Sale temps pour les «boys»

Sororité, aliénation, déconstruction des modèles féminins et masculins, hétéropatriarcat, misandrie, l’heure est à un joyeux bouquet de concepts qui se bousculent. Une illustration de Mathilde Cinq-Mars.
Illustration: Éditions Marchand de feuilles Sororité, aliénation, déconstruction des modèles féminins et masculins, hétéropatriarcat, misandrie, l’heure est à un joyeux bouquet de concepts qui se bousculent. Une illustration de Mathilde Cinq-Mars.

J’aurais aimé lire ces livres avant, avant de les croire, d’y croire, avant de mettre un garçon au monde. Le héros de l’histoire, savez ? Celui qui va les réveiller d’un baiser léger, les sauver de l’ogre, être un chevalier, dépasser sa monture d’une tête, plus fidèle que son chien et moins prévisible qu’un bonobo.

L’essai féministe Le boys club de Martine Delvaux a gagné le Grand Prix du livre de Montréal cette semaine, et je termine Moi les hommes, je les déteste de la jeune Française Pauline Harmange, 25 ans. Après avoir lu ça, il y a de quoi en découdre avec son orientation de cisgenre moyenne ou envisager le cloître pour fabriquer des hosties. (Chéri, je t’avais averti de ne pas lire ça. Tant pis pour toi.)

Comme l’auteure de ce brûlot, je pourrais dire : « J’ai longtemps fait passer les hommes en premier. Ils m’ont pris tout mon temps, sans beaucoup me donner en retour. […] J’ai compris que si, moi, je leur donnais beaucoup de place dans ma vie, je n’étais pas leur priorité. » Sauf que j’en arrive à cette conclusion avec plus du double de son expérience et de son âge. Ou je suis lente, ou je suis maso, ou je suis entêtée. À moins que je ne sois tout simplement conditionnée.

Bien qu’elle en ait marié un, Pauline traite les hommes de tous les noms : égoïstes, paresseux, lâches ; c’est pour emporter ou pour boire ici ? Si elle était américaine, elle dirait : Man up ! Mais elle y va plutôt de 80 pages bien senties où la déception percole à la surface d’un petit pavé dans la grosse mare du « Y’en a marre ».

Donald Trump est à lui seul un boys club

 

Il n’y a qu’à entendre la plaignante au procès de Gilbert Rozon se faire traiter de « délurée » par un avocat (le même qui a défendu l’ex-docteur Guy Turcotte) qui n’a pas encore lu Baiser après #MeToo. Lettre à nos amants foireux (on y reviendra). Les temps changent, les boys, cause the time they are A-Changin.

Et comme le dit mon copain Philippe : « Mais on a l’air de quoi après, nous, les mecs bien ? » C’est l’inconvénient du boys’club, j’imagine. On écope un peu pour le groupe, mais c’est toujours « tous pour un, un pour tous ».

Aujourd’hui, je ne crois plus qu’aux gestes. Aucune parole ne peut arriver à la cheville de l’action. Il n’y a que des preuves d’amour, il avait raison. Et de respect. Et de hauteur. Et d’égalité. Je n’ai plus de patience pour le reste, la demi-molle et la demi-portion. Encore des mots, toujours des mots, les mêmes mots.

Quand j’va être un bon gars

« Un pamphlet jubilatoire qui se lit d’un trait […] Pas besoin d’un doctorat en lutte intersectionnelle pour comprendre la logique implacable qui pousse Pauline Harmange à assumer sans problème cette posture prosélyte », a clamé Libé à la sortie de Moi les hommes, je les déteste, un titre porteur. Et vendeur. Non, elle n’est pas tendre, cette jeune femme, comme ne l’a pas été Delvaux avec son Boys club fort bien documenté ; 25 pages de notes en témoignent. Ce ne sont pas que des opinions et des impressions, malheureusement.

Pour ma part, je suis devenue féministe (et pas misandre, nuance) à la naissance de mon fils. Il m’aura fallu 40 ans pour enfin comprendre, rattrapée par ma condition de « primipare âgée » et une réalité combien moins romantique que prévu.

Puis, cela m’a pris quelques années supplémentaires pour arriver à la conclusion que même les prétendus féministes peuvent être misogynes sous leurs faux airs de mensch (une personne d’intégrité et d’honneur chez les Anglos).

Quel genre de femmes sommes-nous, si nous nous soustrayons au regard des hommes ? Au choix : des malbaisées, des lesbiennes, ou bien des hystériques.

Et enfin, dans la mouvance de #MeToo, j’ai saisi que tout du long, c’est la sororité qui m’a épargnée le plus, tendu la main, prêté l’oreille et main-forte. Pas toujours, mais le plus souvent. C’est d’ailleurs la conclusion du livre d’Harmange : faisons plus de place à nos sœurs.

