Nés en Mauricie

Denis Vaugeois est un homme convaincant. Maintenant octogénaire, l’historien a toujours l’énergie intellectuelle d’un jeune homme. Pour occuper son temps pendant la pandémie, il a entrepris de raconter, dans L’homme derrière (Septentrion, 2020, 192 pages), la vie de Sylvain Vaugeois, fils de son cousin Fernando, mais surtout homme d’affaires iconoclaste. Avant de mourir, en août 2003, d’une surdose de cocaïne, ce dernier avait beaucoup fait parler de lui dans les années 1990.

J’ai toujours lu avec intérêt les ouvrages de Denis Vaugeois. Cette fois, cependant, l’envie faisait défaut. Dans mon vague souvenir, Sylvain Vaugeois n’était qu’un affairiste flamboyant. Si sa mort tragique m’émouvait, sa carrière, elle, ne me disait rien qui vaille. L’historien, pourtant, avec son art de la persuasion cordiale, m’a convaincu de me pencher sur la vie de ce « génie » de la prévision.

Originaire du désormais célèbre village d’Hérouxville, en Mauricie, Sylvain Vaugeois, né en 1957, vient d’un milieu modeste. Après des études en communications et en sociologie, il fonde, en 1995, le Groupe Vaugeois, une société de conseillers en gestion stratégique.

Ce groupe, raconte l’historien avec une certaine admiration, multipliera les projets audacieux, mais contestés. On lui doit, notamment, l’idée d’une sorte de REER santé, pour obtenir des soins dans le réseau privé ; le plan Mercure, destiné à financer avec de l’argent public la création d’emplois dans le monde du multimédia, qui a mené à la venue d’Ubisoft à Montréal ; le projet de la Cité du Multimédiaainsi que celui du Maglev, un train à propulsion magnétique qui aurait assuré la liaison entre New York et Montréal en 90 minutes.

Vaugeois, en 2000, a aussi voulu acheter Le Devoir, sans succès, et construire, sur les rives du lac Mékinac, en Mauricie, ce que La Presse canadienne présentait, en 2001, comme « des clubs Med à 30 $ pour les Québécois à revenus modestes ».

L’homme d’affaires, qui se disait motivé par le désir d’enrichir le Québec, avait ses entrées partout. Il était près de Bernard Landry, de Pierre Bourque, alors maire de Montréal, de Lucien Bouchard et de Jean Chrétien, dont il a aidé le fils adoptif, Michel, aux prises avec des dépendances. Plusieurs journalistes sérieux lui prêtaient une oreille attentive.

Son bilan, pourtant, est mince. Il a certes contribué au développement de l’industrie du multimédia au Québec, mais ses autres projets n’ont mené à rien. « C’est qu’il était vingt ans en avance sur tout le monde », explique l’historien en entrevue téléphonique, sans me convaincre, cette fois.

L’homme d’affaires, miné par ses dépendances et par un trouble bipolaire mal géré, séduisait tous ceux qui l’approchaient par son charisme, résultat du mélange d’une énergie folle et d’une fêlure existentielle. Était-il le génie que veut en faire l’historien ? Non, mais le romancier F. S. Fitzgerald, s’il l’avait connu, en aurait fait un troublant perdant magnifique.

Sauvé par la littérature

Né en Mauricie lui aussi, plus précisément à Cap-de-la-Madeleine, en 1949, dans une famille ouvrière, Michel Lord apparaît comme l’antithèse du personnage précédent. Hippie dans les années 1970, proche de l’équipe de la revue Mainmise, Lord a donné, dans sa jeunesse, dans la consommation de substances illicites, mais il a rapidement compris que ces drogues « rendaient débiles ». Il a été sauvé de « cette époque déjantée, piégée », par ses lectures et son savoir musical, qui l’ont « prémuni contre l’idée [qu’il était] pauvre et minable ».

Critique littéraire pendant près de 40 ans dans Lettres québécoises et professeur de littérature à l’Université de Toronto de 1993 à 2016, Lord raconte doucement sa vie dans Sortie 182 pour Trois-Rivières (La Grenouillère, 2020, 200 pages), une suite de petits tableaux qu’il qualifie joliment de « sonatines ». La petite musique qui se dégage de ces pages charme par sa délicatesse et par sa discrète sensibilité.

Gai à une époque où la chose fâchait encore trop souvent, lecteur et mélomane issu d’un milieu peu porté sur la culture, indépendantiste marié à un Ontarien francophile et découragé par son « peuple soumis qui le reste à cause des Trudeau et autres commissaires à l’enterrement du Québec », Lord, injustement emprisonné en octobre 1970, a des colères et des nostalgies, en pensant à ses amis disparus, souvent tragiquement, mais il refuse de se complaire dans les jérémiades parce que, dit-il en exprimant le cœur de son propos, la rencontre de la littérature, dans sa jeunesse, a préservé sa vie de l’insignifiance.

« C’est une chance inouïe, écrit-il, d’être possédé par le démon de la connaissance, car la vie, pour nous, insatiables bêtes de livres, comme on dit bêtes de scène ou bêtes de somme, est un perpétuel jardin de fleurs à cueillir à tout moment. » En effet.

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