Petit Louis à la rescousse

On se disait que le confinement aurait au moins ça de bon qu’on n’aurait pas, cette année, à affronter Claude, notre cher cousin complotiste.

Chaque année, c’est la même chose : durant le souper des Fêtes, il nous assène ses fameuses « théories ». On évite de réagir, sachant ce qui arriverait. Mais immanquablement quelqu’un tente de lui répondre. Ça s’envenime alors vite et ça finit souvent par des gros mots, parfois même par le départ de Claude ou d’un de ses interlocuteurs.

On redoutait d’autant ces fêtes de 2020 que l’année a été fertile en théories de la conspiration. Claude lui-même venait d’ailleurs de recevoir une contravention salée pour avoir participé, sans porter de masque bien entendu, à une manifestation antivaccin.

On ne rencontrera pas Claude cette année. Mais le fait étonnant est qu’on le regrette presque. C’est qu’entre-temps il y a eu cet échange avec Louis, 13 ans, notre petit-fils.

Il est aussi doué à l’école que pour expliquer ce qu’il a appris, notre Louis. On pense qu’il deviendra enseignant.

Tandis qu’on parlait de Claude et de ses idées sur le 5G, sur le coronavirus et sur le vaccin, Louis, qui lisait près de nous un livre, un vrai, est intervenu. Il nous a expliqué que, dans son tout nouveau cours d’éducation à la citoyenneté, ils venaient justement de parler des théories complotistes. Ce qu’il y a appris est aussi intéressant qu’utile pour échanger avec des gens comme notre Claude.

Aux sources des théories du complot

Pour aller à l’essentiel, disons que l’évolution a placé en nous des manières de penser qui nous ont été fort utiles et qui sont devenues des automatismes. On a demandé à Louis des exemples. Il en avait.

Nous avons, dit-il, longtemps vécu en petits groupes et nous avons tendance à valoriser les informations provenant des gens que nous connaissons. Celles avertissant d’un danger (il y a des serpents là !) ou d’un risque attirent plus notre attention. De même, on voit bien et on se rappelle plus facilement ce qui cadre avec ce que nous savons que ce qui le contredit.

Mais ces tendances naturelles peuvent aussi être trompeuses et deviennent alors de dangereux biais cognitifs. Ainsi, la personne que vous connaissez et à laquelle vous avez fait confiance s’avère être menteuse, et vous avez refusé de voir ce qui normalement vous aurait rendu méfiant. Et celle qui a mangé sans problème ces délicieuses noisettes a dit vrai en affirmant qu’elles étaient sans danger. Mais cette personne n’est pas allergique aux noisettes, alors que vous, oui, et à grand risque.

Le plus grave, explique Louis, est l’effet que les nouveaux médias ont sur ces biais, qu’ils amplifient d’une manière extraordinaire.

Nouveaux médias et biais cognitifs

Nous vivons dans un monde qui nous inonde d’informations et toute cette information cherche à accaparer et à conserver notre attention. Nos biais cognitifs ont dans ce nouveau contexte des effets dramatiquement amplifiés.

En un mot comme en mille, tout ce que vous faites sur ces médias est épié, stocké et utilisé pour façonner vos comportements et votre consommation. Ceux-ci utilisent des algorithmes (Louis nous a expliqué ce mot avec un exemple en mathématiques : il adore les maths…) ou même des robots (on dit des « bots », semble-t-il…) et de faux comptes pour nous alimenter avec ce qui nous convient selon notre historique de navigation.

On devient bientôt accros et enfermés dans des sortes de bulles virtuelles qui ne sont pas sans effet ni sur ce qu’on reçoit comme information ni sur ce qu’on pense. On ne voit plus, ou presque, que ce qui confirme nos idées, nos hypothèses ou nos intuitions. Et on tend à accorder une importance démesurée aux mauvaises nouvelles, au tragique.

Les théories complotistes ont là un terreau fertile où pousser. Imaginez un Claude qui vient de perdre son emploi à cause de la COVID-19 ; son bon ami lui raconte que c’est un complot ; Claude fouille la question sur Internet ; il y fréquente des sites qu’il juge de plus en plus crédibles ; il se décide à aller manifester… et reçoit une contravention qui confirme encore plus sa conviction que la COVID-19 est un vaste canular destiné à nous vendre un vaccin, un vaccin par définition inefficace, mais qui nous injectera des micropuces !

On a demandé à Louis comment se prémunir contre le complotisme. Son cours avait justement abordé cette question et donné de précieux trucs pour naviguer en évitant de succomber à ces pièges tendus à nos biais cognitifs.

On lui a aussi demandé comment il s’y serait pris pour échanger sur ces questions délicates avec son oncle Claude. Sur ce sujet aussi, il avait appris des choses bien utiles dans son fameux cours.

Parler avec un complotiste

On suggère de ne pas commencer par affirmer son désaccord ou, pire, en disant au complotiste que ses idées sont stupides : on n’irait pas loin, ce faisant. Ce n’est pas tout, car toute opposition et tout argument pourront facilement être réinterprétés comme faisant partie du complot. Mieux vaut, donc, rester calme et poli.

Il est aussi souhaitable de se montrer curieux, intéressé à ce que l’autre personne pense et pourquoi ; de lui poser des questions. Puis, une fois la confiance établie et le moment venu, on explique ce que sont les biais cognitifs, on suggère des lectures, on rappelle comment on peut, parfois difficilement, établir un fait et combien il est facile de se berner soi-même. Il faut bien entendu ne pas attendre des résultats immédiats et laisser le temps faire son précieux travail.

Il faut aussi choisir le moment qui convient pour cette conversation. Louis assure qu’un souper des Fêtes, même avec peu de convives, ce n’est ni le lieu ni le moment de parler de tout ça…

À voir en vidéo