L’écoeurement

Personne ou presque n’achetait ses livres au temps où, au point de se rendre malade, il suait à les écrire. François-Xavier Garneau, clerc de province et poète aux dimensions locales, finira néanmoins sacré historien national.

Le notaire Garneau s’efforçait de montrer, au cœur du XIXe siècle canadien, que l’histoire est source d’optimisme et d’action. Il était persuadé qu’il peut se trouver, dans l’histoire, un sens général, une destinée, qui ne demande qu’à se révéler par l’étude des faits. Ce qui l’encourageait à croire que l’épouvantable union forcée de 1840, ourdie au nom des énoncés de Lord Durham, n’était au fond qu’un malheur passager dont on parviendrait à se dégager, à force d’user de volonté.

L’historien Patrice Groulx vient de consacrer à Garneau un livre aussi remarquable que nécessaire, du moins pour ceux qui veulent mieux comprendre l’histoire qui irrigue les rives du Saint-Laurent. L’histoire ne tombe pas du ciel, on le sait. Mais la mémoire de la manière dont elle s’est écrite constitue souvent un oubli qui s’ignore. Que faire pour saisir les origines de ce qui apparaît désormais dans l’ordre de nos représentations communes, sinon remonter vers ceux qui auront contribué à les forger ?

Garneau se montre gêné par la disparition des Autochtones, explique Patrice Groulx dans son François-Xavier Garneau, poète, historien et patriote. Garneau répète, pour s’en exonérer, que la colonisation française a été pacifique, expliquant plutôt le refoulement des premiers habitants par une pirouette toute coloniale : le libéralisme, voyez-vous, a fait en sorte que les premiers occupants du pays ont dû se soumettre, comme les autres, à cette loi inexorable qu’on appelle le progrès. L’idéologie libérale se trouve présentée chez lui comme une force naturelle, immanente. Et pour se satisfaire de la fable qui en découle, il faut savoir mettre de côté, ici et là, ce qui pourrait venir la ternir.

Ainsi Jacques Cartier, qui avait entrepris l’écriture du poème de cette terre, n’a pas voulu maltraiter les Autochtones, avance Garneau. Il en enlèvera seulement quelques-uns, dont leur chef, Donnacona, sans qu’ils puissent jamais revoir l’Amérique. Cartier va aussi se montrer plus qu’irrité quand une jeune fille qu’on lui a offerte et sur qui des outrages ont été commis, lit-on entre les lignes, ose le fuir. Il ordonne qu’on la lui ramène, sans tarder.

Il existe une longue tradition, dans la foulée de Garneau, pour avaliser le récit selon lequel le régime de colonisation se fixe sans trop de violence. Cette fable trouve, ici et là, de jolies béquilles pour la soutenir, sans jamais qu’elle parvienne à marcher sans devoir s’appuyer au bras du libéralisme. Force est d’admettre, en tout cas, qu’elle ne s’est jamais rendue jusqu’à l’hôpital de Joliette, là où est morte Joyce Echaquan, ni dans nombre de communautés autochtones, à en juger par les constats accablants, entre autres, de la commission Viens.

Le libéralisme auquel l’humanité devait « naturellement » se soumettre a, depuis le XIXe siècle, continué son chemin. Au nom de son immense prétention à donner le sens de l’histoire, il se présente désormais, sous le nom de néolibéralisme, comme le seul horizon du progrès, telle une loi immuable. Il stipule que les marchés doivent régir tous les aspects de la vie, n’hésitant pas à mobiliser, comme pour mieux se naturaliser, le discours de la biologie qui plaide en faveur de « l’évolution » et de « l’adaptation » de tous.

En Nouvelle-Écosse, les droits des Autochtones des nations micmaque et malécite à pratiquer une pêche de subsistance sont menacés, à coups d’affrontements violents, par les pêcheurs de homards commerciaux. L’argument dont usait François-Xavier Garneau pour justifier leur dépossession semble encore flotter : leur désintérêt pour la propriété de la terre ne leur donne conséquemment aucun droit sur elle, et pas tellement davantage sur la mer. Le homard, comme par hasard, apparaît tel un des symboles forts de la vie des possédants qui s’en nourrissent.

Au Québec, au Nord, les Autochtones en ont assez de voir disparaître ces étranges animaux à l’air distrait que sont les orignaux. L’État décidera si les chasseurs du parc de La Vérendrye, invités à rebrousser chemin par les Autochtones, pourront se faire rembourser leur permis de chasse. Il est un fait reconnu, n’est-ce pas, que ceux qui payent, que ce soit pour du homard ou de l’orignal, ont tous les droits.

En tout cas, les caribous de la rivière George, eux, ont payé bien cher leur maigre droit à la vie : de 800 000 qu’ils étaient dans les années 1990, ils ne sont plus que 8100.

Dans le Nord toujours, pour faire disparaître de la vue 872 millions de tonnes de résidus miniers et continuer d’en produire, il n’est pas interdit, a-t-on appris au sujet de la mine de fer du lac Bloom, de détruire 160 lacs, ruisseaux et rivières.

Nous continuons à soutenir l’expansion du néolibéralisme au mépris des écosystèmes, des espèces, mais aussi de nos vies. À chacun revient désormais la responsabilité de « s’adapter au progrès ». Au nom de la compétitivité, envisagée sous l’angle de la performance et du rendement accéléré soigneusement chiffrés, il faut se montrer flexible et positif, capable de « gérer son stress » et « sa santé mentale », quitte à s’abonner aux applications téléphoniques qui régulent notre appétit et nos humeurs ou à des formations généreusement offertes par les entreprises qui exigent par ailleurs toujours plus de rendement.

Les avancées de la productivité se font au nom d’une compétitivité censée inclure tous les individus, comme si, dans cette course sans fin, chacun partait du même point, les millionnaires comme les édentés. Pendant ce temps, ces exigences de la compétitivité conduisent à un épuisement généralisé de toutes les ressources vitales. Mais ce discours engendre aussi, par un effet d’écœurement, le courage nécessaire pour affirmer que l’histoire peut s’écrire et se vivre enfin autrement.

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