Le déni et l’inaction

Lorsqu’on écoute la vidéo désormais virale que Joyce Echaquan a publiée juste avant sa mort à l’hôpital de Joliette, il est à peu près impossible de ne pas ressentir dans ses tripes l’horreur de la situation. Et de la colère. Et de l’indignation. Mais pour des milliers d’Autochtones à travers le Québec et le Canada, la réaction au sort de Joyce va plus loin. On se dit en plus : « Ça aurait pu être moi. Ou ma mère. Ou ma tante. Ou n’importe quel de mes proches. La prochaine fois, ce le sera peut-être. »

Il en va ainsi chaque fois que des images d’une mort ou d’une injustice aux mains de l’État — policiers, infirmières, qu’importe — circulent. Pour la majorité, il s’agit d’un événement épouvantable, peut-être une « occasion » de prise de conscience. Pour les populations qui s’identifient aux victimes, on a plutôt affaire à un traumatisme collectif. Le genre qui empêche de dormir la nuit, qui déclenche de l’anxiété, qui fait s’imaginer le pire pour ses êtres aimés. On ne saura jamais le nombre de visites à la clinique ou à l’urgence repoussées, de diagnostics tardifs, de complications médicales et même de vies que coûte chaque année ce lien de confiance brisé envers le système de santé.

Avec la mort de Joyce, la source du traumatisme est au moins triple. D’abord, il y a le sort de la jeune femme elle-même. Le racisme crasse du personnel hospitalier. Sa parole — elle avait indiqué au personnel qu’il était dangereux de lui administrer de la morphine — qui a été ignorée. Et sa mort, qui laisse sept enfants orphelins de mère. Sa famille éprouvée.

Ensuite, il y a les souvenirs qui remontent. Les incidents racistes qu’on a pu soi-même vivre dans le système de santé. La négligence criminelle. Les préjugés balancés à la figure dans un moment d’extrême vulnérabilité. La présomption qu’on se plaint pour rien, ou que les symptômes sont nécessairement liés à une intoxication supposée. Ou que ce qui est exprimé dans une langue autochtone est du charabia. Joyce elle-même en avait déjà vu d’autres au fil de ses 37 ans, selon ses proches. C’est pourquoi elle a eu le réflexe défensif de se filmer ainsi. Et puis, il y a aussi la mémoire communautaire. Celle des femmes attikameks, qui, enceintes, se sont fait enlever leur enfant de force après un accouchement dans un hôpital québécois, lors de ce qu’on a appelé la « rafle des années 1960 ». Les récits des survivants des pensionnats autochtones, que l’on commémorait mercredi avec la Journée du chandail orange. Les cas de racisme et de violence médicale sous de multiples formes, dont le nombre excédera toujours grandement la quantité de plaintes qui ont pu, envers et malgré tout, cheminer à travers nos bureaucraties. Avec la mort de Joyce, toutes ces histoires familiales douloureuses sont ramenées à la surface des consciences.

Finalement, il y a le traumatisme venu de la réaction publique à l’incident. Les commentaires déplorables sur les médias sociaux ou sous les articles de journaux. Les déclarations au mieux tièdes des élus responsables de remédier à la situation. Le tablettage plus ou moins officiel du rapport de la commission Viens, à laquelle les communautés avaient accepté de participer et de témoigner de bonne foi, et dont les appels à l’action pour enrayer le racisme et les iniquités de traitement dans le système de santé et des services sociaux auraient pu changer les choses pour Joyce, s’ils avaient été implantés à temps. Les messages de sympathies qui tardent à s’accompagner de mesures qui mènent à une véritable justice et à des changements profonds. La certitude que lorsque la victime est blanche, on trouve par magie les moyens de se démener bien plus vite, et la conscience douloureuse de ce double standard. La société qui, de mille et une façons, continue d’envoyer le message que les vies autochtones ne comptent pas.

Tout, dans ce qui s’est passé à Joliette cette semaine, indique qu’il ne s’agit pas d’un incident isolé. D’une part, le racisme démontré par le personnel de l’hôpital n’aurait pu s’exprimer aussi clairement, sans filtre, si les employés en cause n’étaient pas confiants en leur « droit » d’être racistes au travail. Sipi Flamand, vice-chef du conseil de bande de Manawan, me confirme d’ailleurs que des séances d’audience de la commission Viens avaient notamment porté sur l’expérience difficile de plusieurs Attikameks à l’hôpital de Joliette. D’autre part, un « accident » qui ne toucherait pas à des problèmes sociétaux profonds ne déclencherait pas la vague de douleur et de solidarité qui déferle depuis lundi soir. On pleure la mort de Joyce non pas comme un drame individuel ou un fait divers, mais comme une énième terrible démonstration du colonialisme en marche.

Il vient un moment où il faut dénoncer le déni et l’inaction devant le racisme systémique pour ce qu’ils sont : un geste politique d’une irresponsabilité sans nom, qui peut mener à des morts. Mardi, le chroniqueur ojibwé Jesse Wente lançait sur Twitter qu’il fallait se rappeler que le Canada a toujours bénéficié, et bénéficie toujours, de la mort des Autochtones. Que la mort des Autochtones permet de faire avancer le projet colonial. Selon lui, il s’agit là d’une vérité centrale, dont il faudra se saisir avant que la réconciliation soit possible.

Tant que le Québec, comme État, voudra asseoir une souveraineté la plus complète possible sur le territoire, et faire reposer son économie sur l’exploitation des ressources et l’occupation des terres « sans encombre », ce sera tout aussi vrai pour lui. Pour rendre justice à Joyce Echaquan, il faut notamment se demander : quelle est la fonction — oui, fonction — du racisme envers les Autochtones dans notre société ? C’est seulement en s’interrogeant ainsi qu’on pourra s’attaquer enfin aux racines les plus profondes du problème.



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