Mieux se préparer à l’après-COVID

Enseignez-vous en ligne cette session ? Est-ce en totalité ou en partie ? Et comment cela se passe-t-il ? Bien ? Très bien ? Tant mieux, et bravo si c’est le cas.

Quoi qu’il en soit, il est important de faire la distinction entre un ou plusieurs cours dispensés (en partie ou totalement) en ligne — ce que nous vivons actuellement et qui nous est imposé par les circonstances — et une école virtuelle, pour laquelle tout (ou presque…) se déroule en ligne.

Des résultats de recherche à prendre en compte

Christian Boyer et Steve Bissonnette ont récemment procédé à une riche mais encore inédite recension des recherches sur ces sujets. Ils rappellent que celles-ci, correctement menées, montrent généralement que « les cours en ligne ne sont pas aussi efficaces que les cours en présentiel, et ce, pour la plupart des élèves ».

Quant aux écoles virtuelles, le bilan est bien sombre. Les auteurs écrivent : « Les écoles virtuelles présentent des effets nocifs importants sur le rendement des élèves de niveau primaire et secondaire, et ce, tant pour l’apprentissage des mathématiques que de la lecture. »

Certes, il reste du travail à faire, tant pour les autres disciplines et niveaux d’enseignement que pour comprendre et expliquer cette situation. Mais on peut difficilement contester la double conclusion des auteurs : il serait « inapproprié de recommander une transformation profonde de l’école actuelle au profit d’une école virtuelle offrant uniquement un enseignement à distance » ; et l’enseignement à distance proposé, pratiqué notamment quand on ne peut l’éviter, devrait être de très grande qualité.

La recherche va donc se poursuivre. En attendant, avec celle de Boyer et de Bissonnette, une toute récente synthèse de recherche dresse un très utile bilan de ce que l’on sait.

Cela dit, de nombreuses questions d’une immense importance en éducation se posent déjà ou vont se poser à nous sous peu.

Des enjeux à affronter, des décisions à prendre

Elles seront amenées par ce qui est déjà, pour la plupart d’entre nous, familier : le recours aux ordinateurs et à Internet ; l’utilisation de logiciels pour l’enseignement ; divers types d’interventions inspirées par la psychologie sociale et rendues possibles par la technologie ; et bien d’autres, sans oublier la pertinence de rendre l’école virtuelle.

Mais ces questions seront aussi amenées par des chemins qui, pour la plupart d’entre nous, ne nous sont pas très familiers. Il n’est toutefois pas besoin d’être Jérémie pour soupçonner que l’intelligence artificielle, la réalité virtuelle, la robotique et que sais-je encore vont nous arriver avec des idées, des programmes, des innovations de toutes sortes aux impacts potentiellement immenses sur le monde de l’éducation.

Et il n’est pas besoin d’être Jérémie non plus pour prédire que derrière ces questions, jusque dans la manière dont elles seront amenées et posées, on trouvera de gigantesques entreprises, pour certaines passées maîtresses dans l’art de manipuler l’opinion publique.

Je risque ceci que de complexes questions de trois ordres vont alors se poser à nous.

Pour commencer, on voudra savoir ce que peut réellement accomplir ce qui nous est proposé. Il ne sera pas toujours facile d’avoir des données probantes sur ces sujets, en raison entre autres des intérêts économiques en jeu, mais aussi en raison de leur nouveauté et de la difficulté à mener sur tout cela des recherches crédibles.

Ensuite, on se demandera s’il est ou non opportun, pour toutes sortes de raisons (sociales, économiques, pédagogiques, notamment, et en tenant compte des risques probables), de s’engager dans la voie proposée.

Enfin, on voudra préciser selon quelles balises éthiques on devrait, le cas échéant, le faire. Car il est évident que d’immenses et, pour certains, insoupçonnés enjeux éthiques vont être soulevés par tout cela. Par exemple, y a-t-il des risques de déshumanisation dans ce qui est envisagé ? Des voies sont-elles ouvertes vers encore plus de contrôle et de surveillance ? Existe-t-il des menaces à la vie privée ? Comment soupeser tout cela par rapport aux bénéfices annoncés ? Quelles règles éthiques, par exemple en matière de transparence, de justice sociale, de sécurité, devrait-on suivre pour déployer ces outils ?

