Dehors novembre

C’est un cycle classique. D’une part, les gens qui vivent dans la rue valorisent la liberté. La liberté d’aller et venir comme bon leur semble, de fréquenter leur partenaire, d’avoir accès à leurs biens personnels, d’avoir une intimité, d’avoir un animal de compagnie, de ne pas se faire poser trop de questions lorsqu’on met le pied dans le pas de la porte. Le genre de liberté qu’on tient pour acquis lorsqu’on a un foyer.

D’autre part, la plupart des ressources qui leur sont accessibles sont axées sur les règles. Des règles qui contribuent en partie à la sécurité des refuges, qui facilitent le travail des employés et qui limitent les risques légaux pour les organismes.

Une partie de la population itinérante refuse d’abandonner sa liberté pour adhérer à des programmes aussi rigides, et ce, malgré les dangers qui abondent, surtout l’hiver. Le système tente de lui tenir tête. Chaque année, on constate les morts de froid, les overdoses. On se demande ce qu’on aurait pu faire de mieux.

David Chapman, coordonnateur de Résilience Montréal, connaît bien ce sempiternel combat entre liberté et réglementation. Il croit notamment que l’un des problèmes vient des bailleurs de fonds à la recherche de « résultats mesurables » pour les programmes qu’ils financent. Combien de personnes avez-vous sorties de la rue, réintégrées ? demande-t-on. Nécessairement, les établissements les plus « efficaces » sont ceux qui travaillent avec la population en situation d’itinérance la plus « facile ». Celle qui peut suivre les règles. Lorsque le financement des organismes est lié à l’obtention de ce type de résultat, les services offerts aux plus vulnérables des vulnérables se font nécessairement plus rares. « Ces gens-là tombent souvent dans les failles du système », explique-t-il.

En temps de pandémie et de crise économique, les failles sont devenues des crevasses béantes. Bien des commerces et des lieux sûrs du centre-ville sont désormais plus difficiles d’accès, et la capacité d’accueil des organismes a été réduite, pour respecter les mesures sanitaires.

Les femmes, en particulier les femmes autochtones, souffrent principalement de cet accès limité aux ressources. Jessica Quijano, du Foyer pour femmes autochtones de Montréal, observe une augmentation marquée des agressions sexuelles envers les usagères. Si les femmes n’ont nulle part où fuir, les agresseurs le savent, et en profitent.

Il est difficile de chiffrer exactement le phénomène, puisque la plupart des survivantes refusent de porter plainte. C’est qu’on ne croit pas que la police prendra la dénonciation au sérieux. Ou on craint les représailles de l’agresseur ou de son groupe. Ou encore, on ne se souvient pas assez clairement des détails de l’événement vu l’état d’intoxication, volontaire ou forcé.

Même sans statistiques officielles, le problème serait devenu assez grave pour qu’une intervenante demande, lors d’une réunion de concertation entre organismes impliqués auprès de cette population, s’il ne fallait pas installer un bac à vêtements dehors, pour les femmes qui réapparaissent à moitié vêtues, en crise, lors de nuits qui se font de plus en plus glaciales. Une image qui a marqué Mme Quijano.

Selon elle, la solution passe notamment par des ressources plus accessibles, de jour comme de nuit, où les femmes se sentiraient véritablement accueillies. L’organisme Wish, à Vancouver, serait un modèle de centre de ressources sans jugement pour toutes les femmes, y compris les femmes trans. Mme Quijano déplore également que les services d’injection supervisés de Montréal soient concentrés dans l’est du centre-ville, et donc difficilement accessibles à la population itinérante autochtone du secteur Atwater. On sait que l’utilisation des drogues est en forte augmentation depuis le début de la pandémie, et que les overdoses sont de plus en plus fréquentes. Il faudrait que l’offre de ressources s’adapte en conséquence.

Pour David Chapman, la sortie de crise passe aussi par une plus grande diversification des approches. Il y a des « modes », des mouvements idéologiques qui deviennent populaires auprès de la communauté qui se préoccupe des personnes en situation d’itinéraires. Il cite en exemple l’approche Logement d’abord, qui consiste à donner le plus rapidement possible accès à un logement stable aux personnes qui sont dans la rue. Le modèle est très apprécié d’une certaine clientèle. « Mais il ne constitue pas une solution magique à des siècles de génocide culturel et au trauma intergénérationnel que ça peut laisser », soutient-il en pensant à sa clientèle autochtone.

« En insistant sur l’efficacité, la mesure de succès et la mitigation des risques, on laisse de côté l’humanité », souligne-t-il.

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