L’heure des comptes

Après ce discours du Trône et cette adresse à la nation, tous deux livrés sur un ton paternaliste, personne ne pourra accuser le premier ministre Justin Trudeau de cacher ses vraies couleurs. Minoritaire au Parlement, le chef libéral assume sa propre philosophie politique avec un ambitieux plan d’augmenter la taille de l’État fédéral. Il semble vouloir faire croire aux Canadiens que leur vrai gouvernement, celui qui les protège et qui veille à leurs intérêts les plus fondamentaux, se situe à Ottawa, et non dans leur capitale provinciale. Il s’agit d’un retour en force du fédéralisme centralisateur autrefois prôné par son père.

En plus de faire un pied de nez aux premiers ministres provinciaux, qui l’avaient sommé d’augmenter des transferts fédéraux en santé, M. Trudeau a fait part cette semaine de l’intention de son gouvernement d’établir des normes nationales en matière de soins de longue durée. Il a dit vouloir modifier le Code criminel afin de sanctionner ceux qui négligeraient ou mettraient en danger les aînés, comme si les lois actuelles n’étaient pas suffisantes à cet égard. Il a ensuite promis de lancer une panoplie de nouvelles initiatives, toutes dans les champs de compétence provinciale, sous prétexte de vouloir améliorer la vie des Canadiens, mais qui auraient pour effet de les rendre encore plus dépendants du gouvernement fédéral. Coûte que coûte.

« C’est un acte de guerre », a déclaré le leader parlementaire du Bloc québécois, Alain Therrien, après avoir pris connaissance du contenu de ce discours du Trône si attendu. « Le seul but des libéraux semble être de dépenser l’argent qu’on n’a pas », a renchéri son vis-à-vis conservateur, Gérard Deltell.

Les nostalgiques auront reconnu dans ce discours un ton interventionniste semblable à celui des gouvernements de Trudeau père, avec des accents modernes, bien sûr, dont les références au féminisme et à l’intersectionnalité. L’État providence renaît de ses cendres sous la forme de la Prestation canadienne de la relance économique, prolongée jusqu’en septembre 2021, poussant vraisemblablement le déficit fédéral de cette année au-delà du seuil hallucinant des 400 milliards de dollars, ce qui équivaut à presque 20 % du produit intérieur brut du pays. Mais qu’importe !

« Les Canadiens ne devraient pas avoir à choisir entre leur santé et leur travail, tout comme ils ne devraient pas avoir à s’endetter alors que leur gouvernement peut mieux les soutenir », a-t-on pu lire dans le discours lu par la gouverneure générale Julie Payette. M. Trudeau a lui-même insisté là-dessus dans son discours télévisé en soirée : « Je ne veux pas que vous, vos parents ou vos amis accumuliez des dettes que votre gouvernement peut plus facilement assumer. »

  

M. Trudeau ne s’émeut visiblement pas devant les avertissements des experts qui craignent que son gouvernement n’atteigne les limites en matière de finances publiques. Si ouvrir les vannes pour soutenir des individus et des entreprises affectés par la fermeture de l’économie fut la seule approche possible au printemps dernier, on ne peut pas faire abstraction des conséquences à long terme de l’annonce de la bonification et de la prolongation pendant un an des programmes d’aide. Ces mesures ont peut-être été le prix à payer pour s’assurer de l’appui au discours du Trône des députés du Nouveau Parti démocratique. Mais le gouvernement sera bientôt contraint d’envoyer un signal que le déficit figure aussi parmi ces préoccupations.

M. Trudeau se dit trop préoccupé par la menace d’une deuxième vague de la pandémie, possiblement plus graveque la première, pour donner la priorité aux finances publiques. Mais il ne peut pas se permettre d’agir commesi l’augmentation fulgurante de la dette fédérale n’était qu’un détail. Les marchés financiers surfent actuellement sur une vague de stimulation monétaire sans précédent. Depuis mars, la Banque du Canada achète directement les obligations gouvernementales pour plusieurs centaines de milliards de dollars, facilitant ainsi les dépenses fédérales. Cette situation ne peut pas continuer sans créerde dangereuses distorsions, par exemple des bullesboursière et immobilière dont l’éclatement deviendra inévitable.

