La faute d’Ottawa

Le ministre des Finances, Eric Girard, a déclaré jeudi qu’à défaut d’une hausse substantielle du Transfert canadien en santé (TCS), le Québec devra faire « des gains de productivité importants en santé ». En bon français, cela s’appelle des coupes, même s’il s’est bien gardé de prononcer le mot qui commence par un a. Comme dans « austérité ».

Il est vrai que les augmentations de dépenses prévues pour les deux prochaines années sont nettement plus élevées que celles qui avaient été annoncées en juin 2014 dans le premier budget du gouvernement Couillard, qui les avait limitées à 1,8 % et 0,7 %, alors que M. Girard prévoit qu’elles oscilleront entre 3 % et 3,5 %.

En comparaison de la plupart des provinces canadiennes, la situation du Québec demeure relativement enviable. Les dépenses non récurrentes directement liées à la pandémie représentent la moitié du déficit de 15 milliards pour l’année en cours. Il baissera à 8,3 milliards l’an prochain, et à 7 milliards en 2022-2023. Cela n’est pas insupportable pour peu que le rebond de l’économie soit suffisamment important.

De l’aveu même de M. Girard, les augmentations de dépenses prévues ne suffiront toutefois pas à couvrir « les coûts de système », c’est-à-dire à maintenir les services à leur niveau actuel, alors que la pandémie a révélé de façon tristement spectaculaire les lacunes du réseau de la santé, tout comme celles du réseau de l’éducation. Et le gouvernement Legault exclut totalement une hausse d’impôt qui permettrait de combler le manque.

  

Personne ne peut accuser Ottawa d’avoir été pingre depuis le début de la pandémie. Le gouvernement Trudeau a dépensé sans compter, aussi bien pour soutenir les entreprises que les individus dans le besoin, et il continuera à le faire jusqu’à ce que la crise soit passée. C’est la suite des choses qui pose problème.

Ce n’est évidemment pas d’hier que les provinces réclament une hausse de la participation fédérale au financement des soins de santé. Chaque renégociation du TCS provoque un psychodrame proportionnel à l’état des finances publiques des provinces. Chose rare, Paul Martin avait cédé à leurs demandes en 2004 en acceptant une augmentation annuelle de 6 %. Stephen Harper l’a ramenée à 3 % et Justin Trudeau s’y est tenu.

Le TCS représente actuellement 22 % des coûts de santé au Canada. Jusqu’à ce que la pandémie éclate, les provinces réclamaient que la contribution fédérale augmente à 25 %. Elles exigent maintenant 35 %. Concrètement, cela la ferait passer de 42 milliards à 70 milliards, et la facture ne cesserait de gonfler année après année.

À Ottawa aussi le déficit monstrueux créé par la pandémie diminuera substantiellement quand elle sera chose du passé. En proportion du PIB, le déficit demeurera très inférieur à celui que devront supporter la grande majorité des pays occidentaux. Dans ce perpétuel rapport de force que constitue le fédéralisme canadien, il est cependant hors de question que le gouvernement fédéral cède une partie aussi importante de son pouvoir de dépenser aux provinces. M. Trudeau veut bien avoir une « conversation » avec ses homologues provinciaux au début du mois prochain et il finira peut-être par lâcher un peu de lest à l’approche de l’élection fédérale, mais cela sera bien loin de suffire.

Le PLQ a payé le prix de l’austérité imposée par le gouvernement Couillard, qui aurait très bien pu étaler sur une plus longue période le retour à l’équilibre budgétaire. Eric Girard s’est donné un objectif de cinq ans, comme le prévoit la loi anti-déficit, mais personne ne lui reprocherait sérieusement de la faire amender pour réduire les inconvénients au minimum possible, bien au contraire. Dans le monde entier, les agences de cotation vont sans doute devoir apprendre la patience.

Il s’y résoudra peut-être si la reprise économique tarde trop, mais Ottawa pourrait aussi devenir un excellent exutoire à la grogne populaire. François Legault a jugé que le pouvoir valait bien une conversion aux vertus du fédéralisme. Il lui faudra maintenant se résoudre à utiliser les mêmes trucs que ses prédécesseurs libéraux, dont les dénonciations périodiques du fédéralisme prédateur, voire vampirique, tenaient lieu d’affirmation nationale, avant de s’écraser après ce baroud d’honneur.

À l’élection de 2018, il était facile pour la CAQ d’accuser le PLQ de tous les péchés. Quand on est au pouvoir depuis quatre ans, il devient plus difficile de faire campagne contre l’« ancien gouvernement ». Alors à qui s’en prendre, sinon au fédéral ? Blâmer Ottawa sans jamais dépasser le stade du chialage est une recette éprouvée depuis Duplessis, et les Québécois ne semblent toujours pas s’en lasser.

