La revanche du centre

Le premier ministre Justin Trudeau et sa ministre des Finances, Chrystia Freeland, sont-ils en train de renoncer à l’ambitieux plan de relance verte qu’ils avaient fait miroiter aux Canadiens il y a quelques semaines à peine ?

À la veille du discours du Trône annoncé pour mercredi prochain, c’est la conclusion à laquelle sont arrivés plusieurs observateurs de la scène fédérale après avoir remarqué un changement de ton cette semaine de la part du premier ministre et de celle qui pilote la stratégie économique du gouvernement depuis le départ de Bill Morneau le mois dernier. Au lieu de parler de la crise de la COVID-19 comme d’une « occasion » de verdir l’économie canadienne avec des investissements majeurs dans les énergies propres, ils ont plutôt insisté sur la nécessité de garder le cap en aidant les Canadiens à passer à travers cette pandémie qui ne les lâche pas.

Ce virage ne serait pas étranger aux inquiétudes qu’ont exprimées plusieurs députés de l’aile centriste du Parti libéral du Canada, qui voudraient que le gouvernement se serve du discours du Trône pour envoyer un signal clair qu’il entend reprendre le contrôle des finances publiques. Ce même message a été livré à Mme Freeland par une panoplie de conseillers non élus, dont l’ancien premier ministre Paul Martin. Ce dernier fut ministre des Finances en 1994 lorsque le Canada a dû gérer une crise de confiance chez les investisseurs étrangers. La dette fédérale avait atteint un sommet dans la période d’après-guerre pour s’élever à 65 % du produit intérieur brut, et le pays faisait face à un déficit sans cesse grandissant dans sa balance de paiements internationaux en raison des paiements d’intérêt sur la dette. Le gouvernement n’avait d’autre choix que d’entamer des compressions budgétaires. Le budget qu’a déposé M. Martin en 1995 a réussi à calmer les marchés en prévoyant un plan radical pour éliminer le déficit. Si on veut éviter une telle médecine de cheval au cours des prochaines années, le gouvernement Trudeau devrait signaler dès maintenant qu’il entend s’attaquer au problème avant qu’il ne soit forcé de le faire.

David Dodge, l’ancien sous-ministre des Finances à qui on attribue l’élaboration du plan de redressement des finances publiques exécuté sous M. Martin, est lui aussi intervenu avec un avertissement à faire refroidir les ardeurs de ceux dans l’entourage de M. Trudeau qui militeraient pour une accélération des dépenses. Dans un article publié par le Forum des politiques publiques, M. Dodge a fait remarquer que le Canada faisait déjà face à des perspectives de croissance économique plus sombres avant même que la pandémie ne frappe à sa porte. Or, alors qu’Ottawa et les provinces s’apprêtent à emprunter plus de 600 milliards en 2020-2021 pour financer les coûts de la pandémie, cette dette pèsera lourd sur l’avenir du pays. Le ratio dette/PIB des gouvernements canadiens aura dépassé le seuil des 90 % en mars prochain. Et la dette fédérale atteindra son niveau de 1995 dès 2022.

Voilà le dilemme politique auquel sont confrontés M. Trudeau et Mme Freeland. En ayant promis un discours du Trône qui donnera un nouvel élan militant au gouvernement, ils sont maintenant tiraillés entre les revendications de la base progressiste du PLC et les avertissements que leur livrent les députés représentant des circonscriptions baromètres en banlieue de Toronto et de Vancouver. Les électeurs de la classe moyenne dans ces circonscriptions commenceraient à trouver que la générosité de ce gouvernement dépasse les limites. Ils savent pertinemment que la facture de la pandémie hypothéquera l’avenir de leurs enfants. S’ils veulent aussi leur laisser un environnement plus propre, ils pensent que le moment n’est pas propice à une révolution verte qui bousculerait davantage leurs vies en pleine pandémie.