Elle constate : « Tous les hommes ne sont peut-être pas des violeurs, mais quasiment tous les violeurs sont des hommes. » Et elle souligne avec raison qu’en plus de la charge mentale, la charge émotionnelle nous incombe. Comme si nous étions les gardiennes des émotions, de l’introspection et de l’évacuation des eaux usées.

La sororité s’appuie sur une expérience commune et un désir d’entraide, d’honnêteté sans fard, de simplicité dans la lutte au quotidien.

Le territoire fier

Cela dit, y’a des hommes qui se réveillent et acceptent de creuser un peu leurs privilèges, de « faire le travail », intérieur aussi. Le comédien et metteur en scène Steve Gagnon, 35 ans, a publié cet hiver une superbe et poétique réflexion sur la masculinité au XXIe siècle : « Je serai un territoire fier et tu déposeras tes meubles. »

Comme certains hommes de mon entourage, Gagnon rend à Cléopâtre ce qui lui appartient : « Pourquoi tant d’hommes autour de moi sont-ils tenus en équilibre par la force indéracinable d’une femme, la plupart du temps une mère ou une amoureuse ? »

L’auteur a aussi rencontré 51 ados de 13 à 18 ans pour définir ce qu’est la virilité. C’est à la fois touchant et désespérant d’apprendre qu’un danseur de ballet et un jardinier ne gagneront pas de trophées, à leurs yeux, au temple de la testostérone aux côtés de Vin Diesel.

D’où me vient alors cette insécurité quotidienne,
cette impression d’être égaré, abîmé, si jeune ?
Suis-je donc à ce point anormal ?

 

Le comédien en appelle à une masculinité déconstruite qui fait place à la vulnérabilité. Selon lui, il n’y a pas féminisation de l’homme moderne actuellement, mais émancipation.

« Ce sont toujours les mêmes endoctrinements qui réussissent à nous faire croire que le fait d’être cultivé n’est pas viril, tout comme le fait d’être conscientisé et impliqué socialement, politiquement, environnementalement, ou d’aimer les oiseaux, d’acheter des fleurs, de cuisiner des gâteaux, des tartes, des confitures. »

En fait, il explique ce qu’est la masculinité hégémonique, construite de toutes pièces par la société et ses héritages pérennes pour faire des garçons des êtres coupés d’eux-mêmes et de tout ce qui leur apparaît comme trop féminisant.

Non, un homme n’a pas à s’occuper du barbecue, à pisser sa bière plus loin que le voisin et à bouffer des entrecôtes pour se définir. Il peut aussi, comme le dit Gagnon, « fièrement accepter la marginalité pour être bouleversant ». Et douter un peu avec nous lorsque tout novembre si fort.

cherejoblo@ledevoir.com

Aux oiseaux

Encore cette semaine, je les écoute pépier par la fenêtre accompagnés du son lointain des @#& ? %$*& ! souffleuses à feuilles. Dans le superbe livre Nos oiseaux d’Éric Dupont et de l’illustratrice Mathilde Cinq-Mars (chaque dessin est un tableau), on en retrouve une cinquantaine présentés avec une plume (!) inspirée. Juste pour lire les funérailles du chardonneret jaune (Spinus tristis) au son de Fais comme l’oiseau de Fugain, ça vaut le coup de se plonger dans cet univers qui déploie ses ailes en ces temps plombés. Éric Dupont nous donne envie d’assister à une parade nuptiale de grands hérons, que j’aime tant voir voler au ralenti à l’automne près des étangs. Et cet hiver, je ne ferai pas comme certains snowbirds, je resterai ici et j’écouterai des enregistrements d’oiseaux sur fond de vagues écumant notre solitude. 

Joblog

Adoré la minisérie Le jeu de la dame (The Queen’s Gambit) dont tout le monde parle. Une jeune femme au passé d’orpheline — superbe Anya Taylor-Joy incarnant ce que je décèle comme étant une neuro atypique de haut niveau — dans un monde d’hommes durant les années 1960, jouant aux échecs et parvenant à les mettre tous en émoi. Délectable ! On a les victoires qu’on peut. Sur Netflix.


Dévoré Baiser après #MeToo. Lettre à nos amants foireux d’Ovidie, l’écrivaine française qui a aussi réalisé de la porno féministe, et joué dedans en plus. Sans mettre de gants blancs, Ovidie s’interroge sur les contraintes de l’hétérosexualité, « l’injonction à être séduisante selon les normes de contrôle du corps féminin ». Chaque lettre porte sur un thème, « Lettre à celui qui pense que maintenant on ne peut plus draguer » (et j’ai adoré la mise au point destinée à l’élite façon Catherine Millet et Deneuve) ; « Lettre à celui qui se plaint de se faire constamment friendzoner ; « Lettre à celui qui m’a pénétrée en plein sommeil » ; ou « Lettre à celui qui regarde du porno » (on s’entend que ce n’est pas anormal, Ovidie explique certaines zones d’ombre). Ça fait du bien à lire et, tous sexes confondus, il y a de quoi s’instruire. Les illustrations de Diglee sont suaves.



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