Octobre en classe

Éric Bédard est un historien d’élite. Dans ses livres savants comme dans ses ouvrages de vulgarisation, il brille par la rigueur de son travail, par la clarté de son propos, par l’élégance de sa langue et par la sensibilité de son rapport au passé québécois. Lire Bédard est une expérience instructive et émouvante. Dans les pages de cet historien, on apprend, on comprend et on vibre.

Chronique d’une insurrection appréhendée (Septentrion, 2020, 210 pages), nouvelle édition d’un ouvrage d’abord paru en 1998, porte sur la jeunesse québécoise au moment de la crise d’Octobre.

Bédard, qui n’a jamais caché ses convictions nationalistes, met toutefois cartes sur table sans détour. « À une époque où le Parti québécois avait le vent en poupe, écrit-il, rien ne justifiait la mort d’un homme et la séquestration d’un autre pendant d’interminables semaines. Ces méthodes ont évidemment fait le jeu des autorités, promptes à associer la noble quête d’émancipation d’un peuple au désordre et à l’anarchie. »

Bédard, de plus, rejette la thèse du complot fédéral en affirmant qu’aucune preuve ne permet, à ce jour, de l’accréditer. « La crise d’Octobre, à notre sens, fut le produit de l’action d’une poignée d’idéalistes qui ont voulu improviser une révolution », note-t-il.

L’historien ne donne pas pour autant raison au pouvoir fédéral dans ce dossier. Selon lui, en effet, « la turbulence du milieu étudiant a été un motif important pour justifier la promulgation de la Loi sur les mesures de guerre », mais, en octobre 1970, la peur d’une « insurrection appréhendée » prenant naissance dans les campus n’était pas justifiée.

Dans les années 1960, au Québec comme ailleurs, la jeunesse conteste l’autorité. Les jeunes ont la force du nombre — en 1961, 44,2 % de la population québécoise a moins de 19 ans — et s’emballent, dans les universités, pour des idées révolutionnaires ou contre-culturelles. Même au Canada anglais, la gauche plaide pour une alliance avec le nationalisme québécois afin de s’opposer au grand capital anglo-saxon. Avant même les événements d’octobre 1970, « la Gendarmerie royale du Canada perçoit la turbulence des campus comme une véritable menace pour le régime », écrit Bédard.

Le Front de libération du Québec (FLQ) s’inscrit dans cette tendance. Ses membres sont jeunes et cherchent à rallier d’autres jeunes. Quand la crise éclate, toutefois, avec l’enlèvement de James Richard Cross suivi de la mort de Pierre Laporte, la jeunesse universitaire, constate Bédard, ne se présente pas au rendez-vous felquiste.

Les journaux étudiants, animés par de jeunes militants, expriment leur sympathie pour les idées défendues par le FLQ, mais les étudiants de McGill et de Sir George Williams (Concordia) restent plutôt indifférents aux événements, alors que ceux de l’Université de Montréal et de l’UQAM s’en tiennent à des manifestations de solidarité avec le FLQ.

Promulguée le 16 octobre, la Loi sur les mesures de guerre est dénoncée par des professeurs de toutes les universités. Les étudiants anglophones, toutefois, n’embrassent pas cette cause et leurs collègues francophones s’indignent, mais cèdent à la peur de l’arrestation et choisissent la prudence. « Le soulèvement tant attendu chez les étudiants nationalistes et socialistes ne viendra pas », constate Bédard, malgré l’imposition d’« une des lois les plus troublantes de l’histoire de la démocratie canadienne ».

Bédard tire quelques conclusions de son étude. On présente souvent la jeunesse des années 1960 comme une « référence incontournable » en matière de révolte juvénile. Pourtant, écrit l’historien, si « les souvenirs sont poétiques, la réalité est prosaïque ». Dans l’histoire du Québec, la contestation n’est pas l’apanage de « la jeunesse issue du baby-boom ». La jeunesse des années 1930 a elle aussi voulu changer le monde et « les mobilisations étudiantes de 2005 et de 2012 ont été beaucoup plus importantes que celles de 1968 ».

Pour introduire son étude, Bédard a eu la brillante idée de sortir de l’oubli Hier, les enfants dansaient, l’excellente pièce de théâtre de Gratien Gélinas dans laquelle un père nationaliste canadien-français et fédéraliste doit affronter la révolte de son fils felquiste. « Ce qu’expose le dramaturge, explique Bédard, c’est l’éternelle tragédie d’un monde où jeunes et moins jeunes peinent à trouver un terrain commun. »

En octobre 1970, les moins jeunes ont injustement paniqué. La jeunesse étudiante, désorganisée, « ne représente pas du tout une menace à la sécurité nationale ». Plus encore, et c’est la conclusion ultime de l’historien, notre histoire ne contient pas de moments révolutionnaires positifs. Une telle tradition marque. Au Québec, nous rejetons les extrêmes et préférons les réformes aux révolutions. C’était vrai hier et ça le reste. Pour le meilleur et pour le pire.

1 commentaire
  • Jacques de Guise - Abonné 3 octobre 2020 16 h 27

    "Éric Bédard est un historien d’élite. Dans ses livres savants comme dans ses ouvrages de vulgarisation, il brille par la rigueur de son travail, par la clarté de son propos, par l’élégance de sa langue et par la sensibilité de son rapport au passé québécois. Lire Bédard est une expérience instructive et émouvante. Dans les pages de cet historien, on apprend, on comprend et on vibre."

    Je souscris totalement à vos propos M. Cornellier. C'est toujours un immense plaisir de le lire : j'apprends, je comprends et je vibre. Et j'ajoute que c'est également un immense plaisir de voir les trop rares entrevues qu'il mène dans le cadre de TELUQ. S'il n'en dépendait que de moi, c'est sûr que je le verrais animer une émission hebdomadaire sur notre histoire, qui comblerait un vide abyssal et qui rivaliserait avec les meilleures émissions de même nature de TV-5, car Éric Bédard est à l'histoire ce que François Busnel est à la littérature.