Ce qu’il reste de lui

Au moment où ces lignes sont écrites, les yeux du monde entier sont braqués sur l’oncle Sam. On sait qu’il ne s’agit pas d’une élection comme une autre. Comme le dit le romancier Richard Ford, « on ne veut pas tellement savoir qui sera le prochain président que découvrir qui nous sommes ». Pour les Américains, il faut remonter à l’élection de 1864, en pleine guerre de Sécession, pour se trouver devant une telle bataille pour « l’âme de la nation ». Les enjeux sont énormes ; la tension tout autant.

Malheureusement, au moment où vous lirez ces lignes, il est probable que nous serons toujours crispés par l’anxiété et l’incertitude. À cause du vote par anticipation, des règles disparates d’un État à l’autre, des litiges en cours, du collège électoral et, bien sûr, de Donald Trump lui-même, qui cherche par tous les moyens à brouiller les cartes, la confusion pourrait durer encore longtemps.

Et puis, même si par bonheur Joe Biden est déjà déclaré vainqueur, le poison qu’est Donald Trump ne se dissipera pas de sitôt. Les normes qui régissent non seulement la scène politique mais aussi la vie démocratique ont été sévèrement atteintes depuis quatre ans — en commençant par la confiance en ce qu’on nomme communément les « faits établis ». Sous Trump, il est devenu possible non seulement de nier la réalité, mais aussi de normaliser le mensonge et la corruption, une dégénérescence qui ne disparaîtra pas de sitôt, disent les observateurs.

Évidemment, Donald Trump n’aurait pu ériger son univers parallèle, maintenir son règne d’incompétence et de mensonge, sans un appui populaire important. C’est ce qui étonne le plus de ce mandat. Comment un être aussi inapte à la fonction qu’il occupe, aussi immoral, a-t-il pu, malgré tout, conserver ses appuis ? Si l’improbable président a bien fini par perdre des plumes — auprès des femmes blanches et des personnes âgées notamment —, il s’est repris auprès de ceux qui auraient plus de raisons encore de le détester : les hommes noirs et latinos.

Décrite comme « la tendance démographique la plus surprenante de l’élection », celle-ci va au cœur même du mystère Trump, de ce qui fait de lui une espèce de Viking des temps modernes. Lors de son élection surprise il y a quatre ans, on avait attribué l’exploit à la main tendue aux « grands oubliés », les travailleurs d’usine et petits commerçants ruraux malmenés par la mondialisation et les progrès technologiques. Des hommes blancs vieillissants sans beaucoup d’éducation, pour la plupart, longtemps méprisés par l’élite politique et médiatique. Une clientèle qui, loin d’être découragée par la performance du nouvel occupant de la Maison-Blanche, s’en tapait les cuisses.

Le phénomène de « l’homme blanc en colère », dont Trump est rapidement devenu le symbole, ne tient pas uniquement à l’anxiété financière de travailleurs peu qualifiés. Il tient également au ressentiment face à l’immigration, face aux femmes et face aux mœurs changeantes. Ces hommes-là voient dans Trump un redresseur de torts, un retour au temps où tout homme blanc était un chef, écouté et respecté, peu importe son statut social. « Enfin un homme avec des couilles ! » disent les plus ardents pro-Trump.

C’est le côté macho, vieux modèle d’homme, qui semble attirer également un pourcentage étonnant d’hommes latinos (35-39 %) et noirs (16-18 %) aujourd’hui. Ces derniers expliquent souvent leur choix en clamant qu’il n’y a pas vraiment de différence entre les deux candidats, que le « libéralisme blanc » de Biden n’est qu’un leurre. « Mais, au fond, ils sont séduits par le type de masculinité de Trump, dit la militante et autrice noire Brittney Cooper. Vous pouvez être médiocre et réussir quand même en faisant semblant [“by faking it”]. C’est ce qu’il leur vend : la promesse de devenir, malgré les apparences, un winner. »

La même magie agit sur bon nombre d’hommes latinos, écrit Jennifer Mendina dans le New York Times. À leurs yeux, « il est riche, puissant et, surtout, ne ressent jamais le besoin de s’excuser ».

Ce qui a fini par décourager bien des femmes de banlieue, des personnes âgées et bon nombre d’indifférents — la grossièreté, les insultes, l’improvisation — a donc l’effet contraire sur une partie insoupçonnée de l’électorat. Des hommes qui auraient toutes les raisons de se méfier de celui qui est littéralement monté sur leur dos, en 2016, en brandissant la menace raciale afin de susciter le vote des Blancs — mais qui, séduits par son cri masculiniste, l’acclament aujourd’hui.

Il y a quatre ans, « Donald Trump est devenu le président des États-Unis parce qu’une majorité de personnes blanches l’ont décidé ainsi », écrit le chroniqueur Charles M. Blow. Si jamais Donald Trump est reconduit au pouvoir, ce sera parce que les hommes — contrairement aux femmes, majoritairement derrière Biden — l’auront voulu ainsi. Le fameux gender gap (écart entre les sexes) a atteint un sommet en 2020 et constitue, peu importe qui du démocrate ou du républicain l’emportera, une nouvelle fracture au sein de l’électorat. Comme s’il n’y en avait pas déjà assez.

fpelletier@ledevoir.com

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