Le parc jurassique

L’assaut sur le Capitole, le 6 janvier dernier, avait de quoi frapper l’esprit des Canadiens. Ceux qui espéraient encore que la défaite de Donald Trump permettrait de tourner enfin la page sur quatre ans de cauchemar ont compris que nos voisins étaient entrés dans une période de perturbation dont on ne voit pas la fin.

Le vieil adage voulant que le Canada attrape le rhume quand les États-Unis toussent contient une part de vérité. Il peut certainement être insécurisant d’avoir l’impression de vivre à la limite d’un parc jurassique. Comme l’ensemble du règne animal, les dinosaures ignorent les frontières, même si tous les climats ne sont pas également propices à leur reproduction.

À l’approche de la prochaine élection fédérale, la tentation de présenter Erin O’Toole comme le Trump du nord et le Parti conservateur comme un repaire de dangereux extrémistes était irrésistible pour les libéraux. Définir l’adversaire à sa convenance est une tactique qui a fait ses preuves, et M. O’Toole, qui demeure relativement peu connu des électeurs, a bien vu le danger, d’autant plus qu’il y a bel et bien des éléments inquiétants au sein de son parti.

« Les conservateurs forment un parti conventionnel, modéré et pragmatique aussi vieux que la Confédération, qui est résolument au centre de la politique canadienne […] Il n’y a pas de place pour l’extrême droite dans notre parti », a-t-il déclaré, réitérant son appui au libre-choix en matière d’avortement, aux droits des gais et à la réconciliation avec les Premières Nations.


 
 

Il reste que le PC a beaucoup évolué depuis la Confédération, en particulier au cours des dernières années. Le parti que dirige M. O’Toole n’est plus celui de Robert Stanfield ou de Brian Mulroney. Lors de la dernière course à la chefferie, lui-même était considéré comme le candidat de l’aile droite du parti contre Peter MacKay.

L’automne dernier, un sondage Léger indiquait que 84 % des Canadiens et 89 % des Québécois souhaitaient l’élection de Joe Biden, mais que 41 % des électeurs conservateurs préféraient que Donald Trump obtienne un deuxième mandat, alors que 94 % des néodémocrates, 93 % des libéraux, 91 % des bloquistes et 89 % des verts appuyaient M. Biden.

Depuis son élection, M. O’Toole donne l’impression de passer son temps à éteindre des feux qui éclatent ici et là dans son parti. En décembre dernier, les conservateurs ont multiplié les interventions pour bloquer l’adoption du projet de loi sur l’aide médicale à mourir, et on a bien noté que ceux qui menaient la charge étaient des députés pro-vie qui ne désarment pas.

Il y a une dizaine de jours, un site conservateur montrait la députée manitobaine de Portage—Lisgar, Candice Bergen, leader parlementaire du PC, coiffée d’une casquette ornée du slogan de Donald Trump, Make America Great Again. Ce site a disparu depuis, mais les publicitaires libéraux ont certainement conservé une capture d’écran qui risque de réapparaître lors de la prochaine campagne électorale.

Dans une lettre de sollicitation à la caisse libérale, on reproche également à M. O’Toole d’avoir accordé une entrevue à Rebel News, un site de commentaires d’extrême droite, et d’emprunter à la rhétorique trumpienne en accusant Justin Trudeau de vouloir truquer la prochaine élection.


 
 

À l’élection de 2019, Andrew Scheer n’a pas réussi à dissiper l’impression qu’il dirigeait lui aussi un parc jurassique, avec les résultats que l’on sait. Les dommages ont été particulièrement importants au Québec, sur lequel les conservateurs avaient fondé de grands espoirs.

Le premier ministre Legault cache mal son souhait de voir M. O’Toole succéder à M. Trudeau, avec lequel il n’a aucun atome crochu et dont la réélection avec une majorité de députés à la Chambre des communes, qui semble aujourd’hui très possible, annoncerait un regain de tension dans les relations Québec-Ottawa.

Il est clair que le discours du chef conservateur s’accorde beaucoup mieux avec le programme autonomiste de la CAQ, mais cela ne suffira sans doute pas à convaincre les électeurs québécois si son élection semble signifier un retour aux années Harper. Si M. Trudeau veut le dépeindre comme le chef d’un troupeau de dinosaures, Yves-François Blanchet ne demandera sûrement pas mieux que de renchérir. Un gouvernement libéral majoritaire est encore le meilleur ennemi que peut souhaiter le Bloc québécois.

Rien n’assure que la manœuvre va réussir. Les Québécois ont démontré qu’ils pouvaient faire la part des choses. En 2016, Philippe Couillard avait déclaré que François Legault était « le Donald Trump » du Québec. Jean-François Lisée avait préféré la forme interrogative : « Et si Trump, c’est François Legault » ? Ils ont tous les deux quitté la politique depuis, et M. Legault continue de battre des records de popularité.