Le tragique épisode imposé que nous traversons devrait nous avoir enseigné que nous ne pouvons ignorer ces questions, que nous ne pouvons les laisser aux mains des entreprises et que nous devons nous préparer à les affronter.

Je sais que de louables efforts sont faits en ce sens, notamment dans le riche milieu montréalais de l’intelligence artificielle, mais aussi par des chercheurs comme Boyer et Bissonnette cités plus haut.

Mais je soumets que l’étendue et l’importance de ces questions et enjeux pour l’éducation, que les innombrables inconnus qui les entourent, que tout cela demande que le monde de l’éducation, avec son expertise et ses préoccupations, s’en empare, et ce, rapidement.

Parent 2.0, plus que jamais

On peut bien sûr former un groupe de travail ponctuel là-dessus.

Mais, on l’aura sans doute deviné et je sais que je me répète, cette tâche, avec tant d’autres aussi importantes et urgentes, reviendrait selon moi à une commission Parent 2.0 : armée d’une solide expertise scientifique, elle prendrait le temps de préciser ce que collectivement nous attendons au Québec de l’éducation et quels moyens nous convenons de mettre en œuvre pour atteindre ces finalités.

8 commentaires
  • Pierre Grandchamp - Abonné 19 septembre 2020 09 h 14

    Oui, le Québec est mûr pour une réflexion solide qui pourrait lui donner un nouvel élan

    La Commission Parent fut créée en 1961.M. Guy Rocher, sociologue, en serait le dernier survivant. Il y a quelque temps, il est intervenu dans les médias pour rappeler que le système scolaire québécois est le plus inégalitaire du Canada. Pour rappeler que le fait de subventionner les écoles privées ne faisait pas l’unanimité dans les membres de la Commission, à cette époque.

    Bientôt sortira le rapport de la Commission sur la DPJ : plus de 100 000 cas référés l’an dernier. Les médias sociaux et leur impact chez nos jeunes et dans l’enseignement. La crise de la tradition et de l’autorité que vit notre société.Plusieurs autres motifs peuvent être ajoutés pour justifier la création d’une nouvelle Commission d’enquête.

    Oui, le Québec est mûr pour un termps d'arrêt, pour une réflexion solide qui pourrait donner un nouvel élan à notre système d'éducation.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 19 septembre 2020 13 h 26

      La formation des enseignants pourrait être un des nombreux autres thèmes pertinents de cette Commission.Oui, prendre le temps de réaliser une réflexion collective.Les premiers Cégeps datent de 1967; y a-t-il des choses à revoir?

      Je suis de ceux qui déplorent la disparition des commissaires d'écoles élus par la population et de ceux qui déplorent qu'un débat public n'ait pas été tenu, avant de ce faire.La CAQ vient de remettre la gestion de nos écoles entre les mains des fonctionnaires; comme en santé:quant à moi, c'est un recul désolant, notamment sur le plan de la transparence. Le Nouveau Brunswick avait fait disparaître ses conseils scolaires; il a dû y revenir.

      Oui, à un débat public sur notre système d'éducation dans lequel sont véhiculées différentes idées, différentes propositions. Débat qui permet de voir ce qui se fait ailleurs.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 19 septembre 2020 15 h 14

      En conclusion.Voir l'intervention de M. Rocher en 2016, et cela, suite à un rapport du très sérieux Conseil supérieur de l'Éducation: https://www.ledevoir.com/opinion/idees/485676/une-profonde-reforme-s-impose-en-education

      D'autre part, le non fédéraliste, que je suis, applaudit la décision de la Cour:les Anglo Québécois peuvent conserver le contrôle de leurs écoles ainsi que les élections scolaires.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 20 septembre 2020 07 h 36

      Quant à y être. Voici ce que déclarait M. Guy Rocher, en juin dernier, où il raconte les débats chez les membres de la Commission Parent sur la question de la subvention au privé.

