L’espoir

Wendy Mesley, journaliste aux affaires publiques de la CBC, fut suspendue, l’été dernier, pour avoir osé mentionner le livre de Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique.

Elle a fini par perdre son émission. Les deux faits, celui-ci et sa suspension, ne sont pas liés, soutient le réseau d’État. Quoi qu’il en soit, cette dernière affaire permet d’éclairer un peu mieux la première.

Que lui a-t-on reproché, à Wendy Mesley ? Qu’elle ait osé prononcer deux fois le mot « nègre », au cours de la dernière année, dans un contexte, précisent ses supérieurs, où il n’était cependant pas question de choquer ou de diffamer. Alors, quoi ?

Dans une lettre d’excuses, conditionnée par la fulgurance que peut prendre l’ignorance, la journaliste s’est dite navrée, tout en expliquant d’où lui était venue l’idée de parler de ce livre. C’est là, au fond, que l’affaire devient des plus intéressantes. Car c’est pour parler de la loi 21, pour trouver à la condamner, faut-il le préciser, qu’elle a senti le besoin de l’évoquer.

Il y a sûrement plusieurs biais par lesquels cette loi sur la laïcité peut être attaquée. Mais pour se servir de Vallières comme d’un gourdin dans ce combat, il faut d’abord se convaincre que son célèbre livre traite d’un autre sujet que le sien. Wendy Mesley n’est certainement pas la seule à s’abuser. N’empêche que réussir à voir en Vallières un précurseur des conservateurs de la CAQ révèle un esprit qui carbure à la magie ou à la mauvaise foi.

Même l’Agence QMI, du groupe Québecor, en rapportant cette affaire, reprend exactement la même sensibilité étriquée en présentant, on ne peut plus bêtement, ce qu’est à son sens ce livre : « Publié en 1968, Nègres blancs d’Amérique dresse un parallèle entre la situation des Québécois francophones à l’époque et celle des Afro-Américains. » Pourquoi diable se donner la peine de lire quand le seul titre d’un ouvrage donne la certitude d’en comprendre le fond ?

Que la situation des Canadiens français n’ait pas été aussi catastrophique que celle des descendants d’esclaves, ce n’est pas difficile à admettre. Il n’en demeure pas moins que, sur l’échelle de la dépossession, la majorité française du Québec se trouvait, au début des années 1960, tout juste devant les Autochtones, comme l’ont montré les travaux de la commission Laurendeau-Dunton.

En 1968, le livre de Vallières fut interdit de publication parce qu’au fond il prenait à bras-le-corps les raisons de cette aliénation collective afin de trouver à les renverser.

N’y a-t-il pas quelque chose de saugrenu à voir soudain Vallières être vilipendé au nom d’une lutte contre le colonialisme, la domination et l’impérialisme, alors que cet homme s’est précisément battu contre tout cela, jusqu’à en perdre la liberté et la santé, souhaitant nous mettre en garde contre le danger de voir « le nationalisme des francophones “pure laine” se pervertir en une forme dégénérative, xénophobe ou raciste, du sentiment populaire » ? Les temps changent, mais, au Canada, des postures demeurent. Ceux qui, hier, levaient le nez sur Vallières, bien assis sur le confort de leur position sociale, voient leurs héritiers, occupant les mêmes positions en surplomb, lever le nez de la même façon, cette fois pour des motifs diamétralement opposés, mais avec un résultat qui reste le même : se parer des plus brillantes illusions du moment pour décorer de vertus sa façade.

La ségrégation de la pensée a ses limites. Vallières était solidaire avec « l’immense classe des opprimés », les malmenés de l’histoire, les damnés de la terre, ceux dont les larmes avaient servi à abreuver les bouches aux sourires blanchis des bien nantis de tous les pays.

La notion de solidarité, il l’incarnait. Personne ne s’y trompait. En 1967, à son procès, Vallières reçut, parmi nombre d’appuis, un télégramme du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC), un élément du mouvement afro-américain des droits civiques. « Courage, nos frères, écrit en français le SNCC, avant de poursuivre, en anglais, pour dire ceci à Vallières et aux siens : « Vos expériences ne sont pas différentes de celles des vraies patriotes qui, partout et de tous les temps, résistent à la tyrannie. » Ce message se conclut par l’expression consacrée du FLQ : « Nous vaincrons. » Nègres blancs d’Amérique, Vallières l’avait rédigé clandestinement en prison à New York, alors qu’il y partageait le sort d’une majorité noire, après avoir été accueilli fraternellement par des militants des Black Panthers, comme le fut aussi Jean Genet.

Qu’aurait pensé Vallières des indignations vertueuses suscitées désormais par le seul titre de son livre, en particulier chez des individus pétris de libéralisme au point de se heurter à la surface des choses, sans tenter de voir de l’autre côté du miroir ?

Vallières comprendrait sans doute comment des gens se cramponnent désormais à l’éclat de la couleur de l’épiderme, souvent le seul bien qui leur reste de l’héritage de leurs aïeux, comme l’expliquait Lamine Senghor. Le paradoxe de la condamnation de son livre par des chevaliers de la vertu tordue lui permettrait en tout cas de rappeler par quels chemins une société renouvelle sans cesse les modalités de sa paralysie.

Sa vie durant, Vallières fut du côté des malmenés, prenant la défense des Autochtones, des homosexuels, des Noirs, des ouvriers, des dépossédés d’ici comme de l’étranger, usant même des maigres forces qui lui restaient pour alerter l’opinion devant l’horreur du nationalisme étroit qui déchirait l’ex-Yougoslavie.

