Leçons de démocratie

La boutade du premier ministre britannique Winston Churchill est célèbre. « La démocratie, disait-il, est le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres. » Or, défendre un moindre mal n’est pas très enthousiasmant. Cela explique peut-être la relative indifférence avec laquelle on traite trop souvent ce système. La démocratie fait partie de ces biens dont on ne reconnaît réellement la valeur que lorsqu’on en est privé.

Les philosophes David Robichaud et Patrick Turmel en proposent une définition plus stimulante que celle de Churchill. « La démocratie, écrivent-ils dans Prendre part (Atelier 10, 2020, 112 pages), n’est pourtant pas une forme de gouvernement qu’il faudrait accepter faute de mieux. Elle représente plutôt un idéal qui mérite d’être vigoureusement défendu, même s’il est éminemment difficile à atteindre : une organisation égalitaire de la vie collective qui offre à chaque individu la plus grande sphère de liberté possible. »

Vulgarisateurs hors pair, Robichaud et Turmel maîtrisent l’art de traiter d’un sujet complexe avec rigueur et clarté, dans un style fluide et sympathique. En 2012, dans La juste part, un des bons essais québécois des vingt dernières années, ils avaient bellement défendu le principe de l’impôt progressif, en s’appuyant sur l’idée « que toute richesse est d’abord un produit social ».

Ils remettent ça, cette fois, avec le même brio, en proposant une défense et illustration raisonnée de la démocratie conçue comme un « bien collectif » qui ne peut perdurer qu’à condition qu’on y consacre les efforts requis. La démocratie, précisent-ils pour réfuter une idée répandue, ne se résume pas à la tenue d’élections libres. Elle nécessite aussi un cadre constitutionnel, des instances de surveillance et un système juridique indépendants, une administration politique non partisane, un espace public ouvert et des « citoyens disposés à s’informer, à participer à la discussion publique et à voter ».

L’élection est certes une condition sine qua non à la démocratie, mais cette dernière ne tombe pas en hibernation entre deux scrutins. Les citoyens doivent en tout temps surveiller le gouvernement et conserver une influence sur lui, ce qui suppose un débat public constant et des élus à l’écoute.

Fondée sur « l’égale liberté politique des citoyens », la démocratie, pour être à la hauteur de son idéal, doit de plus permettre à ces derniers d’exercer concrètement cette liberté en leur en fournissant les moyens, c’est-à-dire une éducation de qualité, du temps pour suivre le débat public et pour y participer ainsi que l’accès à une information complète.

Belles paroles que tout cela, dira-t-on peut-être, mais que faire quand on sait que, selon une étude menée en 2015, 40 % des Canadiens en âge de voter ne sont même pas capables de nommer le premier ministre de leur province ? Devrait-on, comme l’ont suggéré certains penseurs, réserver le droit de vote à ceux qui ont les connaissances requises ? Robichaud et Turmel rejettent cette idée en affirmant qu’il est illusoire de penser qu’il existe des connaissances essentielles permettant de prendre de bonnes décisions, tout comme il est illusoire de penser qu’il possible de les évaluer correctement.

Les universitaires, expliquent-ils, réussiraient probablement un test de connaissances politiques, mais que savent-ils de la réalité des familles pauvres ? Certains travaux ont montré que des groupes diversifiés réussissaient mieux que des groupes homogènes à résoudre des problèmes complexes, ce qui plaide aussi en faveur d’une diversification des élus. Plus encore, en démocratie, il n’y a pas, dans l’absolu, de bonnes réponses aux problèmes ; il n’y a que des réponses choisies et acceptées par l’ensemble des citoyens.

Cette dernière considération soulève la question des droits individuels. Sont-ils absolument sacrés, comme l’avancent les plus résolus libéraux, ou doivent-ils s’effacer devant « la volonté du peuple », comme l’affirment les populistes ? S’il est évident, répondent Robichaud et Turmel, que les droits individuels ne peuvent justifier le blocage de tout projet collectif, il va aussi de soi qu’« ils ne peuvent pas être violés de manière arbitraire » et que leur limitation doit être solidement justifiée.

La démocratie, on le constate quand on y pense, c’est compliqué. La menacent l’influence de l’argent — les auteurs plaident pour un financement public des partis politiques —, le baratin politique qui pervertit le débat public, l’extrémisme politique, qui transforme les « partenaires à convaincre » en « ennemis à combattre », et notre paresse en matière d’autocritique.

Être un démocrate, par conséquent, n’est pas une sinécure et exige un engagement de notre part. Pourquoi tant d’effort ? « Parce que c’est bien », écrivent les auteurs. J’adore cette réponse.