15 commentaires
  • Denis Grenier - Abonné 14 novembre 2020 05 h 44

    Contrôle des frontières en temps de pandémie

    «Blâmer Ottawa sans jamais dépasser le stade du chialage est une recette éprouvée depuis Duplessis, et les Québécois ne semblent toujours pas s’en lasser.»
    «...les dénonciations périodiques du fédéralisme prédateur... tenaient lieu d'affirmation nationale...»

    Nous sommes nombreux au Québec à souhaiter une véritable et efficace affirmation nationale. Un vrai changement sera de ne plus chialer contre tout fédéralisme car n'y étant plus ni soumis, ni locataire.


    Denis Grenier
    Abonné

    • Nadia Alexan - Abonnée 14 novembre 2020 11 h 02

      Je ne comprends pas pourquoi les économistes déchirent toujours leurs chemises quand il s'agit de servir les besoins criants des citoyens, mais ne s’offusquent jamais de la largesse de l'État en matière de subventions aux grandes entreprises qui ne paient même pas leur juste part d'impôts.
      Pour combler les lacunes dans le système de soins de santé et dans l'éducation, il faudrait simplement aller chercher les milliards de dollars cachés du fisc dans les paradis fiscaux.
      Il faut que le gouvernement fédéral retourne à l'accord initial négocié avec les provinces de transferts de 50% aux dépenses de soins de santé publique.

  • Claude Bariteau - Abonné 14 novembre 2020 07 h 42

    M. David, j'ai souri en vous lisant parce que vous révélez avec doigté et finesse que le PM Legault, qui rêva de ne plus quémander vient, par la bouche de son ministre des finances, de demander des sous au Canada à défaut desquels il devra rechercher une hausse de productivité.

    Le gouvernement Couillard fit de même, ce qui a conduit aux réformes Barrette qui ont transformé le système de santé en une multinationale rayonnant mais sans imputation des dirigeants, y compris le ministre.

    Le gouvernement Couillard s’y est résout afin d’investir en économie à la recherche d’alliés comme le fit le gouvernement Taschereau. S’agissant de l’approche du PM Legault, vous concluez qu’il devra se résoudre aux mêmes trucs pour chialer, quitte à s’écraser après s’être pété les bretelles sur sa chemise bleue du nationalisme provincial d’antan à la Duplessis.

    Derrière ce cinéma au sens familier du terme, qui s’apparente au bluff, il y a un point fondamental que vous avez négligé : l’absence d’une banque centrale du Québec. Une telle banque permettrait de hausser es investissement en santé, mais surtout de ne plus avoir à quémander pour vivre selon les choix définis par le peuple québécois.

    Une telle banque, vous le savez, ne peut être créée que par un État indépendant et tant que le peuple québécois ne s’en dotera pas pas ce choix, ses dirigeants chialeront à qui mieux mieux.

    C’est terriblement le fond des choses et il m’importait de le rappeler, car M. Girard et M. Legault, qui ne peuvent pas l’ignorer, refusent, comme politiciens provincialistes, de quitter le carré de sable dans lequel le peuple québécois s’enlise et, de ce fait, favorisent cet enlisement.

    • Gylles Sauriol - Abonné 14 novembre 2020 09 h 00

      Bonjour Mr Bariteau
      A ce que je sache (corrigez-moi si je fais erreur) aucun chef du Parti Québécois, pas même Mr Parizeau, ou autres stratèges influents du mouvement séparatiste n’a encore envisagé qu’un Quebec indépendant se doterait de sa propre monnaie. On parle toujours de conserver l’usage du dollar canadien; ce qui signifie que dans ce scénario, c’est toujours la Banque du Canada qui a le contrôle sur la monnaie. Évidemment c’est une contrainte qui semble-t-il représenterait moins de risques que ceux pouvant découler de la décision d’avoir sa propre monnaie lorsqu’on considère le niveau d’intégration internationale de l’économie du Québec.

    • Gilles Sauvageau - Inscrit 14 novembre 2020 10 h 04

      Vous avez bien raison, mais il faudrait souhaiter vivement que les québécois le comprennent aussi, une bonne fois pour toute !!! Ils devraient se donner un gros coup de fierté et de courage pour ENFIN prendre leurs affaires en main via l'indépendance, comme ça ils arrêteraient de chialer et de brailler continuellement, en étant seulement les spectateurs de la partie de ping-pong qui se joue entre le fédéral et la province, et qu'ils cessent d'être la balle qui en assume les coups et, surtout, les coûts !!!

