en aura pour tout le monde.

Ce serait un renversement de paradigme inhabituel depuis que la religion a cessé de promettre le paradis à la fin de nos jours. Un scénario où la mort ne serait ni crainte ni souhaitée, mais simplement accueillie comme une étape sereine, la dernière (ou pas), celle à laquelle vous avez passé une vie à vous préparer sans en être catastrophé.

Nous sommes tous des enfants abandonnés face au vide abyssal de la mort. Nous nous étourdissons pour fuir cette perspective trop macabre ou anxiogène. Notre ego s’y refuse.

C’est en relisant certains classiques du Nouvel Âge ou de doctrines indiennes à la fois yogiques et stoïques, bouddhistes aussi, que j’ai apprivoisé la mort il y a longtemps. Puis, je l’ai frôlée quelquefois. La vie s’est chargée du reste.

La mort est devenue mon ombre la plus fidèle. Comme le sorcier Don Juan l’explique dans Voyage à Ixtlan (Castaneda) : « Lorsque tu t’impatientes, tourne-toi simplement vers ta gauche et demande un conseil à la mort. […] La mort est le seul conseiller valable que nous ayons. »

À quoi bon lutter contre l’inconnu et un sort plus ou moins équitable ? Non, nous ne sommes pas tous égaux devant la mort. Les riches ont les moyens de la retarder.

J’ai lu l’année dernière le roman Une vie sans fin, de Frédéric Beigbeder, l’histoire de son alter ego (et le mot ego n’est pas vain face à ce personnage acide, désabusé et imbu de sa nécessité) qui décide d’aller rencontrer la science pour viser l’éternité. Il est vrai qu’au Moyen Âge, tout le monde était mort à 50 ans.

Relativisons un peu. Mais un des spécialistes en bio-techno-génomique rencontré par Beigbeder dans cette enquête romancée affirme que les enfants nés après 2009 vivront 140 ans. Je ne les envie pas. Imaginez ce monde surpeuplé en 2150 alors qu’on nous prédit déjà le pire pour 2030 et que les CHSLD ne suffisent pas à la tâche.

Nous vivons déjà une dystopie digne de Black Mirror depuis bientôt un an. Je préfère débarrasser l’autel de mes restes mortels (dixit Brassens) et laisser la place aux idéalistes.

Vous m’en mettrez quatre grammes, c’est pour emporter.

Le chant du cygne

Le sujet est délicat et la sélection qui a cours en ce moment en fait hurler plusieurs. J’ai toujours fréquenté des vieux. Ils sont notre mémoire, quand ils en ont, une référence dans le temps, parfois notre sagesse, ce cliché chiqué. Après avoir entendu le Dr Judes Poirier, spécialiste de l’alzheimer, affirmer à la radio qu’au Québec 70 % des morts âgés de 70 ans et plus depuis le début de cette pandémie étaient atteints d’alzheimer ou d’une maladie apparentée (et je ne dis pas qu’on doit les achever non plus, hein ? !), j’ai demandé au philosophe Jacques Dufresne, 79 ans, où il se range. Partir ou s’accrocher à tout prix ?

— Je ne sais plus…

La mort est la force active. La vie est l’arène. Et dans cette arène il n’y a que deux rivaux, quel que soit le moment : soi et la mort.  

 

 

Il me raconte l’histoire de cette femme de 87 ans qui avait supplié qu’on la débranche à l’hôpital après avoir vu son infirmière faire trois quarts de travail de suite, 24 heures d’affilée. « Ma carcasse ne vaut pas la vie de cette jeune femme. Laissez-moi mourir, plutôt. » Il me parle aussi du chant du cygne, cette expression de Socrate qui raconte comment les cygnes nous offrent leur plus beau chant lorsqu’ils se sentent mourir. Comment trancher sur l’utilité, la morale ou la pertinence d’une vie ?