« Le discours du Trône a fourni une vision de l’avenir économique canadien qui incorpore des objectifs ambitieux. Les autorités n’ont pas donné des détails indiquant comment ils réaliseront ces objectifs ou, plus pertinemment, comment ils comptent les financer, a indiqué vendredi l’agence de notation de crédit américaine Moody’s Investors Service. Nos opinions sur le Canada seront déterminées par la capacité du gouvernement fédéral d’équilibrer les mesures de relance économique dévoilées dans le discours avec les efforts de consolidation fiscale qui seront nécessaires afin de réduire des déficits importants et la dette grandissante. »

M. Trudeau ne peut pas faire indéfiniment fi de tels avertissements. La réalité budgétaire risque sinon de le rattraper à un moment inopportun, dénudant ainsi le roi.

2 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 26 septembre 2020 11 h 49

    Le mythe du déficit.

    Comment ça se fait que l'on ne s’inquiète jamais du déficit quand il s'agit de dépenses publiques sur le militaire, ou les subventions faramineuses pour les grandes entreprises ?
    Pas besoin de s'inquiéter d'un déficit lorsque le gouvernement peut imprimer de l'argent, selon «la théorie monétaire moderne (MMT)» qui propose de passer d'un budget équilibré à «une économie équilibrée»: une économie qui offre le plein emploi, une répartition plus équitable de la richesse et un filet de sécurité sociale pour tous ceux qui en ont besoin.
    À l'heure actuelle, il semble y avoir un consensus rare parmi les économistes, les chefs d'entreprise et les politiciens de tous bords sur le fait que les gouvernements doivent dépenser tout ce qu'il faut pour soulager la douleur de millions de Canadiens qui souffrent des séquelles de la pandémie. C'est peut-être l'une des raisons pour lesquelles le MMT, qui existe depuis des décennies, est à l'honneur et défie l'orthodoxie économique."
    Le MMT remet en question le statu quo à travers le spectre politique avec une économie saine", a écrit Stephanie Kelton, économiste à l'Université Stony Brook à New York, et auteure d'un livre: «The Deficit Myth: Modern Monetary Theory and the Birth of the People's Economy. »
    Au cœur du «mythe du déficit», soutient l'auteure, il y a l'idée que les déficits sont mauvais pour l'économie et que les gouvernements doivent limiter les dépenses afin de parvenir à un budget équilibré.
    L'argument central est que tout pays qui contrôle sa propre monnaie, comme le fait le Canada, peut en faire ce qu'il veut, y compris imprimer autant d'argent et accumuler autant de dettes qu'il le faut, afin de parvenir à une économie plus équilibrée.
    D'ailleurs, le Japon le fait depuis longtemps avec des résultats exemplaires.

    • Charles-Étienne Gill - Inscrit 27 septembre 2020 13 h 55

      Ce qu'il imprime, il le doit quand même,.

      C'est irresponsable de dépenser de l'argent que l'on n'a pas car brûler de l'argent ne règle par des problèmes, au contraire.
      Réduire les impôts, c'est aussi progressiste, ça évite précisément la tutelle, quand les dépenses sont controlées, des créanciers.

      Bref, le Canada, pour améliorer la condition de vie de ses citoyens, n'a qu'a réduire la taille de son gouvervenement central parasite et à laisser le champ libre au province.

      C'est impossible de régler avec célérité des dossiers, comme individus avec le fédéral, juste les codes de l'Agence du revenu, c'est un enfer alors que Québecclic, c'est facile. Parce que c'est une lourde bureaucratie couteuse et complexe, qu'il n'y a pas de solution unique, les solution du gouvernement central créent plus de problèmes.