Changement d’ère au MBAM

L’arrivée de Stéphane Aquin à sa direction générale va sans doute mettre un baume sur la blessure profonde du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) qui n’en finissait plus de suppurer. Familier de l’institution de la rue Sherbrooke, où il fut notamment 17 ans conservateur de l’art contemporain, il arrive auréolé par son poste de conservateur en chef du Hirshhorn Museum and Sculpture Garden de Washington qu’il quitte pour revenir à Montréal, respecté par le milieu. Son entrée en fonction est une bouffée d’air.

Fils du défunt Hubert Aquin, grand écrivain québécois dont le Prochain épisode constitue une des œuvres les plus marquantes de notre littérature, sa nomination rappelle que l’aventure de l’art en nos terres se révèle parfois affaire d’héritage et de transmission, fût-ce par-delà l’absence d’un père tôt disparu.

Sous sa gouverne, on peut rêver de nouveau à l’ouverture de l’aile Riopelle en 2023 à l’intérieur de son enceinte malgré les doutes planant suite au licenciement houleux de Nathalie Bondil. Espérons aussi que de grandes expositions consacrées à l’art québécois s’y multiplient davantage, faiblesse de l’ère Bondil, qui avait fait primer la carte internationale sur la pleine mise en lumière des artistes nationaux. L’aventure sera une aventure de renouvellement et, un jour, on le souhaite à l’équipe, d’apaisement.

Ceux qui caressaient encore l’espoir fou d’un retour en fonction de l’ancienne directrice doivent désormais s’incliner. Elle ne reviendra plus et son successeur, qui entretenait de bonnes relations avec elle, est un candidat honorable. Changement de cap.

De l’après-saga à l’après-pandémie

Depuis le début de cette saga, chacun se sentait pris en otage d’une guerre de clans, les membres du musée comme ses employés. Le public aussi, qui ne savait plus où dérivait la barque. Car Nathalie Bondil aura beaucoup démocratisé l’institution en plus d’ancrer les expositions majeures dans les enjeux contemporains, l’appropriation culturelle entre autres. En 2017-2018, Il était une fois… le western s’affirmait en modèle du genre pour réévaluer la mythologie du bon cow-boy et du Comanche sanguinaire. Ce type de mises en perspective mérite d’être encore creusé. Reprendre les rênes ne signifie pas effacer le passé, mais s’en servir pour voir au loin.

Au musée, le personnel désire tourner la page, même si cette saga ne se laissera pas remiser de sitôt. L’ancienne directrice, dont la réputation est entachée, poursuit le MBAM pour 2 millions de dollars et elle n’est guère femme à oublier les responsables de sa disgrâce. Son renvoi avait outré des admirateurs qui vantaient le dynamisme et l’aura de sa gestion. Un climat de travail nocif était au cœur de cette éviction controversée, et plusieurs employés de la boîte avalisaient le départ de Nathalie Bondil. Deux visions du monde…

Est tombé au combat, celui qui l’avait renvoyée, Michel de la Chenelière, l’ancien directeur du conseil d’administration. Et bien que l’expert indépendant Daniel Beaupré mandaté par la ministre de la Culture, Nathalie Roy, pour éclairer la situation du musée ait conclu à l’existence d’un problème de relation de travail sous l’administration Bondil, Michel de la Chenelière aura eu raison de démissionner de son poste au profit de Pierre Bourgie, ne serait-ce que pour étouffer le feu. Soufflé du paysage, même comme simple administrateur sur ce conseil, il a payé cher aussi.

Nul n’est sorti indemne d’une crise pareille. Lise Bissonnette et Pierre A. Raymond seront d’ailleurs chargés de moderniser la structure de gouvernance du MBAM dans sa gestion des fonds publics, du côté des ressources humaines et ailleurs.

Car bien des questions se posent. Un conseil d’administration avait-il le pouvoir d’évincer une directrice générale comme ce fut le cas pour Nathalie Bondil ? De grands donateurs sur ses tribunes de direction ne se placent-ils pas en situation de conflit d’intérêts ? Tant d’autres points restent flous.