40 commentaires
  • Michel Pasquier - Abonné 19 janvier 2021 04 h 35

    Pas tous pareils mais…

    Ce terrain de camping de Mesa en Arizona est régulièrement fréquenté par des Canadiens de l’Alberta et de la Saskatchewan à chaque hiver. Lors de mon dernier séjour en 2018 trois de mes voisins proches étaient de ces deux provinces, tous les trois se promenaient avec des véhicules ornés de collants à la gloire de Trump. Après plusieurs semaines de voisinage un de ces voisins nous a demandé, lors d’une conservation très cordiale : ``comment pensez vous payer vos garderies et tous vos avantages sociaux sans notre pétrole ?``
    Même si cette question est loin d’être stupide, couplée aux décorations sur leurs pick ups on ne peut qu’y voir une certaine promiscuité avec leur champion et avec tout ce qui vient avec.
    Let’s keep Canada great !

    • Pierre G. Blanchard - Abonné 19 janvier 2021 10 h 47

      Y aurait-il pu y avoir au Québec plus de sympathie envers Trump si ce dernier avait légiféré pour assurer l'expansion du réseau d'Hydro-Québec dans le N-E des É.-U. ? Le jurassique et la politique ont ceci en commun qu'ils ont leurs dinosaures. La pandémie et la dette publique en font dèjà naître dans l'est du pays, les blocotosaures affichant déjà leurs couleurs. Blague à part, le parti conservateur semble en mutation sérieuse et des changements majeurs de nature stratégique pourraient bientôt survenir. Certains avaient eu de faux départs sous Andrew Scheer, tel cet énoncé de politique étrangère en 2019 qui s'éloignait de l'ère Harper et avec plus d'ouverture sur le climat et le multilatéralisme. Leur adhésion aux politiques US semblent aussi prendre du recul. Serait-il trop espérer que la pandémie et l'ère Trump ramènent une fierté et un intérêt national communs. Avant tout, nous sommes un pays dont l'économie repose sur les ressources naturelles et profiter des dernières années de l'ère des hydrocarbures pour financer une transition verte pourrait-elle être une façon de jouer gagnant-gagnant ? https://opencanada.org/conservative-state-foreign-affairs/

  • Serge Lamarche - Abonné 19 janvier 2021 04 h 37

    Ridicule

    C'est ridicule de croire que les québécois préféreraient O'Toole.

    • Claude Bariteau - Abonné 19 janvier 2021 08 h 28

      Bien d'accord.

      Les États-Unis en parc jurassique pour expliquer que le Canada toussotera ces prochaines années néglige les alignements majeurs des démocrates présentés en grande pompe demain.

      Que le PM Trudeau fasse des clins d’œil au président Biden et dise que le Canada a une démarche pro-environnement analogue à la sienne, ça révèle surtout qu’il est embourbé par ses choix pro-pétrole dans l’immédiat et pro-environnement en 2050 alors que les Albertains le solliciteront pour assurer des débouchés au sud et à l’est de ses ressources polluantes.

      Le Canada vivra un cauchemar jurassique avec, à l’extrême Ouest, des promoteurs de l’environnement, à l’extrême Est, des provinces désireuses d’écouler le pétrole albertain, dans les Prairies, des pressions pouvant conduire à une sortie du Canada, en Ontario des demandes d’aide pour relancer une économie qui prospère avec des ventes aux États-Unis, mais en concurrence avec des États américains frontaliers qui s’attendent à une relance avec Biden.

      Puis, il y a le Québec. Avec son électricité et ses PME complémentaires à plusieurs entreprises nord-américaines, les démocrates le verront un atout au développement qu’ils privilégient. Alors le sauvetage des pétrolières, celui des industries ontariennes et le corridor énergétique canadien imaginé par le PC et le PLC feront plutôt hausser l’idée de créer l’État indépendant au Québec, tassant la CAQ du décor et rappelant aux Nord-Américains les appuis des habitants du Québec en 1775, lors la guerre de Sécession et sous les gouvernements péquistes.

      Les États-Unis d’Amérique sont démocrates aux extrémités Est et Ouest et républicains au centre-nord et centre-sud. Quant au Canada, il est en position d’éclatement historique avec une marge financière en chute pour sortir son économie des ressources fossiles et son industrie ontarienne. Ça, les Québécois le savent très bien comme ils savent qu’ils ont prospéré en se dégageant du marché canadien.

    • Claude Bariteau - Abonné 19 janvier 2021 09 h 31

      Précisions : lire aux dernières lignes : en se dégageant de l'emprise du marché canadien.