      « Nous voulions construire un système éducatif bien intégré, du primaire jusqu’à l’université, pour remplacer un système en pièces détachées. »On a plutôt abouti à un système à trois vitesses qui a causé un « gâchis humain », selon lui. Gâchis qui, souligne Guy Rocher, s’est accentué avec l’épidémie de COVID-19. » https://www.lapresse.ca/actualites/education/2020-06-20/l-ecole-a-trois-vitesses-a-cause-un-gachis-humain

  • Loyola Leroux - Abonné 19 septembre 2020 09 h 53

    Que nous apprend le ‘’Virus de Wuhan’’ pour l’école québécoise ?

    Camarade Baillargeon, le virus ne nous apprend-t-il pas qu’il y a des emplois ‘’non-prioritaires’’ comme les enseignants ? Que les ‘’600,000 heures’’ consacrées par les experts en pédagogie, en début d’année scolaire, à l’évaluation des écoliers sont inutiles ! Que l’école primaire, jusqu’à l’université en ‘’sciences humaines’’, est une grosse garderie ? Que si les enfants ‘’lourdement vulnérables’’, qui ne sont pas à leur place à l’école, qui n’apprendront jamais à lire ou écrire même leur nom et prénom, même s’ils sont scolarisés jusqu’à 21 ans, étaient placés dans des institutions spécialisées avec des techniciens animateurs, comme avant le Rapport Parent, le manque de véritable enseignant ne serait pas un problème ?

    Il serait intéressant de connaitre l’employeur des chercheurs Boyer et Bissonnette, pour mieux comprendre votre fameux ‘’biais cognitif’’. Comment mesurer avec les fameuses ‘’données probantes’’ les risques de déshumanisation ? Comment ‘’soupeser les bénéfices’’, dans un Québec où la notion de bilan, de réédition de compte est inconnue de notre ADN social et est élevée au rang de ‘’tabou sacré absolu et sincère’’ ?

    Vous parlez des ‘’ gigantesques entreprises, pour certaines passées maîtresses dans l’art de manipuler l’opinion publique’’ incluez-vous les syndicats très militants, comme la FAE avec ses publicités, dans ces entreprises ?

    Vous suggérez un groupe de travail. Je vous appuie. Il faut se rendre en Europe, surtout à Paris, pour étudier sur place les effets de l’enseignement à distance.

    Encore une fois, vous revenez avec la même suggestion d’une ‘’Commission Parent 2.0 : armée d’une solide expertise scientifique’’, sans nous avoir encore dit si les enseignants en ‘’sciences de l’éducation’’ possédaient cette ‘’solide expertise scientifique’’ si importante. Nous aimerions savoir.

    • Cyril Dionne - Abonné 19 septembre 2020 15 h 37

      Bon, pour répondre à votre question M. Loyola, qui sont Boyer et Bissonnette, eh bien, ce sont Steve Bissonnette de l’Université TELUQ et Christian Boyer, Éditions de l’apprentissage. M. Baillargeon avait souligné les résultats de leur recherche dans l’épisode « Vertiges de la rentrée ».

      Grosso modo, cette étude de Boyer et Bissonnette nous apprend que « les cours en ligne ne sont pas aussi efficaces que les cours en présentiel, et ce, pour la plupart des élèves » parce qu’on fait surtout appel à un constructivisme basé sur les connaissances antérieures des élèves qui s’apparente aux compétences transversales, soit d’exploiter l’information, résoudre des problèmes, exercer son jugement critique, mettre en œuvre sa pensée créatrice, se donner des méthodes de travail efficaces, exploiter les technologies de l’information et de la communication, structurer son identité, coopérer et enfin, communiquer de façon appropriée. Évidemment, il est évident pour tous ceux qui ont enseigner au primaire que l’enseignement explicite est le plus approprié dans l’acquisition des connaissances par l’apprenant, soit les pratiques d’enseignement dirigées par l’enseignant.