Pour l’heure, l’équipe souhaite collaborer avec Mme Bissonnette et M. Raymond ; l’arrivée d’une nouvelle direction évitera également les crispations inutiles. Ce temple culturel appartient aussi à son fidèle public, qui dut le délaisser sous zone rouge. Toutes portes closes dans cette bulle pandémique, l’occasion de mieux rebondir s’offre à ses dirigeants. Quel serait le musée idéal de l’après-COVID ? Les conservateurs de partout s’interrogent, sans avoir traversé les mêmes turbulences qu’entre ces murs montréalais. Des enjeux de séduction des prochains visiteurs, plus timides qu’avant le virus, s’ajoutent aux pots cassés de l’affaire Bondil. De quoi souhaiter bonne chance à Stéphane Aquin. Multiples sont les défis de lendemains meilleurs au MBAM.

6 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 22 octobre 2020 04 h 28

    Texte très bien balancé en écho à une sortie de scène obligée de M. Michel de la Chenelière à la suite du congédiement désinvolte de Mme Nathalie Blondil, car il souligne aussi l'arrivée de M. Stéphane Aquin avec des galons prestigieux : conservateur en chef du Hirshhorn Museum and Sculpture Garden, fin connaisseur de l'art moderne, de l'histoire de l'art et de l'univers muséal international après avoir œuvré près de 20 ans au MBAM.

    Il arrive alors que le MBAM rencontre à court terme des défis majeurs : des tensions internes dans les placards, le projet Riopel en suspens et une révision à venir de la gouvernance sans oublier la poursuite de Mme Blondil devenu le lot du CA. Le temps et l’art de s’en faire un partenaire seront probablement révélateurs du doigté du nouveau directeur, qui dispose aussi d’une carte cachée : recourir au service de Mme Blondil pour la mise en œuvre de l’aile Riopelle prévue pour 2023.

    • Claude Bariteau - Abonné 22 octobre 2020 08 h 30

      Lire au début du 2ième paragraphe le « projet Riopelle ». Mes excuses.

    • Gaétan - Abonné 22 octobre 2020 09 h 26

      Cher Monsieur Bariteau, Vous semblez ne pas comrpendre que l'ex-directrice ne travaille plus au MBAM. Point à la ligne et point final.

    • Claude Bariteau - Abonné 22 octobre 2020 14 h 21

      M. Gaétan, je sais très bien que Mme Blondil n'est plus à l'emploi du MDAM. Je sais aussi qu'elle fut au la pilote du projet Riopelle et que la Fondation Riopelle a une très grande confiance en elle. Par ailleurs, recourir au service d'une personne n'implique pas nécessairement qu'elle soit à l'emploi du MBAM. Ça peut être un contrat de service.

  • Bernard Bujold - Inscrit 22 octobre 2020 11 h 49

    UN MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE MONTRÉAL BLESSÉ...

    Je reconnais dans votre texte l'objectivité qui était votre caractéristique lorsque je vous connaissais comme collègue journaliste au Festival des films du monde de Montréal et l'époque de Serge Losique.
    Vous avez entièrement raison concernant le Musée des Beaux-arts de Montréal et il est à espérer qu'un jour, on le souhaite à l’équipe, l’apaisement revienne.
    Mais comme vous le dites; même si le personnel désire tourner la page, cette saga ne se laissera pas remiser de sitôt. L’ancienne directrice, dont la réputation est entachée, n’est guère femme à oublier les responsables de sa disgrâce, et son renvoi a outré profondément ses admirateurs dont j'étais, je suis et serai encore pour de nombreuses années.
    Il existe dans la vie des naissances et des deuils et la société est polarisée à tous ses niveaux. Il faut accepter cette réalité moderne et essayer de survivre dans le débat.
    Personnellement, j'ai adoré l'époque du MBAM sous l'inspiration de Nathalie Bondil et j'en conserverai un souvenir magnifique. Pour l'avenir, je vais essayer de me découvrir de nouvelles passions pour remplacer celle du Musée des Beaux-arts, du moins pour quelques années à venir, le temps d'oublier et faire le deuil.

  • Claude Poirier - Abonné 23 octobre 2020 10 h 21

    Pourquoi le MBAM???

    Et non, le MBAQ pour l'aile de Riopelle. Il me semble naturel que ce grand artiste soit dans la Capitale nationale et non à Montréal. Il faudrait qu'une telle aile soit dans un musée qui appartient à l'État.