Rhétorique de Trump

Pour une personne qui aime la culture, écouter parler Donald Trump est une épreuve. Le discours du 45e président des États-Unis se caractérise, écrit François-Emmanuël Boucher dans Le trumpisme (PUL, 2020, 150 pages), par « le refus radical des nuances, l’humiliation totale des adversaires d’autant plus qu’ils viennent du haut, le rejet de la moindre forme d’intellectualisme, la mise en scène d’une virilité criante et sans mesure, le tout bonifié de la grossièreté la plus visible et la plus déplacée ». J’imagine mal un lecteur ou une lectrice du Devoir, quelle que soit son idéologie par ailleurs, adhérer à une telle offre.

L’homme, pourtant, a été élu président des États-Unis et pourrait l’être de nouveau le 3 novembre, malgré un premier mandat pour le moins chaotique et peu convaincant. Comment expliquer cette situation qui a toutes les apparences d’une anomalie ?

Dans son essai, François-Emmanuël Boucher, professeur de français et de littérature au Collège militaire royal du Canada et spécialiste de l’analyse du discours, propose une passionnante analyse de la rhétorique nationale-populiste de Trump. Il avance que si Trump a été élu, « c’est précisément parce qu’il n’est pas présidentiable » selon les critères habituels.

Ce président, continue Boucher, est en phase avec l’esprit des réseaux sociaux, avec cette époque « où chacun peut avoir accès à la parole publique, où le décorum est de moins en moins à la mode, où la connaissance n’est plus une condition fondamentale à la prise de parole, où la culture ne veut plus rien dire, où la force, le prestige et le pouvoir ne se manifestent décidément plus de la même façon ». Trump vous horrifie ? C’est toute l’époque qui devrait vous faire peur, suggère Boucher, puisque « pour tous ceux qui s’abreuvent uniquement à Internet, le président s’exprime comme eux et ne détonne en rien du lot ».

Trump n’est pas toujours ce qu’on en dit. Ni chrétien fondamentaliste, ni républicain traditionnel, ni conservateur fiscal, ni fasciste, il incarne plutôt, sans doctrine précise, la réaction du bas contre le haut, la hargne du gars ordinaire tanné « de se faire prendre pour un con », le ras-le-bol contre la mondialisation qui détruit les identités nationales et « contre l’establishment planétaire ». Pour se reconnaître dans ce discours national-populiste, il suffit de s’identifier aux gens d’en bas, c’est-à-dire pas nécessairement aux pauvres ou aux exclus, mais à tous ceux qui se sentent bafoués.

Dans cette logique, explique Boucher, « on a beau tirer le diable par la queue, crouler sous les dettes dans la pire banlieue de Pittsburgh ou dans une résidence unifamiliale à Oklahoma City, en votant pour Trump, on peut quand même se dire qu’on humilie aussi ces élites et ces gens d’en haut, qu’on est encore debout, qu’on n’a pas encore tout perdu, et qu’il y a toujours un peu d’espoir dans l’avenir ».

Trump, l’ami des gens d’en bas ? Qu’une telle conclusion s’impose aux classes populaires et moyennes américaines révèle aussi la déroute du Parti démocrate et de la gauche américaine, qui n’ont pas su, de toute évidence, convaincre ceux qui devraient être leurs alliés naturels.

En politique, la rhétorique, c’est-à-dire l’art de convaincre, est l’outil par excellence. Elle repose, depuis Aristote, sur trois piliers : le caractère et la personnalité de l’orateur (éthos), sa logique argumentative (logos) et son usage des passions (pathos). Dans la grande tradition rhétorique, un discours de qualité est celui que tient un orateur qui inspire confiance par sa prudence, sa vertu et sa bienveillance, qui présente des arguments divers et rigoureux et qui ne cherche à susciter des passions qu’avec modération. L’éthique de la discussion repose aussi sur l’idée que l’échange peut mener ceux qui y participent à revoir leurs positions.

Or, Trump, explique très finement Boucher, renverse toute cette tradition. « Direct, instinctif, irréfléchi » plutôt que prudent et bienveillant, il refuse toute discussion, passe ses journées à balancer sur Twitter des insultes à tous ceux qui s’opposent à lui et remplace les arguments par « un pathos rhétorique anxiogène » qui prophétise la destruction de la culture américaine par les immigrants, par les pays étrangers et par la gauche démocrate, à moins que les gens ordinaires ne rallient son camp.

La logique trumpienne, écrit Boucher, rejette « la valeur de l’argumentation et la nécessité de l’échange » au profit d’un enfermement dans des passions irrationnelles. Aux citoyens blessés par la mondialisation, inquiets devant l’ébranlement de leur identité nationale et négligés par une gauche qui a perdu le nord, il propose un refuge dans le ressentiment. C’est inquiétant et c’est à nos portes, voire déjà sur nos réseaux sociaux. Il y a des leçons pour nous aussi là-dedans.

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