    • Claude Bariteau - Abonné 14 novembre 2020 12 h 35

      Les projets de «souveraineté-association» et de «souveraineté partenariat» ne pouvaient mettre de l'avant la création d'une banque centrale et d'une monnaie. C'est ce qui explique le silence sur ce point.

      Par contre, pour M. Parizeau, la création d'un État indépendant pouvait dans un premier temps opérer avec la monnaie canadienne, aussi la monnaie américaine, ce qui n'empêchait pas de peser à une éventuelle monnaie québécoise et à la création d'une Banque centrale. C'est ce qui se passe dans les États qui sont devenus indépendants.

      Ce n'était pas une question de risque, mais plutôt une question difficilement abordable dans un projet qui impliquait une association à définir ou un partenariat à définir. Si le projet est l'indépendance, ce qui est devenu la cible du Parti québécois, cette question doit être abordée sans détour en recourant aux exemples des pays devenus indépendants.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 14 novembre 2020 08 h 05

    Peut-on écrire encore un mot au Devoir sans être censuré quand on résume l'attitude de François Legault, bref pas les mots « L » et « N »?

    À voir le nombre restreint de commentaires hier, bientôt nous devrons aller voir ailleurs car dire la réalité n'est pas un mensonge! Nous voilà dans le domaine de la simplicité pour satisfaire certaines personnes qui font des actions sans que nous puissions dialoguer. Tant pis, Michel David expose effectivement la situation dans lequel le PM du Québec se trouve. Je l'ai écrit récemment que la CAQ est coincée entre tenter de défendre un NATIONALISME QUI NE REPOSE SUR RIEN DE TANGIBLE, une sorte de plateforme pour plaire à des citoyens québécois, laquelle lui permet cependant de faire des revendications du bout des lèvres auprès d'Ottawa!
    Le Dominion et Justin Trudeau y ont vu là que l'actuel gouvernement du Québec s'est affaibli en adptant un nationalisme flou, sans consistance! « La crainte de l'indépendance » temporairement écartée grâce à Monsieur L. on peut comprendre aisémement pourquoi les NON à répétition n'irritent pas Monsieur L. qui est sur la corde raide! Ou bien la CAQ et le PLQ fondent un parti attiré par le désir de demeurer dans le Dominion et la CAQ d'effacer son nationalisme fantoche, ou alors l'identité québécoise reprend du poil afin que le mot nation redevienne ce qu'il fut un certain temps!

    • Simon Grenier - Abonné 15 novembre 2020 05 h 37

      M Legault n'a qu'une seule notion en tête: "l'économie". Il veut faire du Québec le "grand succès" que fut Transat: un modèle d'affaires qui consiste à exporter la pauvreté québécoise dans des contrées encore plus pauvres où on peut faire passer des taudis pour des hôtels 5 étoiles, donner des barrettes Ardène en guise de pourboire et boire de l'alcool homéopathique à volonté - histoire de faire croire à de la clientèle vraiment BS qu'elle est donc riche et jet set d'aller sur une superbe plage pratiquement entourée de bidonvilles qui fournissent la main-d'oeuvre pour les torcher et les servir. Il s'est enrichi sur cette base et croit qu'on peut facilement étendre ce modèle bas de gamme à l'ensemble de notre société. (Non merci, pour ma part.)

      Bref, M. Legault n'est pas si incohérent, il est juste "cheap". Pas dans le sens de "pingre" mais dans le sens de "mauvaise qualité", "peu de valeur". Il va dire "pragmatique" mais, vraiment, le terme juste et bien québécois est: "cheap". Si ses raisonnements sont contradictoires, c'est parce qu'ils sont tous très courts.

  • Patrick Boulanger - Abonné 14 novembre 2020 09 h 05

    Le mot qui commence par un a

    « le mot qui commence par un a » (M. David) : austérité.

    J'aime bien l'humour de M. David! Dépêchez-vous les militants, notre alphabet ne compte que vingt-six lettres.

  • Patrick Boulanger - Abonné 14 novembre 2020 09 h 47

    Hors de question?

    « Dans ce perpétuel rapport de force que constitue le fédéralisme canadien, il est cependant hors de question que le gouvernement fédéral cède une partie aussi importante de son pouvoir de dépenser aux provinces. » (M. David)

    Encadrer ce pouvoir de dépenser constituait néanmoins un des cinq pricipaux points de l'Accord du Lac Meech. D'ailleurs, plusieurs Québécois considéraient ces conditions insuffisantes... à l'époque.