    • Daniel Chartier - Abonné 19 janvier 2021 10 h 13

      La cigale et la fourmi

      En bonne cigale de la fable, l’Alberta a choisi de minimiser ses taxes et impôts et de tout miser sur le pétrole.

      En bonne fourmi de la fable, la Norvège a engrangé des centaines de milliards de $$$ en revenus d’exploitation pétrolière et les fait fructifier dans un fonds souverain en prévision du futur sans pétrole, ne touchant qu’aux intérêts.

      Aujourd’hui, la cigale rage contre le reste de la terre, alors que la fourmi fait calmement face aux défis du futur.

      Le Québec, plus fourmi que cigale, semble bien mieux placé que l’Alberta pour affronter le monde de demain.

    • Léonce Naud - Abonné 19 janvier 2021 10 h 22

      À Serge Lamarche: Si les Anglais se trouvaient à la place des Québécois, ils prendraient une semaine pour mettre sur pied un Parti unique Anglophone auquel se rallieraient instantanément 98 % d'entre eux et déclareraient leur indépendance la semaine suivante.

    • Clermont Domingue - Abonné 19 janvier 2021 10 h 40

      @Monsieur Bariteau. Je trouve très éclairante votre intervention de ce matin.Justin est capable de vouloir deux choses contraires.Son secret, c'est de bien se situer dans le temps; le pétrole en 2021 et l'environnement en 2050. Malheureusement, la lutte aux bouleversements climatiques n'est pas une PCU. La PCU, on en décide et les chèques partent le lendemain.Quant à la lutte pour le climat, c'est un très long processus qui aurait dû commercer il y a longtemps.

      Je crois que les Québécois choisiront Justin, car ils veulent tout,tout de suite et que ce soit entier.

    • Clermont Domingue - Abonné 19 janvier 2021 10 h 40

      @Monsieur Bariteau. Je trouve très éclairante votre intervention de ce matin.Justin est capable de vouloir deux choses contraires.Son secret, c'est de bien se situer dans le temps; le pétrole en 2021 et l'environnement en 2050. Malheureusement, la lutte aux bouleversements climatiques n'est pas une PCU. La PCU, on en décide et les chèques partent le lendemain.Quant à la lutte pour le climat, c'est un très long processus qui aurait dû commercer il y a longtemps.

      Je crois que les Québécois choisiront Justin, car ils veulent tout,tout de suite et que ce soit entier.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 19 janvier 2021 11 h 20

      "C'est ridicule de croire que les Québécois préféreraient O'Toole." - Serge Lamarche

      En effet, bien d’accord avec vous Monsieur Lamarche. Pourtant l'histoire a prouvé à maintes reprises, notamment avec Brian Mulroney, que c'est avec les bons vieux "tories" que le Québec a eu le plus de chance de trouver son compte dans la fédération canadienne.

      Toutefois, depuis les soixante dernières années et pour des raisons mystérieuses, le Québec a voté la plupart du temps pour reconduire au pouvoir leurs adversaires du PLC, le parti centralisateur des Trudeau, voué à l'érosion des pouvoirs du seul état à majorité francophone en Amérique du Nord.

      Il faut croire que les Québécois francophones adorent de faire avoir (j'aurais spontanément choisi un autre mot mais je me suis abstenu de peur de me faire censurer).

    • Pierre Grandchamp - Abonné 19 janvier 2021 13 h 43

      M.Morin, je vous croirais si les conservateurs et les caquistes nous disaient, très clairement, quelle est LEUR solution pour que le Québec signe la canadian constitution? A moins que, vous, vous ayez une proposition à leur faire? J'ai cru "au retour du Québec dans le giron constitutionnel dans l'honneur et l'enthousiasme": discours de Mulroney à Sept-Iles, en 1984.J'ai même été organisateur de ce parti: j'ai débarqué du train, le 22 juin 1990, au soir de l'échec consommé de Meech.

      Or, pour renégocier un autre Meech, ce ne peut plus se faire par simples ententes entre premiers ministres et leurs parlements.Non, car certaines provinces ont adopté des résolutions s'obligeant à soumettre le tout à un référendum.La constitution de 1982 est coulée dans le béton.Je ne suis plus capable de jouer la comédie de quémandeur perpétuel de l'autonomie du Québec.

      Vous savez ce que nous ont donné les bons vieux *tories* et les Mulroney? En 1990, dans le fond du lac Meech; en 1992, un autre échec: Charlottetown.

    • Serge Lamarche - Abonné 19 janvier 2021 16 h 25

      Si les anglais étaient minoritaires, ils ne se sépareraient pas d'un Canada majoritairement français. Le pré-Canada était majoritairement francophone. Ils ne se sont pas séparés, ils ont combattu et envahi pour faire une majorité (les autochtones ne comptaient pas, évidemment).
      Mulroney était un québécois. Pas O'Toole, donc aucune attraction là.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 19 janvier 2021 16 h 56

      "Je ne suis plus capable de jouer la comédie de quémandeur perpétuel de l'autonomie du Québec.".....Autovalorisation compensatrice de l'impuissance du dominé:plus tu te fais avoir, plus tu chantes O Canada!

