Le jugement dernier

L’aveuglement des services de renseignement ce 6 janvier a comme un air de 11 Septembre : tous les indicateurs étaient là, y compris des avertissements explicites de bureaux locaux du FBI, alors que les outils de surveillance hérités de 9/11 permettaient d’anticiper l’ampleur du chaos… C’est peut-être là le dernier legs de cette ère trumpienne, que celui de finir sur un séisme dont on mesurera les effets pendant longtemps. Car à l’instar du 11 Septembre, une litanie d’enquêtes va contribuer à redéfinir le visage du pays : celles concernant les émeutiers et leurs éventuels complices tant à l’extérieur qu’à l’intérieur du Capitole, celles internes aux départements de la Justice, de la Défense, de la Sécurité intérieure pour comprendre l’inertie du maintien de l’ordre le 6 janvier, ainsi que les procédures intentées contre le président.

Les événements du 6 janvier ont déchiré le voile qui recouvrait la prégnance du terrorisme intérieur d’extrême droite — ce n’est pas le seul, mais c’est celui qui représente depuis quelques années la plus grande menace pour la sécurité des États-Unis. Ce phénomène représente un danger en raison de sa violence (la prise d’otages et leur exécution étaient à l’ordre du jour du 6 janvier selon les enquêtes préliminaires), de son empreinte territoriale (la carte du Southern Poverty Law Center est éloquente quant à son étendue) et de son infiltration dans les forces du maintien de l’ordre (y compris les forces armées, les vétérans, et le service de police du Capitole — 12 officiers font actuellement l’objet d’une enquête). Il n’est pourtant rien sans le soutien des parlementaires qui ont choisi de continuer à contester les résultats de l’élection une fois revenus dans l’enceinte parlementaire (sans parler de leur rôle durant les émeutes qui doit encore être clarifié et pourrait donner lieu à des sanctions politiques et pénales).

Le naufrage d’une démocratie n’est jamais le fait d’un seul, et commence toujours par une série d’éléments anodins, dérisoires, risibles peut-être. De la centralité de la fraude électorale (pourtant maintes fois invalidée) dans le discours du parti républicain depuis 2000, à l’avènement de Sarah Palin comme candidate à la vice-présidence (et ses errements sur les fake news, les élites washingtoniennes, la vacuité de la science), aux candidatures fantasques qui se sont multipliées à la tête du GOP, tous étaient autant de signes précurseurs. Clownesques, burlesques… mais avant-coureurs.

On ne peut donc imputer la seule responsabilité de ce naufrage au président, mais il s’est promu pyromane en chef. Ainsi, la géolocalisation des vidéos publiées par les émeutiers sur Parler (comme le montre la carte d’Adam Breuer et Korte Maki, en ligne) établit un lien géographique direct entre le lieu du dernier discours inflammatoire du président et l’assaut sur le Capitole. Ajoutons à cela les appels téléphoniques au président et à son entourage, de Kevin McCarthy ou de Lindsay Graham depuis le Congrès pris d’assaut… restés sans réponse pendant six longues heures, alors que le président regardait, sans intervenir, les effets de la gazoline qu’il venait de déverser sur le Mall.

Le fait de juger l’ancien président, de le tenir responsable de ses actes ne fera bien entendu ni rentrer le dentifrice dans le tube ni la poudre dans le canon. Il serait vain de croire que cela mettra un terme au chaos. Il en est même pour contester l’utilité de mener la procédure de destitution à terme : ce serait un acharnement inutile en raison du fait que la sanction serait déjà intervenue par les urnes, parce que cela lui offrirait une fois encore une visibilité médiatique, ou parce que cela interférerait avec la mise en place du nouveau gouvernement. D’autant qu’une fois encore on se situe en territoire inconnu : le fait de juger un ex-président pour des faits commis dans le cadre de ses fonctions (tant devant le Sénat à travers une procédure de destitution qui pourrait mener à le bannir de toute fonction élective à l’avenir, qu’au moyen de procédures pénales ultérieures) est un phénomène inédit. On sait de la décision de la Cour suprême Nixon contre Fitzgerald en 1982 qu’un ex-président ne peut être poursuivi au civil pour ses actions officielles, mais les juges ne sont pas prononcés sur des poursuites au pénal. Si constitutionnellement, l’immunité présidentielle ne s’étend sans doute pas aux crimes commis dans l’exercice de ses fonctions, il est toutefois probable que la haute juridiction se retrouve de nouveau aux prises avec cette question, elle qui est souvent frileuse lorsqu’il s’agit de trancher des sujets sensibles, au point de dégager une doctrine qui lui permet de s’abstenir de devoir se saisir de l’objet.