J’ai passé une heure délectable avec le philosophe (sur Zoom), où il m’a récité de la poésie et même chanté une berceuse. Non, il n’est pas gâteux, il a perdu quelques inhibitions et réfléchi suffisamment sur le temps qui passe et nous forge. Nous discutons ensemble du mystère de la mort et de l’amour, qui nous redonne un espoir d’éternité. « Aimer un être, c’est lui dire : tu ne mourras pas, disait le philosophe Gabriel Marcel. »

« Il faut s’efforcer de créer un climat où le mystère devient possible. On a évacué le mystère de la mort, tout judiciarisé et médicalisé », pense Dufresne. Nous sommes même passés de la mort apprivoisée à la mort interdite. Dans un texte qu’il a publié sur le site L’Agora, il explique qu’auparavant, le fruit mûr tombait de l’arbre, tout naturellement. Aujourd’hui, on se révolte, on hurle à l’injustice et on demande à la médecine de triompher de cette fatalité.

Poésie essentielle

« La mort, c’est la poésie de la vie », estime Jacques Dufresne. C’est la finitude qui donne aux choses leur aspect précieux. « Aimez ce que jamais on ne verra deux fois », écrivait Vigny. On ne peut bien mourir qu’en poésie. »

Il me récite par cœur des vers de Paul Valéry et confie que la lecture des classiques, de saint Augustin à Victor Hugo, Homère ou Virgile, l’a éduqué à la mort. « On ne peut vouloir mourir que si on a la conviction de remonter à la Source. »

Cette phrase m’habite encore, car elle explique pourquoi je ne crains pas la mort. Mon âme s’en accommode très bien. « L’âme, c’est ce par quoi j’échappe à toute définition. » C’est de Thibon, un autre philosophe cité par Jacques Dufresne.

La mort était un mystère. Elle est désormais un problème.  

 

« Vous savez, dit-il, le délestage qui touche les personnes âgées est semblable à celui des animaux, délestés eux aussi. On détruit la vie sur Terre… On peut décider de donner la préférence aux jeunes, mais il faut expliquer aux vieux pourquoi. Aujourd’hui, les gens sont persuadés que leur vie est sans prix. En tant que vieux, ma carcasse ne vaut pas un million… »

Et me citant Corneille : « Quand nous avons perdu le jour qui nous éclaire / Cette sorte de vie est bien imaginaire / Et le moindre moment d’un bonheur souhaité / Vaut mieux qu’une si froide et vaine éternité. »

« Les classiques, c’est la grande école de la Vie et de la Mort. Et la poésie est un mélange d’invocation et d’évocation. Vous savez, même les berceuses étaient une façon de préparer l’enfant au sommeil, à la mort symbolique. »

Évoquons, invoquons, comme l’a fait cette semaine la poète Amanda Gorman. Mais chose certaine, éduquons au grand sommeil. Nous dormons éveillés de toute façon.

cherejoblo@ledevoir.com

Joblog

Aimé ce texte du philosophe Jacques Dufresne sur le site L’Agora (on le retrouve aussi dans les pages « Idées » de ce jour, au sujet du délestage et de la priorité aux donneurs de sens) : « Partout où passe la science, s’accroît le risque qu’un mystère soit réduit à l’état de problème. » Le philosophe nous explique en quoi le mystère peut être préférable en certaines matières, car il nous garde engagés. Le problème penche du côté du vérifiable, de l’avoir ; le mystère, de celui de l’être, de l’invérifiable. « Pourquoi faudrait-il que toutes les situations soient nettes alors que la contradiction est la caractéristique fondamentale de la condition humaine ? »

 

Adoré le livre J’ai montré toutes mes pattes blanches je n’en ai plus, de Sylvie Laliberté. Quel bel hommage à son frère décédé subitement, quel regard intime, poétique et poignant sur la mort et ses traitements en gants de latex. « Dès que je me réveille, je sais bien que tu seras mort toute la journée », ou « Quand quelqu’un meurt, c’est le temps de dire que tout allait bien » : des phrases incisives et d’une candeur calculée qui vous remuent l’intérieur. Elle perd un témoin et un allié important de son enfance face à la maladie mentale de leur père. La mort est un puissant révélateur et un moteur incomparable. Un livre dans l’air du temps.