  • Yvon Montoya - Inscrit 19 janvier 2021 06 h 34

    Les conservateurs occidentaux se ressemblent mais actuellement ils sont débordés par la Droite Extreme. Il suffit de lire leurs medias et essais qu’ils publient pour le savoir. Trump, son départ, les laisse en plein désarroi. Legault est une sorte de conservateur car le nationalisme et conservatisme en politique furent tjrs de connivence pour ne pas dire complicité. L’Histoire nous l’a suffisamment démontré. Merci.

    • Dominique Boucher - Abonné 19 janvier 2021 08 h 53

      Des violences, vandalisme et pillages des black bloc/«Antifas»/BLM* (au moins une douzaine de morts et 2 milliards de dollars de dommages) aux ignobles occupation du Capitole (5 morts + lʼimmense affront symbolique) et manifestations intimidantes de milices armées, les extrêmes sont en train de pourrir le climat social et politique aux États-Unis et risquent, si on nʼy prend garde, de le faire un peu partout en Occident, Canada et Québec compris. Que ceux qui ont encore toute leur tête disent haut et fort quʼil y a toujours un large spectre, de la droite à la gauche, qui accepte et juge nécessaire le débat DÉMOCRATIQUE (avec toutes ses imperfections, pas besoin de citer encore une fois le mot de Churchill). Ça commence à être épeurant.

      * Petite note historique: En 1967, des membres armés des Black Panthers — pas exactement lʼextrême-droite, disons — avaient investi le Capitole de la Californie.

      Jean-Marc Gélineau, Montréal

    • Pierre Grandchamp - Abonné 19 janvier 2021 13 h 23

      Le problème des conservateurs: leur droite religieuse! Tout comme les républicains, au sud, avec les évangéliques!

    • Pierre Grandchamp - Abonné 19 janvier 2021 13 h 53

      @ M. Gélineau.

      Moi, ce qui me désarme:tous ces députés et sénateurs républicains qui ont cautionné le soi-disant vol des élections en refusant de reconnaître les résultats des élections le 6 janvier. Tous ces élus qui ont fermé les yeux devant tous ces mensonges de Trump; devant ces écarts en lien avec la justice et avec la démocratie. Devant les deux appels de Trump au responsable républicain de la Géorgie demandant de tricher sur les résultats électoraux.

    • Nadia Alexan - Abonnée 19 janvier 2021 16 h 47

      À monsieur Pierre Grandchamp: Le problème avec les conservateurs n'est pas seulement leur droite religieuse, mais c'est aussi leur politique néolibérale qui favorise le bienêtre des riches.
      Ils pratiquent le socialisme pour les riches et le capitalisme pour les pauvres.
      Toutefois, ils essayent de nous convaincre que la réduction d'impôts pour les riches va nous favoriser magiquement avec «la théorie de l'économie de ruissellement» qui indique que les allégements fiscaux et les avantages pour les entreprises et les riches se répercuteront sur tout le monde. Un mensonge sans égal!

  • Thérèse Houde - Inscrite 19 janvier 2021 07 h 17

    Les dinausores

    Il est pourtant évident que le parti d'Andrew Sheer a profité de son intégration au parti conservateur pour y infiltrer des éléments d'extrême droite. Il faudrait être vraiment aveugle pour ne pas l'avoir vu. Des dinausores qui en sont à leurs derniers milles mais qui vont profiter de leur vivant pour faire le plus de dégâts possible. Je trouve aberrant que des éléments vraiment conservateurs continuent à suivre en espérant gagner du gallon. Il est plus que temps de se débarasser de ces spécimens d'une autre époque qui polluent l'espace politique avec leurs idées d'une autre empruntées au temps des colonies.

    • Serge Lamarche - Abonné 19 janvier 2021 16 h 27

      Dinau-«sores». Petit jeu de mot avec dinosaures?

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 19 janvier 2021 07 h 28

    Dans cette chronique

    Michel David écorche au passage Jean-François Lisée. Dans celle de samedi, c'est par ricochet qu'il l'a fait. Je lui rappelle que M. Lisée est un de ses collègues maintenant.

    • Thérèse Houde - Inscrite 19 janvier 2021 11 h 47

      Et alors ?

    • Pierre Grandchamp - Abonné 19 janvier 2021 11 h 55

      Mais, en 2016, Legault affirmait ouvertement qu'il avait des atomes crochus avec Trump:
      https://www.latribune.ca/opinions/legault-se-compare-a-trump-26956e17f427a645a43209d35da56856