En sous-texte

Ça n’a pas fait beaucoup de bruit. La semaine dernière, dans les affaires judiciaires, on apprend qu’un homme, Frantz Louis, a été tué par balles dans Villeray, le 19 novembre au matin, en pleine rue, alors que les résidents allaient et venaient comme n’importe quel jeudi matin, on l’imagine.

Il y a eu quelques articles de nouvelles : un homme tué par balles dans Villeray, le suspect prend la fuite. On a relayé une seule photo de la victime, la même, dans chacun des articles : un portrait venu de la police. Partout aussi, on a expliqué que la victime était connue des corps policiers. Que l’homme noir de cinquante ans avait été arrêté plus tôt dans l’année, puis libéré sous conditions. On a évoqué ses liens avec le crime organisé.

A priori, les éléments rapportés s’inscrivent à l’intérieur du cadre défini par les exigences journalistiques. Pas de quoi en faire un plat. Mais voilà que dans The Gazette, on flanque le cliché de Louis en haut d’un article coiffé du titre « Man Charged with Murder after Fatal Shooting in Villeray ». Victime ou assaillant ? Ce n’est pas clair, au premier coup d’œil. Il faut lire le bas de vignette pour comprendre qu’il s’agit d’une photo de la victime.

Dans un contexte où les manchettes sont aussitôt balayées du doigt, ce choix fait sourciller. Surtout qu’on sait très bien qui, dans les médias et le discours public, tend à être présenté comme une menace, à être rangé du côté de la criminalité. Les préjugés distillés dans les esprits agissent comme levier dès que l’ambiguïté est semée. Mais soudain, le sous-texte de cette histoire, ailleurs moins saisissable, devient palpable : victime ou assaillant ? Peu importe. La ligne peut bien se brouiller, puisque les individus impliqués dans l’affaire sont, au fond, également infréquentables.

On reconnaît ces procédés, anodins sans l’être. C’est l’évidence même : les représentations médiatiques accentuent et alimentent les préjugés raciaux. Les analyses et les études abondent sur la question. Dans le cas des personnes noires, les hommes en particulier, cela se traduit, entre autres, par un refus de relater la violence qui leur est infligée sans souligner ou insinuer, du même souffle, leur prétendue propension à la violence. Ainsi, on se penchera davantage sur les délits passés, le style de vie, sur les caractéristiques physiques, même. Cette « criminalisation posthume », dit-on, sert à alimenter les stéréotypes, à justifier la violence tout en la reproduisant.

Un article paru en 2016 dans le Journal of Human Behavior and Social Environment s’est penché sur le traitement médiatique de meurtres récents d’hommes noirs non armés aux États-Unis. La presse, y démontre-t-on, s’est par exemple longuement attardée au poids et à la taille d’Eric Garner, tué par asphyxie en 2014 lors d’une interpellation policière à Staten Island. Il vendait des cigarettes à l’unité ; il avait déjà été pris à conduire sans permis, a-t-on dit. On a insisté sur la carrure de Michael Brown, 18 ans, tué par un policier blanc à Ferguson, au Missouri, en 2014, et privilégié la version policière des faits pour justifier l’intervention létale auprès de l’adolescent. Quant à Tamir Rice, abattu à douze ans à Cleveland alors qu’il jouait avec un pistolet en plastique, on s’est attardé aux antécédents judiciaires de sa mère, à défaut de trouver une prise dans sa courte vie.

C’est vrai chez nous aussi. L’hiver dernier, on s’est empressé de relayer, en marge de l’enquête sur l’intervention policière ayant mené à la mort de Pierre Coriolan en 2017, que celui-ci avait vraisemblablement consommé de la drogue avant son décès. Comme si cela changeait quelque chose au caractère abusif de la force exercée sur cet homme en crise. D’ailleurs, ces jours-ci, les corps policiers se vantent du fait que la majorité de leurs interventions se font auprès de personnes vulnérables et en crise, une ligne de communication étrange sachant que la situation de crise est aussi évoquée, bien souvent, pour justifier l’utilisation de la force — mais c’est une autre histoire.

Toujours est-il qu’on connaît bien les stratégies par lesquelles on justifie ou banalise la violence, tout en renforçant les stéréotypes qui l’autorisent. Il était menaçant, en crise. Il avait des démêlés avec la police. Il avait consommé de la drogue. Il était en possession de drogue. Le copain de Breonna Taylor a tiré le premier coup de feu. Adama Traoré était délinquant et en mauvaise santé.

En fait, on ne se contente pas de replacer la victime du côté de l’assaillant : ces lignes narratives parallèles servent aussi à effacer, à détourner la source de la violence. À faire apparaître la mort comme une destinée tragique, mais inévitable, avouant, à mots couverts, que certaines vies sont condamnées, et donc jetables. Ce détournement même est un surplus de violence qui participe à la déshumanisation. Comme si la mort ne suffisait pas : il faut détruire, salir encore — relent d’un funeste héritage.

Ce n’est pas toujours explicite ; beaucoup de choses sont transmises dans l’arrangement des faits, la mise en récit, le choix des mots, des photos, des éléments de contexte qu’on mentionne ou omet. Or ce sous-texte a des conséquences directes sur nos représentations sociales et sur la dignité que l’on reconnaît à certains, mais qu’on refuse à d’autres.

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