 

Directives à mon ado entre le bock choy et le 911

(Au souper, un soir de janvier covidien)

— Aujourd’hui, j’ai envoyé mes « directives médicales anticipées en cas d’inaptitude à consentir à des soins ».

— Ah…

— Tu sais ce que ça veut dire ?

— Non…

— Si je meurs, vous ne me réanimez pas. Pis, regarde, j’ai coché toutes les cases « Je refuse ». Si je ne suis pas en état de consentir à un traitement, je le refuse.

— Ça veut dire que tu vas mourir pour vrai, mamou ?

— Ça veut dire que si le pompier veut me frencher, tu vas dans le dossier « Testament » de mon bureau et tu le lui montres. Ma mère ne veut pas t’embrasser. On ne peut pas réaliser tous ses rêves dans une seule vie.

— Ha ! Ha ! Ha ! Mamou, je ne veux pas que tu meures.

— Je sais. Mais c’est important que tu saches que ça va arriver et que tu ne te retrouveras pas avec une mère légume (termine ton bock choy, en passant) ! Parce que j’ai 10 % de chances de revenir intacte après une réanimation. C’est non.

— Wow ! C’est pas beaucoup !

— Et si tu me places dans un CHSLD, je te jette un sort. Je préfère mourir. C’est clair ? Et si je suis aux soins palliatifs, tu m’apportes des « shrooms », de la psilocybine. Ils le permettent déjà.

— Je vais me souvenir de ce souper longtemps…

19 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 22 janvier 2021 02 h 17

    N'est que poésie pure que cette chronique.

    Quand «Nécessité», sous sélène lumière, se pointe... alors les directives, «@B données» (ouille!), sont apaisantes. Brava!

    JHS Baril

  • Clermont Domingue - Abonné 22 janvier 2021 03 h 58

    La mort...

    Il est quatre heures. Je retourne dormir.

    • Solange Gareau - Abonnée 23 janvier 2021 11 h 32

      Je suis vraiment partie à rire. J'espère que vous vous êtes bien endormi.

  • Jacques Fortier - Abonné 22 janvier 2021 09 h 10

    Jacques Fortier
    Selon la pensée épicurienne, le corps, l'esprit et l'âme sont composés d'atomes qui, à la mort, se dispersent dans l'univers et de nous, il ne reste rien. Celui qui comprend cela n'a plus aucune crainte de l'au-delà et peut jouir pleinement des plaisirs de la vie.

  • Jean-François Fisicaro - Abonné 22 janvier 2021 09 h 17

    Le fameux voyage à Ixtlan !!!

    Comme j'ai été content de lire votre chronique et votre référence à ce classique de Carlos ! Ça me ramène à mes cours de philo au cégep. On se demandait parfois à quoi ils pourraient servir alors tout jeunes ... Après maintenant plus de quarante ans de distance en temps, j'aurais tendance à dire que ce sont des essentiels. Un peu comme quand on résume par "Si vieillesse pouvait, si jeunesse savait !". D'autre part, je constate deux certitudes concernant cet Univers dans lequel nous sommes plongés bien malgré nous : la mort (comme vous le dites si bien) et les "impôts" (du moins tant que l'humanité persistera dans sa forme actuelle) ! Cela étant dit, j'en conclus qu'il faut en prendre acte ainsi que le parti de mordre à la Vie autant qu'on le peut !

  • Daniel Grant - Abonné 22 janvier 2021 09 h 29

    Merci

    « On ne peut vouloir mourir que si on a la conviction de remonter à la Source. »

    Merci Josée Blanchette