Pour autant, la seule chose qui prévaut à ce stade est la nécessité de rasseoir la démocratie américaine sur son socle. En effet, la recherche montre l’impact tant sur le comportement des élites que sur la perception qu’en a le reste de la société de la réalité des sanctions en cas de comportement criminel — et ici on parle tout de même d’appel à l’insurrection et à la falsification électorale. Il est clair, expliquent les dirigeants de l’organisme Protect Democracy, qu’au vu des études menées (autant au niveau international sur les États post-autocratiques qu’au niveau national sur le fonctionnement des mécanismes de régulation financière) que la légitimité de l’État de droit repose avant tout sur l’effectivité du processus de sanctions : tout laxisme contribuerait à éroder plus encore la démocratie américaine.

17 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 16 janvier 2021 05 h 46

    Inquiétude analogique

    C'est absolument fortuit.

    Aux derniers temps de la campagne présidentielle de 2016, je lisais "Mon journal à Berlin, Le journal d'un correspondant étranger, 1934-1941", de William-L Shirer, reporter américain, un ouvrage publié en français en 1942 à Montréal après l'avoir été en anglais aux USA et au Canada, en 1941. Un bouquin reçu alors en cadeau me sachant intéressé par l'histoire... et les vieilles affaires.

    En fin de règne présidentiel de Donald Trump, je suis à la lecture de "La victoire des vaincus" de André Fribourg, un historien, auteur et homme politique français, un ouvrage magistral publié à Paris, en 1938, et préfacé par nul autre que le maréchal Pétain. Un bouquin dégoté dans une librairie d'occasion.

    Deux auteurs et deux témoins en direct de la montée progressive du national-socialisme allemand devenu nazisme. Deux personnes de nationalité différente se montrant très impressionnées et très inquiètes, surtout, pour la suite des choses de cette situation qui voulait qu'un être complètement dérangé, raciste et narcissique entraîne avec lui tellement de gens dans son projet de "Make Germany Great Again".

    Hitler s'était trouvé tout un lot de brutes épaisses pour l'accompagner, armées et à grands coups violents, dans sa démence et sa démesure qui ont donné le résultat que l'on sait et que les deux auteurs en question anticipaient alors que le monde entier les regardaient aller.

    Sans trop oser intervenir, pour les uns, admiratifs, pour d'autres. Pour d'autres jusque chez nous, avec des chemises brunes. Et pour d'autres jusque dans l'Église, tellement ces personnes se disaient investies d'une mission divine et que Dieu, le vrai, était de leur côté.

    Très intéressant et très inquiétant comme analogie.

    • Clermont Domingue - Abonné 16 janvier 2021 10 h 21

      Votre intervention est très éclairante monsieur Pesant.Il est plus facile de croire que de réfléchir. Dans notre monde de plus en plus complexe, l'esprit critique est de plus en plus nécessaire. Or,analyser et réfléchir demande un effort. Les gourous ont un bel avenir. Souhaitons qu'ils soient moins dérangés que Trump ou Hitler.

    • Pierre Rousseau - Abonné 16 janvier 2021 12 h 47

      La montée du nazisme n'a pas commencé en 1933 mais bien avant et on se souviendra qu'Hitler avait été incarcéré suite à une tentative de coup d'état de 1923, ce qui lui a donné l'occasion d'écrire son libre Mein Kampf, la bible nazie. Il ne faut jamais baisser la garde comme l'ont fait d'abord les Allemands qui l'ont laissé faire puis les démocraties qui ne l'ont pas pris au sérieux.

    • Yvon Pesant - Abonné 16 janvier 2021 19 h 36

      Vous avez bien raison de le souligner, monsieur Rousseau. Shirer y fait référence et, pour ce qui est de Fribourg, quant à lui, il remonte brièvement au tout début du XIXe siècle puis plus spécialement à Guillaume 1er et à Bismarck de cette Prusse revancharde et vindicative pour nous montrer comment le peuple allemand était enclin à la militarisation et la guerre de conquête avant d'en venir à Hitler qui a beaucoup tablé sur cette réalité pour embrigader son monde dès les années 1920.

