Prisonniers d’eux-mêmes

Un an presque jour pour jour après sa démission, l’ancien premier ministre libanais Saad Hariri, chassé de son poste par une population en colère… vient d’être chargé de la formation d’un gouvernement à Beyrouth !

Il n’y a pas de pire symbole de l’immobilisme qui étouffe le Liban, sous le poids d’un communautarisme et d’un système confessionnel irréformables.

Les manifestations anti-régime de 2019 avaient mobilisé des milliers d’hommes et de femmes dans la fleur de l’âge. Mais il y a eu le printemps et l’été de la pandémie, l’échec de deux gouvernements pour rien, l’explosion catastrophique du 4 août à Beyrouth.

Aujourd’hui, le Liban revient à la case départ… plus pauvre, plus désespéré, plus paralysé qu’il y a un an.

La démission d’Hariri, le 29 octobre 2019, avait fait croire qu’enfin les choses allaient changer. Son retour signifie que les jeunes pleins d’espoir de l’an dernier, rêvant d’un État laïque où un chiite pourrait voter à la présidence pour un sunnite ou pour une athée, où les banques ne serviraient plus de caisse occulte aux caciques politiques… peuvent aller se rhabiller !

Cette nomination est une grave défaite pour le mouvement de réforme. Peut-être un coup de mort, puisque les manifestations — déjà endormies par la COVID-19, l’explosion, le désespoir accumulé — n’ont pas repris ou si peu.

Dans la foulée de la tragédie du 4 août, le président français, Emmanuel Macron, s’est rendu deux fois à Beyrouth. D’abord, pour exprimer la solidarité de la France. Ensuite, pour énoncer les conditions de cette solidarité.

Lors de sa deuxième visite, il a avancé une « feuille de route pour le Liban », dans la ligne habituelle de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international. Réforme fiscale, pour vraiment imposer les riches, les forcer à dévoiler leurs avoirs cachés. Réforme du secteur énergétique. Rigueur budgétaire… Et puis surtout : réforme de banques opaques — qui, longtemps, ont bien servi ce pays naguère appelé « Suisse du Moyen-Orient » —, mais des banques qui aujourd’hui font naufrage.

Le problème, c’est que chaque fois qu’on parle de toucher aux banques, tous les politiciens, y compris Hariri et son parti sunnite, font bloc et ferment la porte.

Dans le clientélisme libanais, classe politique et classe économique se confondent. Députés, ministres et hauts responsables de partis ont des intérêts directs dans les banques, l’énergie, la construction. Ce qui explique leur résistance féroce à toute réforme susceptible de réduire leur emprise.

Priés de réformer, voire de renverser un système qui les biberonne depuis toujours, ces partis parasitaires — unis malgré leurs différences claniques et sectaires — choisissent l’autoconservation. Tous, mais certains plus que d’autres : le Hezbollah chiite, client de l’Iran, est doté, à la différence des partis sunnites ou chrétiens, d’une véritable armée. Ce qui lui donne une capacité supérieure de chantage.


 
 

Depuis mars, l’État libanais est en cessation de paiements. Les retraits bancaires sont devenus quasi impossibles. La classe moyenne glisse dans la grande pauvreté. L’argent restant est détenu par quelques centaines, peut-être quelques milliers de familles, liées à l’élite politique.

La moitié de la population, contre peut-être 15 % il y a dix ans, serait désormais dans la stricte survie quotidienne. La dette publique s’élève à 170 % du PIB. Ce pays minuscule de 60 kilomètres sur 200 abrite 7 millions d’habitants, plus un million et demi de réfugiés syriens.

Toute une jeunesse — qui, il y a un an, demandait l’impossible et se mettait à rêver — ne pense plus qu’à une chose : déguerpir, quitter cet endroit de malheur. Les manifestations de l’année dernière représentaient son ultime espoir.

Aujourd’hui, revenant d’une autre époque, Hariri a beau déclarer : « Je vais former un cabinet d’experts, non issus des partis politiques, avec pour mission d’entreprendre des réformes […] conformément à la feuille de route française »… qui peut le croire ?

« Il faut que tout change pour que rien ne change », dit un personnage du célèbre roman Le guépard, de Tomasi di Lampedusa. Cet aphorisme célèbre trouve tout son sens, aujourd’hui, dans ce pays tragique qui tourne en rond, éternel prisonnier de son histoire et de sa géographie.

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada.

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