La (première) surprise d’octobre

Tout au long du mois de septembre, de la mort de RBG à l’endossement implicite des Proud Boys par le président, on pensait que la surprise d’octobre était en avance d’un mois. Las, ce qui était un peu prévisible compte tenu tant de la prévalence de la maladie que de la négligence de l’administration en place rebat substantiellement les cartes d’un jeu déjà complexe. Et au-delà du fait qu’un malade de la COVID est toujours un malade de trop, la nouvelle n’a rien de réjouissant. À plus d’un titre.

La responsabilité de la transparence

Le président paraît fréquemment oublier ce qu’il représente. Or, les fonctions présidentielles imposent qu’avec les honneurs viennent les responsabilités. Au nombre desquelles celles d’assurer la transparence de l’information, pour des raisons qui transcendent l’individu : la continuité de l’État, la sécurité nationale, et la confiance de la population. La Maison-Blanche sait depuis mercredi que Hope Hicks présente des symptômes suffisamment clairs pour qu’elle ait été isolée dans l’avion de retour de Cleveland et évacuée par l’arrière de l’appareil à l’arrivée. Pour autant, le président s’est rendu le lendemain au New Jersey pour une collecte de fonds — sans masque ni distanciation — alors qu’un test préliminaire avait sans doute été conduit. Il semble que seul un cercle restreint autour du président ait été informé — exposant les autres personnes à la Maison-Blanche sans qu’elles le sachent. Et, comme dans d’autres cas de contamination dans l’aile ouest, les médias (et notamment Bloomberg) ont été déterminants pour faire sortir la vérité. Ce qui pose la question à laquelle on ne peut pas apporter de réponse, mais qui est lourde de conséquences : si le président n’avait pas eu de symptômes, l’aurait-on su ?

La continuité de l’État

En effet, il est essentiel pour tout État d’assurer sa continuité en tout temps. Peut-être plus encore en ce qui concerne l’homme qui est à la tête d’une des deux puissances économiques mondiales, et de ce qui reste encore aujourd’hui l’hégémon militaire. La vacance du pouvoir, soudaine, qui n’aurait pas été correctement anticipée, pourrait avoir des conséquences dramatiques sur la confiance des citoyens, la paix sociale surtout dans cette période trouble, la stabilité des marchés et la sécurité nationale. C’est la raison pour laquelle le 25e amendement prévoit que le président puisse transférer temporairement ses pouvoirs au vice-président, deuxième dans l’ordre de succession — ce qu’ont fait les présidents Reagan et W. Bush lorsqu’ils ont dû subir des interventions chirurgicales sous anesthésie. La question a, semble-t-il, été évoquée (sans que le public en soit informé) en novembre dernier lorsque le président a fait un détour inopiné au Walter Reed National Military Medical Center. Séjour dont la justification demeure nébuleuse, et dont on ne saurait rien n’eussent été, ici aussi, les médias. Or, l’information est primordiale pour assurer la sécurité et la stabilité du pays.

Le chaos électoral

Car il faut placer cela dans le contexte d’il y a trois jours lorsque les propos du président évoquaient déjà un possible chaos électoral, en raison d’une nuit électorale qui pourrait s’étirer sur plusieurs jours et dans un contexte délétère. Mais les événements des dernières 48 heures ont ajouté au puzzle. En effet, si l’un des candidats doit définitivement se retirer entre aujourd’hui et le 6 janvier (moment où les votes des grands électeurs sont certifiés), plusieurs hypothèses sont à l’œuvre. Advenant un désistement d’ici le 3 novembre, tout est clair : il incombe aux partis — chacun selon ses propres règles — de désigner des remplaçants.

C’est après que tout se corse. D’abord parce que le vote par anticipation a déjà commencé et que nombre de votes ont déjà été exprimés — potentiellement pour le candidat qui se désisterait. Ensuite, parce que le processus d’enregistrement des candidats sur les bulletins utilisés dans les États est achevé depuis la fin de l’été et que plusieurs États n’ont pas de procédure pour y remédier. Dès lors, dans ce cas comme dans celui où le désistement survient après l’élection du collège électoral, les choses se complexifient, car les règles que doivent suivre les grands électeurs varient — selon qu’ils sont liés ou non par le vote du 3 novembre, selon que les législatures d’État vont estimer devoir intervenir ou pas dans le processus. Si aucune majorité absolue (270 grands électeurs sur 538) ne peut être dégagée par la voie du collège électoral, ou si le Congrès considère qu’il ne peut certifier certains votes le 6 janvier, il incombe alors à la Chambre des représentants de se prononcer. Or, dans le cas de cette élection (dite contingente), la Chambre ne se prononce pas à la majorité des voix (démocrate), mais à la majorité des délégations étatiques (que les républicains dominent). Or, dans cette hypothèse, ce n’est pas le 116e Congrès dont le mandat se termine le 3 janvier qui se prononcerait, mais le 117e, issu des urnes le 3 novembre. Et ceci vient encore de changer la donne.

Sur une corde raide

Car, à partir de là, les démocrates dansent sur une corde raide. D’abord parce que l’enjeu du 3 novembre se déplace : ils doivent non seulement viser la Maison-Blanche et le Sénat (pour disposer de réels leviers en matière de politiques publiques), mais il devient nécessaire d’adapter la stratégie concernant la Chambre des représentants : il leur faut viser une majorité de délégations étatiques (ce qui suppose de concentrer des efforts additionnels sur de nouvelles circonscriptions). Ensuite, parce que le niveau de décence attendu du candidat Biden ne répond pas aux mêmes standards que ceux du candidat républicain : toute attaque contre un président malade peut se retourner contre lui. Il va donc falloir naviguer dans un véritable bayou électoral en veillant à ne pas heurter d’écueils. Au nombre des écueils figure d’ailleurs la possibilité que le président s’en remette très bien et qu’il devienne plus difficile pour Biden de l’affronter sur le terrain de la pandémie. Enfin, le débat vice-présidentiel prend une tout autre allure : ce ne sont plus les ombres des candidats qui débattront, mais une possible perspective, advenant le désistement d’un des candidats, celle du choix entre un évangélique et une femme de couleur pour occuper le bureau ovale.

2020 reste donc fidèle à elle-même, inédite. Et le mois d’octobre pourrait réserver plus d’une surprise.

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