Un espion pour nous

Depuis le temps que j’en entendais parler, j’ai enfin pu découvrir IXE-13 dans le texte, grâce aux Éditions de l’Homme qui publient, en deux tomes, les treize premiers épisodes des Aventures étranges de l’agent IXE-13, l’as des espions canadiens, l’œuvre monumentale, à sa façon, du comédien et folkloriste Pierre Daignault (1925-2003), alias Pierre Saurel.

L’histoire est relativement connue, mais mérite d’être rappelée. Daignault, le célèbre père Ovide (1960-1970) des Belles histoires des pays d’en haut, a été le plus prolifique des écrivains québécois. De 1947, alors qu’il avait 22 ans, à 1966, il a publié, en fascicules hebdomadaires, 934 romans de 32 pages mettant en vedette l’espion IXE-13, qui se sont écoulés à plus de 20 millions d’exemplaires. Plus encore, Daignault est aussi l’auteur d’une autre série de plus de 900 courts romans, Albert Brien, détective national des Canadiens français, et de 46 romans policiers d’environ 160 pages chacun, ayant pour héros Le Manchot, sans oublier ses livres sur le folklore québécois. On peut parler, sans exagérer, d’un stakhanoviste de l’écriture.

IXE-13 demeure évidemment son héros le plus célèbre, notamment grâce au film du même nom réalisé par Jacques Godbout en 1971. Ce film, toutefois, dans lequel les membres du groupe Les Cyniques incarnent presque tous les personnages, ne rend pas justice à l’œuvre de Daignault. Parodique et bouffon, non sans efficacité parfois — la chanson-thème, composée par François Dompierre et interprétée par Louise Forestier, est un véritable ver d’oreille —, il détourne l’esprit de l’œuvre originale en la caricaturant.

IXE-13, en effet, n’est pas là pour rire et n’a rien de ridicule. Daignault a voulu créer un véritable héros, avec ce que cela suppose de démesure. Les événements racontés par la série commencent en 1938. Jean Thibault, alias IXE-13, a alors 25 ans et est un champion de tennis, un sport que Daignault adorait et pratiquait.

« Bâti comme un colosse, mesurant environ six pieds », les cheveux en brosse, Thibault a fait son cours classique, a étudié en droit et détient un diplôme en aéronautique. Il parle le français, l’anglais, l’allemand et se débrouille en espagnol et en italien, des langues qu’il a apprises en participant à des tournois de tennis en Europe. En 1939, quand la guerre éclate, il veut se mettre au service de son pays, ce qu’il fera avec panache en devenant « l’espion le plus célèbre des Nations Unies », c’est-à-dire des nations alliées. Il n’y a rien de risible là-dedans.

Dans le tome 1 des Aventures étranges de l’agent IXE-13, dont le drôle de nom de code — IXE et non X — sert à confondre les ennemis, l’espion démantèle une base de ravitaillement de sous-marins allemands sur les côtes de la Méditerranée, infiltre une usine militaire en France pour neutraliser des saboteurs, entre en Allemagne pour dérober des secrets à l’état-major nazi, procède à l’exfiltration d’un savant allié détenu dans un camp de concentration et pratique le contre-espionnage pour sauver la ville de Gaspé des attaques des sous-marins allemands. En gros, IXE-13, c’est un James Bond canadien-français — il fait sa prière avant de se coucher — avant James Bond, qui ne verra le jour qu’en 1953, sous la plume de l’ancien espion anglais Ian Fleming.

Les récits de Daignault sont loin d’avoir la finesse et la complexité psychologiques et géopolitiques des romans du Britannique John le Carré, le maître absolu du genre. Ce sont plutôt de petits romans d’espionnage axés sur l’action et rédigés dans un style bédéesque — « IXE-13 pourra-t-il mener à bien la mission qu’on lui a confiée ? » —, sommaire, mais nerveux et apte à captiver.

De nombreuses analyses savantes ont été consacrées au phénomène IXE-13. Elles ont fait ressortir la morale manichéenne de l’œuvre. Il est vrai qu’IXE-13 et son créateur choisissent sans équivoque les démocraties occidentales contre les systèmes nazi et communiste, mais ce n’est pas moi qui les en blâmerai.

D’autres ont avancé que l’espion pouvait incarner un fantasme compensatoire pour les Canadiens français, en manque de héros et de prise sur l’histoire. C’est à ça, en effet, que servent les héros de papier, pour tous les peuples, tout en en étant des idéaux de courage offerts en modèles.

IXE-13, toutefois, n’est peut-être pas si fantasmatique que ça. Dans son excellente préface, Marc Laurendeau, ex-Cynique qui a joué dans le film de Godbout, note que « d’authentiques héros canadiens-français » méconnus se sont distingués comme espions pendant la Deuxième Guerre mondiale. Ils s’appelaient Lucien Dumais, Raymond LaBrosse, Guy D’Artois et Gabriel Chartrand, frère du renommé syndicaliste, ont efficacement œuvré au sein de la Résistance française et n’avaient rien à envier à IXE-13. Non, les Canadiens français n’ont pas été héroïques que sur papier.

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