Le grand Garneau

J’ai un gros faible pour François-Xavier Garneau. Né en 1809, à Québec, de parents pauvres et illettrés, cet autodidacte nous a fait exister en écrivant notre histoire à une époque où le conquérant anglais souhaitait nous voir disparaître. Laïque dans une société lourdement religieuse, indépendant d’esprit en un temps d’opportunisme où les coteries menaient le jeu, Canadien français assumé et résistant malgré les appels à la soumission au pouvoir anglais émanant alors de tous les camps, Garneau est un héros à la mesure du plus noble esprit québécois, c’est-à-dire sobre, tenace et fier.

« J’ai entrepris ce travail, écrivait-il en 1849 au sujet de son Histoire du Canada, dans le but de rétablir la vérité si souvent défigurée et de repousser les attaques et les insultes dont mes compatriotes ont été et sont encore journellement l’objet de la part d’hommes qui voudraient les opprimer et les exploiter tout à la fois. »

Cet été, en visite à Québec, j’ai tenu à me faire photographier au pied du magnifique monument qui le représente sur la Grande Allée. Je voulais m’imprégner de son aura. Garneau, écrit l’historien Éric Bédard dans son excellent Les réformistes (Boréal compact, 2012), voulait « donner du courage à ceux qui doutent, affirmer, par un détour dans le passé, que les Canadiens français ont un avenir ». On a toujours besoin, comme Québécois, d’entendre ce rappel.

Aujourd’hui, l’œuvre de Garneau est méconnue. « On la regarde, on l’admire, on la conserve avec soin : elle n’est plus un outil de travail », écrivait l’historien Marcel Trudel en 1994. Ça se comprend. Garneau a beau avoir été « à l’origine de l’histoire scientifique » au Canada français, les méthodes, depuis, ont évolué et d’autres histoires de la nation québécoise, plus à jour, ont pu être écrites. L’Histoire du Canada de Garneau, qui a 175 ans, appartient désormais elle-même à l’histoire et ne fait plus autorité. L’esprit qui l’habite, toutefois, conserve son actualité.

« Premier écrivain » de notre histoire, Garneau, notait Gilles Marcotte en 1996, brille par sa retenue, son sens du récit et sa « probité laïque ». S’ajoutent à ces vertus, selon les auteurs d’Histoire de la littérature québécoise (Boréal, 2007), un penchant discret pour la polémique — contre les autorités religieuses, contre les fanatiques de tous les camps, contre les patriotes qui ont retourné leur veste en échange de prébendes anglaises — et « un dégoût pour tout ce qui est hautain ». Cet esprit, oui, devrait encore nous inspirer.

Garneau, ce n’est que justice, a eu droit à quelques biographies depuis sa mort en 1866, à l’âge de 56 ans. Ces œuvres, toutefois, datent. Or, un tel personnage, pour ne pas sombrer dans l’oubli, méritait une mise à jour.

L’historien Patrice Groulx s’y est attelé en ayant accès à la majeure partie de la correspondance de Garneau et à des manuscrits peu connus. Son François-Xavier Garneau. Poète, historien et patriote (Boréal, 2020, 282 pages) est une réussite. Détaillée sans être fastidieuse, classique mais vibrante aux moments opportuns, objective mais empreinte de compréhension pour les tourments de son sujet, cette biographie brille par sa fidélité à l’aura du grand Garneau.

On y suit à la trace, en l’admirant, le petit François trop pauvre pour aller à l’école et qui apprend à lire à cinq ans au domicile d’un instituteur ; le jeune François qui refuse de se faire prêtre pour entrer au Petit Séminaire, mais qui s’instruit grâce à l’école gratuite de Joseph-François Perrault ; l’apprenti notaire qui transcrit à la plume des livres trouvés à la bibliothèque afin de pouvoir les lire.

Notaire pour faire vivre sa famille, Garneau, note Groulx, n’aime pas sa profession. Il se sent appelé ailleurs. Dans la vingtaine, il visite la France et l’Angleterre. Il suit de près la lutte politique des patriotes. Son cœur les accompagne. Leur défaite, avec l’arrogance anglaise et le défaitisme canadien-français qu’elle entraîne, le blesse.

Sa vie, dès lors, sera consacrée à écrire une histoire qui, résume Groulx, « permettra aux Canadiens de se découvrir et d’adopter la voie qui leur permettra de se maintenir ». Pour lui, « l’histoire est source d’optimisme et d’action ». Il l’opposera au désespoir qui frappe alors les siens.

Cette mission le laissera pauvre et épuisé. En 1847, une première crise d’épilepsie le terrasse. En septembre 1865, lors d’une promenade, il s’effondre, ironie du sort, à l’endroit même de la mort du général Wolfe en 1759. Il sera secouru par le jeune historien Benjamin Sulte, qui passe là par hasard, avant de mourir le 3 février 1866.

Cet homme doux et modeste, mais intellectuellement intrépide quittait ainsi prématurément ce monde pour avoir consacré sa vie à dire à ses compatriotes qu’ils avaient le droit et le devoir d’exister. J’appelle ça un héros.

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