La dernière fois que je l’ai vu, Vallières gisait, très amoindri, sur un petit lit d’hôpital. Sa chemise était usée au possible. Ce devait être la seule qu’il n’avait pas encore donnée. Vallières relisait L’espoir, le roman de Malraux. Il l’avait lu déjà plusieurs fois, au point d’en connaître des passages par cœur, comme celui-ci, qui dit tout de l’importance de la solidarité pour lui : « Les hommes unis à la fois par l’espoir et par l’action accèdent, comme les hommes unis par l’amour, à des domaines auxquels ils n’accéderaient pas seuls. »

33 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 28 septembre 2020 04 h 45

    Désespoir!

    Je ne sais pas ce que dirait Pierre Vallières s'il était encore de ce monde. S'il en rirait ou s'il en pleurerait de voir et entendre ça. Mais je pense qu'il penserait intérieurement en se disant à lui-même:

    "Désespoir! La condition humaine est rendue à ce stade de bêtise."

    Hélas! Mille fois hélas, monsieur Vallières. Et je remercie monsieur Nadeau, votre ami de combat, de toujours s'efforcer de nous en faire prendre conscience pour ne pas que nous nous enlisions dans les ornières de cette vertu de façade qui nous les creuse.

    Une vertu de façade qui n'a de profond que le très creux voire le vide abyssal de sa pensée.

    • Nadia Alexan - Abonnée 28 septembre 2020 09 h 49

      Effectivement. Les bienpensants vont se permettre toutes les incohérences et les malversations pour vilipender la loi 21 sur la laïcité, sans vergogne. Les nouveaux prêtres du «politiquement correct» vont dire n'importe quoi pour justifier l'injustifiable. La bien-pensance a outrepassé ses limites du bon sens.

  • Maxime Prévost - Abonné 28 septembre 2020 05 h 26

    Vallières et Godin, même combat

    J'ai lu récemment «Nègres blancs d'Amérique» et ce fut un grand choc: cet auteur que je lisais un peu par devoir, pour son importance passée, se révélait le plus inclusif, le plus humaniste, le moins «identitaire» de tous les penseurs de l'indépendance québécoise, le tout dans un style éclatant qui fait de lui l'un de nos plus grands essayistes, sinon le plus grand. Son ouverture à l'autre rappelle celle de Gérald Godin. Le sort posthume qui lui est réservé est tragique, je ne vois pas d'autre mot. Qu'il soit considéré toxique, mais que Lionel Groulx soit encore perçu par plusieurs comme un maître à penser, cela dépasse l'entendement, et objective les causes profondes de l'échec du projet national.

    • Fréchette Gilles - Abonné 28 septembre 2020 09 h 24

      Lionel Groulx à été le maître à penser d'une génération, celle de mes parents. Il a été le premier à dénoncer l'aliénation des canadiens-français avec ses mots, ses connaissances et ses préjugés. Prêtre catholique, il a aussi critiqué le système d'éducation, système dominé par les évêques. Lors d'un premier voyage aux États-Unis, il prend conscience des conditions de vie des afros-américains et prédit qu'un jour où l'autre, il y aura une explosion de colère. Très peu de canadiens avait cette ouverture d'esprit. Si, aujourd'hui, vous relisez Lionel Groulx, bien sûr vous trouverez des énoncés malheureux à propos des juifs, (il a tout de même dénoncé Adrien Arcand et son parti), vous trouverez que beaucoup de ces propos sont toujours d'actualité. Il a allumé (malgré lui ?) la flamme de l'indépendance. R. I. P.

    • Pierre Desautels - Abonné 28 septembre 2020 11 h 41


      Bien dit, Monsieur Prévost. Jean-François Nadeau sait de quoi il parle, contrairement à beaucoup d'autres qui présentaient une description superficielle et souvent erronée de la pensée de Pierre Vallières. La traduction de son livre en anglais, en 1971, White Niggers of America, a suscité des réactions au Canada anglais, bien sûr, mais aussi aux U.S.A. Laurier Lapierre, pourtant un ardant fédéraliste, y publia la même année, un texte dans le New York Times, qui vient rejoindre en bonne partie l'analyse de Jean-François Nadeau :

      https://www.nytimes.com/1971/04/11/archives/white-niggers-of-america-the-precocious-autobiography-of-a-quebec.html

  • Yvon Montoya - Inscrit 28 septembre 2020 06 h 07

    Merci pour votre texte démontrant la banalite de l’ignorance journalistique contemporaine mais Pierre Vallieres pouvait utiliser ce rapprochement forcé sans rapports avec la réalité historique de la condition des esclaves aux Amériques. Voici un essai important qui remet les choses en place de manière magistrale dans cette perspective historique de la notion de «  nègre »: « Un monde en nègre et blanc - Enquête historique sur l'ordre racial«  d’Aurelia Michel.

  • Pierre Boucher - Inscrit 28 septembre 2020 06 h 31

    L'éducation puritaine

    Le puritanisme a changé de camp.
    L'indignation vertueuse des « snowflake » et des « woke », on la retrouve dans les programmes académiques de Concordia et de l'UQAM.
    Faudrait leur faire écouter les monologues du génial George Carlin qui vargeait dans tout ce qui était aberrant et idiot, autant de droite que de gauche.

  • Louise Collette - Abonnée 28 septembre 2020 07 h 02

    Merci

    Merci mille fois pour cet article dont nous avions vraiment besoin.

    • Gilbert Turp - Abonné 28 septembre 2020 09 h 09

      En effet, mille merci pour ce superbe texte sur cette vertu de façade qui permet à des réactionnaires de se croire progressistes.
      Nadeau met le doigt sur ce que plusieurs ressentent avec une colère grandissante sans parvenir à le nommer si justement.
      Lire ce texte qui nomme si bien les choses apaise cette colère et permet à la réflexion de se réactiver.
      Superbe.