19 commentaires
  • Jean-François Fisicaro - Abonné 24 décembre 2020 07 h 37

    Si c'était facile, ça se saurait ...

    Votre chronique met en lumière ce qui à la fois séduit et désespère dans la démocratie. Le "savant" et subtil équilibre à établir constamment entre une multitude de règles se préoccupant du collectif et de l'individuel. Ce nécessaire constat que nous ne naissons ni ne croissons égaux au sein de cette "bébitte" qu'on appelle l'humanité. Ce douloureux constat qu'en se retrouvant avec le pouvoir entre les mains, certains ont bien de la difficulté à éviter les écueils liés aux abus ou à l'ignorance.

    Quoiqu'il en soit et bien que la "démocrassie" se charge de particules parfois beaucoup trop négatives, génère souvent du bruit en apparence inutile et nous désespère en étirant le temps d'arriver à meilleure destination, je n'en choisis pas moins d'y adhérer. Car malgré les défis qu'elle nous impose, les frustrations qu'elle engendre et les dérives qui la guettent, elle n'en reste pas moins un outil nécessaire pour espérer améliorer le sort de la "bébitte" sans avoir à se faire des guerres qui n'en finissent plus et qui gaspillent tant de vies et de ressources.

    Quant à être déçu et frustré que ce soit aussi compliqué à mettre en oeuvre et à maintenir, il faut en prendre son "parti". Si c'était facile, ça se saurait ... et surtout ça aurait déjà cours sur l'ensemble de cette boule nommée Terre ...

  • Pierre Rousseau - Abonné 24 décembre 2020 08 h 22

    La démocratie doit commencer en quelque part !

    Ce quelque part, ce sont les élections et dans notre système nous savons tous que notre système est loin d'être démocratique. En effet, c'est ce qui fait que les gens sont peu enclins à aller voter puisque pour la majorité des électeurs leur vote ne vaut strictement rien quand un parti politique peut gouverner « majoritaire » avec moins de 40% des votes...

    Ce n'est pas tout, non seulement le système électoral est bancal, mais les politiciens peuvent mentir sans vergogne sans aucune conséquence pour eux. Trump est l'exemple suprême mais on voit des promesses brisées et des mensonges ici aussi. C'est d'une telle étendue que les citoyens en grande majorité ne croient pas les politiciens. Évidemment, cela contribue à la désaffection des électeurs.

    On parle aussi du pouvoir judiciaire alors que les juges sont nommés au bon plaisir du parti politique en place. Oui, je sais qu'il y a des comités de sélection mais la réalité est toute autre et ce sont les politiciens qui finalement nomment les juges. C'est pas mieux ici qu'aux ÉU et on n'a qu'à regarder la dernière nomination à la Cour suprêne du pays par le président Trump pour comprendre l'étendue de la politisation de la « justice ». On pourrait faire beaucoup mieux (école de la magistrature, nomination par un comité de juges et non par les politiciens etc.) mais on ne le fait pas car ce genre de récompenses pour les fidèles du parti ne courent pas les rues.

    Alors, la question qui tue : où doit-on commencer pour faire le ménage et instaurer au moins un minimum de démocratie crédible au pays ? Est-ce que dire que « c'est bien » est assez ?

  • Jean Lapointe - Abonné 24 décembre 2020 08 h 28

    Parce que c'est nécessaire

    Pourquoi tant d'efforts? Ma réponse serait : parce que c'est nécessaire si nous voulons vivre mieux et que ça permet de nous réaliser en tant qu'être humains.Que pouvons-nous désirer de plus de la vie quand on n'attend rien après la mort?

  • Jacques Sylvestre - Abonné 24 décembre 2020 09 h 02

    La démocratie

    Mise à l'épreuve face à la Chine , la Russie ,l'Amerique telle que vue par Trump, la démocratie demeure la meilleure forme de gouvernement.Elle demeure cependant exigeante .Comme le décrit si bien Louis Cornellier.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 24 décembre 2020 09 h 26

    Shannon

    Dans le dossier de l'eau contaminée de ce matin, à Shannon, l'eau même cancérigène, contaminée par l'armée, la Cour Suprême empêche le Gouverneent Fédéral d'oublier tout ça et le force a payer 200 millions de dollars aux victimes. Ce Gouvernement Fédéral voulait que la dite Cour efface touto ça. À mes yeux c'est criminel de la part du Gouvernemetn Fédéral. Un Gouvernement qui tue!
    Est-ce démocratique?
    *************
    Les auteurs ne semblent pas critiquer l'élecltion, processus du choix de nos maùîtres, comme dit Chouard.
    Parlent-ils du processus constituant, de la souveraineté du Peuple? Ils ne me semblent pas avoir fait le tour du dossier.