      Or, c’est la grande faiblesse de l’école en ligne au Québec. Ils n’ont pas encore développé une approche en distancielle qui mimique celui d’un enseignement dirigé en prenant conscience de l’affect et de l’émotivité des élèves. Sans entrer dans des schèmes de pensée de biofeedback compliqués, on pourrait arriver à produire un type d’enseignement où on mesure non seulement l’apprentissage, mais aussi le niveau d’émotivité de l’apprenant et voir s’il est engagé. Le modèle bidimensionnel et bipolaire de Posner, Russell et Peterson serait une bonne piste pour débuter. Vous savez, nous avons maintenant des capteurs biométriques sans fil qui ont été développés et qui peuvent mesurer les stimuli qui conduisent aux degrés d’excitation chez les individus et trouver la zone optimisée pour l’apprentissage.

    • Cyril Dionne - Abonné 19 septembre 2020 15 h 44

      Suite :

      Aujourd’hui, au Québec, on se fie encore sur des sites comme Alloprof qui ne sont qu’en fait qu’une collection de jeux et de didacticiels collés ensembles. Quelques profs téméraires utilisent plutôt une approche directe avec leurs apprenants en utilisant des plateformes comme Zoom pour dispenser un cours magistral avec plus au moins de feedback. La communication est toujours de mise et la rétroaction instantanée et appropriée de la part de l’enseignant.e à l’élève est souhaitée, mais difficile à obtenir en ligne.

      Sur cela, M. Baillargeon a raison de dire qu’une commission Parent 2.0 serait non seulement souhaitable, mais indispensable pour l’école en ligne et celle de demain. Il faudrait mettre les balises en place pour structurer un enseignement viable et vérifiable qui peut rejoindre non seulement tout le monde, mais tous les types d’apprenants. Ceci représente un travail colossal, on le sait, mais inévitable pour l’école de demain. L’école de John Dewey, entre quatre murs à la Lab-École, en présentiel et qui date de la 2e révolution industrielle est aujourd’hui révolue.

      Ceci dit, l’aide qu’apporteront les parents à l’apprentissage en ligne est aussi indispensable pour un enseignement réussi. Or les problèmes se posent déjà si les parents sont analphabètes ou bien la langue d’instruction qui dispense l’enseignement en ligne est inconnue pour eux. En plus, il faudrait s’assurer que les apprenants à la maison ont des ordinateurs ou la technologie appropriée et qu’ils soient dotés d’une connexion haute vitesse à la maison, idéalement une avec fibre optique. Or, chez plusieurs parents pauvres, ils ne sont même pas connectés à Internet. Le projet de réseauter le Québec partout avec de la fibre optique, est non seulement souhaitable, mais indispensable et bonjour Guy Nantel. Sinon, on continuera à agrandir le fossé qui sépare les milieux pauvres et riches, phénomène qu’on retrouve déjà avec les écoles privées au Québec, pandémie oblige.

  • Michel Petiteau - Abonné 19 septembre 2020 20 h 31

    Bissonnette et Boyer

    Ces deux-là sont présents sur la Toile. Quand je lance Google sur la piste "boyer bissonnette" la première réponse est https://formation-profession.org/articles/live/154. L'article est bref et, pour moi, plus instructif que celui de Normand Baillargeon.
    Autre réponse en première page: https://twitter.com/stevebissonnett?lang=fr. Steve Bissonnette quasi en direct.
    Pour Christian Boyer j'ai trouvé ceci: http://www.editionsdelapprentissage.com/Editions_d
    En exergue: "On n’observe jamais les limites de nos élèves, seulement celles de notre enseignement."
    Plus bas des mots de Khalil Gibran puis, juste en-dessous, 10 dessins qui valent mieux que dix articles! Vous pouvez créer le vôtre: un arbre, une corde ...
    Ça, j'aime.
    J'ai fait le plein d'hyperliens, mais allez voir du côté de Mosusdecricri sur Twitter!