Cela ne veut pas dire que le discours du Trône ne contiendra pas de belles paroles sur la lutte contre les changements climatiques ou des promesses d’instaurer des programmes d’efficacité énergétique. Le discours inclura aussi un volet social promettant d’aider des femmes ayant perdu leur emploi en raison de la pandémie à réintégrer le marché du travail. Le gouvernement promettra plus d’argent pour les services de garde, le logement social et, surtout, la santé — répondant ainsi aux revendications des provinces. Il réitérera aussi sa promesse de travailler avec ces dernières pour mettre sur pied un programme national d’assurance médicaments. Mais tous ceux qui s’attendaient au discours du siècle seront vraisemblablement déçus. La révolution verte qu’avait promise M. Trudeau en prorogeant le Parlement le mois dernier devra attendre.

Un discours du Trône moins ambitieux priverait le gouvernement Trudeau d’un prétexte pour déclencher des élections cet automne. Mais si certains stratèges libéraux entrevoyaient encore cette possibilité la semaine dernière, un scrutin à l’automne serait maintenant exclu, le nombre de cas de COVID-19 augmentant de jour en jour dans les provinces les plus peuplées. La perspective d’une campagne électorale qui coïnciderait avec un deuxième confinement de la population dans certaines régions du pays fait en sorte qu’aucun parti politique ne souhaite être tenu responsable par l’électorat d’une telle absurdité.

4 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 19 septembre 2020 09 h 18

    Ça sent la sortie de scène de l'improvisateur à la tête du PLC, comme son père après la chute du prix du pétrole qu'a engendré le fiasco de son Plan d'Energie Nationale.

    Dans le cas présent, ce sont les coûts des emprunts à la Banque du Canada et la hausse de l'endettement qui annoncent les trois coups de la levée du rideau pour le dernier acte joué par son fils.

    Le PLC a fait son choix. Il entend revenir en scèle avec un autre chef d'ici peu. D'où un plan apparenté à une intrusion du fédéral dans le champ des provinces comme ce fut le cas après la Deuxième Guerre mondiale avec, en prime, du rêve pour l'avenir.

    • Nadia Alexan - Abonnée 19 septembre 2020 11 h 32

      Ce n'est pas la générosité de ce gouvernement qui apporte de l’aide urgente à ceux et celles qui ont perdu leurs emplois à cause de la pandémie qui pose problème.
      Au contraire, ce «qui dépasse les limites» se trouve dans la politique du laisser-faire en matière de l'évasion fiscale chez les grandes sociétés qui ne payent pas leur juste part d'impôts.
      Pire encore, le choix d'une banque d'infrastructure d'investisseurs de Wall Street, qui exige des intérêts de 9% sur les projets d'infrastructure, au lieu du 2.5% que si le gouvernement aurait pu choisir de financer les travaux publics, sans le recours au privé.
      C'est la générosité du gouvernement à ses amis prédateurs de Wall Street qui est scandaleuse.

    • Claude Bariteau - Abonné 19 septembre 2020 13 h 00

      L'aide d'urgence ne justifie aucunement le maintien de l'ouverture aux évasions fiscales et au taux élevé d'intérêt pour les travaux d'infrastrures, qui assurent la hausse de l'endettement. C'est ce qui révèle à la fois l'improvisation et la relation privilégiée du PLC avec le mileu des affaires. La même remarque vaut pour la CAQ qui agit comme le fit le PLQ. Un État indépendant du Québec qui serait du même ordre ne naîtra jamais.

  • Jean-Claude Boivin - Inscrit 19 septembre 2020 15 h 21

    révolution verte

    "La révolution verte qu’avait promise M. Trudeau en prorogeant le Parlement le mois dernier devra attendre...." A mon avis, les citoyens devraient s'inquiéter encore plus des changements climatiques que le ratio dette / PIB. J'invite les lecteurs à lire la chronique de Josée Blanchette parue hier dans le devoir. "https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/586185/le-ciel-est-bleu-comme-une-orange".