  • Jean-Paul Ouellet - Abonné 16 janvier 2021 08 h 30

    un bateau sans gouvernail

    Trump se comporte comme comme un bateau qui a perdu son gouvernail. Si je m'appelais Joe Biden, je ferais vérifier par deux experts plutôt qu'un seul si l'illuminé n'a pas fait installer des micros dans le bureau ovale et mes appartements de fonction avant de quitter.
    Jean-Paul Ouellet, abonné

  • Michel Lebel - Abonné 16 janvier 2021 08 h 57

    Bonne analyse

    Trump doit rendre compte de ses actes depuis ses élections perdues. On ne doit pas le laisser filer à l'anglaise ou à l'américaine... Il a fait trop de tort à la démocratie de son pays. Honte aussi à tous les élus républicains qui l'appuient toujours dans ses mensonges délirants. La démocratie américaine est vraiment mal en point. Pour les années à venir, le vrai devra remplacer le mensonge. Ce ne sera pas une mince tâche de ''détrumpiser'' une grande partie de la population.

    M.L.

  • Jean-François Trottier - Abonné 16 janvier 2021 09 h 41

    Oui, le condamner

    Mme Vallet,
    on peut et on doit rendre Trump responsable de l'état des choses actuel. Jamais les forces du type "milice" n'auraient agi autant depuis 4 pleines années sans ses nombreux messages même pas déguisés.
    Son seul "Stand back and stand by" suffit à dire qu'il est pleinement responsable des derniers événements.
    Son refus d'accuser l'extrême-droite lors des manifestations de Charlotteville était déjà une incitation à la violence, puisqu'il y a "des torts des deux côtés". C'est donc de longue date que son comportement est indigne d'un président, sinon criminel.
    Il aura fallu une déclaration télévisée (le 7, je crois?) à laquelle personne n'a cru pour qu'il se décide à condamner.... la violence en général!

    Quant aux accusations de collusion avec la Russie, j'ai beau regarder, je ne vois aucun geste de sa part qui le différencierait d'un "supposé" agent des services secrets russes qui aurait réussi à s'infiltrer jusqu'au plus haut poste. Il a tout, absolument tout fait en faveur de la Russie à chaque instant de son mandat, faut le faire!

    Ce qui compte, c'est non seulement le condamner, mais faire réaliser au plus grand nombre de personnes possible qu'elles ont été entraînées dans ce chaos par un menteur et un manipulateur de première, pour redonner un strict minimum de grandeur à ce qu'il a attaqué : la presse, la justice, les femmes qui en général n'accusent pas d'assauts sexuels pour rien, le gauche aussi, qui n'est certainement pas plus "extrême" aux États-Unis qu'ailleurs, en fin de compte faire voir que ce qu'il a sali n'est pas si sale.

    Vous dites que ça ne réglera pas le chaos. Je crois le contraire. Un peu et même pas mal.

    Il faudra aussi démontrer au Rust Belt que Trump n'a rien fait pour l'aider économiquement malgré ses promesses. Si ça peut aider à déboulonner le personnage, alors l'extrême-droite finira de perdre un porte-étendard essentiel à sa cohésion.

    Le reste est une question de temps.

  • Françoise Labelle - Abonnée 16 janvier 2021 09 h 55

    On a volé le socle !

    Les cas de collusion entre les forces de l'ordre et l'extrême-droite ne manquent pas, des escadrons de la mort en Amérique centrale, en Irlande ou ailleurs, à la bienveillance des policiers envers les SA nazis qui se poursuit avec la protection par les services secrets du NSU (National Sozialistischer Untergrund) responsable de 10 attentats en Allemagne, entre autres.

    La démocratie américaine a-t-elle un socle? Il me semble avoir vu un suiveux trumpien partir avec. La sacralisation d'une vieille constitution et d'un système électoral désuet ressemble à cette interprétation littérale de la bible par les pèlerins du Mayflower. Les semi-automatiques sont permis contre les tyrans mais on ne s'en sert pas le moment venu. Toute démocratie, reposant sur la bonne volonté, est fragile. Les sanctions sont les seules choses que les sociopathes comprennent, mais un système social ne peut reposer sur la punition.

    L'historien Tim Snyder (The American Abyss, NYT, Democracynow) souligne la fracture chez les républicains entre les «joueurs» qui jouent le jeu démocratique en exploitant ses failles (détaillées par Rick Smith, ex-stratège républicain), en particulier l'élimination des électeurs afro-américains, et les «destructeurs» qui sont prêts à renverser la démocratie pour exercer le pouvoir. Il qualifie Trump de pré-fasciste ayant raté son entrée dans le vrai fascisme avec son plus gros mensonge, celui d'avoir perdu l'élection. Seule la reconnaissance de sa défaite permettrait la réconciliation réclamée à grands cris par les hypocrites de Fox. La prochaine fois, ce pourrait être le dernier jugement.