Humilier ne mène nulle part

Dans le mouvement antiraciste, on s’efforce de manière générale de suivre une règle cardinale : il faut s’en prendre aux systèmes, aux politiques, aux comportements, aux arguments, aux actes et à leurs conséquences, et non aux individus. D’abord, si on cible un problème concret, on peut le régler. Et surtout, étiqueter une personne entière provoque une levée de boucliers qui rend l’écoute et le dialogue impossibles. La réaction est souvent infiniment violente envers les militants, qui disposent rarement du capital social de leurs interlocuteurs. C’est aussi pour des raisons de sécurité qu’il faut éviter d’insulter. Même les plus diplomates reçoivent déjà plus que leur lot de vitriol.

Étant notamment issue de ce mouvement-là, j’observe avec beaucoup d’appréhension ce qui se passe en ce moment au Québec. Un groupe important de personnalités publiques traite une partie grandissante de la population de tous les noms d’oiseaux parce que leur confiance dans les médias traditionnels s’effrite, parce qu’on a peur du masque, parce que les théories du complot gagnent du terrain. Des célébrités s’en prennent carrément à l’intelligence de plusieurs citoyens ordinaires, du haut de leurs plateformes imposantes. Elles n’ont vraisemblablement jamais appris à craindre les conséquences du mépris.

Les reporters se posent des questions éthiques importantes : faut-il couvrir ou pas ces manifestations, risque-t-on de leur donner de l’importance ? Souvent on les couvre, mais avec précaution. Ensuite, les journalistes d’opinion, les élus et d’autres personnalités prennent bien soin de condamner, avec raison d’ailleurs, les comportements qui causent préjudice à la santé publique. Mais lorsqu’on s’aventure jusque dans l’insulte personnelle, on crée une puissante machine à humiliation publique en deux temps : les salles de nouvelles exposent, les commentateurs moquent. Peut-être qu’à coups d’injures bien senties, on pense se montrer forts, alors qu’on reste décidément désemparés devant cette montée du complotisme. Probablement qu’on ne sait pas quoi faire d’autre.

Ce qui est certain, c’est que les dynamiques d’humiliation ne répareront en rien le lien de confiance abîmé envers la science et le journalisme. On voit bien, aux États-Unis, où l’arrogance des élites libérales les a menées. Se souvient-on encore du monstre qu’Hillary Clinton a nourri en traitant les partisans de Donald Trump de « basket of deplorables » lors de la campagne à la présidence de 2016 ? Les quolibets n’ont pas cessé de fuser depuis. Les États-Unis s’en portent-ils mieux ?

Nous sommes chanceux, au Québec, qu’aucun parti politique ne cherche à harnacher cette humiliation pour nourrir son mouvement populiste — pour le moment. Mais c’est près du quart des Québécois qui, par exemple, croient que la COVID-19 a pu être créée en laboratoire. Si on continue de traiter le quart de la population d’idiots-imbéciles-habitants-alouette, où s’en va-t-on ? Et si on s’en tenait plutôt à la critique des comportements qui causent la contagion, certes, mais surtout des institutions qui nous mènent dans cette ère dangereuse de post-vérité ?

Il me semble qu’on ferait mieux, par exemple, de rediriger la colère et le mépris vers une entreprise comme Facebook, qui menace la santé des démocraties comme aucune arme physique de destruction massive ne saurait le faire. On fait quoi, donc, contre Facebook ? Contre Google ? De plus en plus de gens croient que des puissants leur cachent des choses, et ils n’ont pas complètement tort : de grandes compagnies multinationales nous absorbent dans le quotidien comme jamais, à l’aide d’algorithmes qu’on ne se donne certainement pas la peine d’expliquer. Ces géants du capitalisme manipulent notre psychologie, nos liens sociaux, nos choix de consommation, et même notre rapport au savoir. Ce n’est pas rien. Et si c’est beaucoup plus ardu de s’en prendre à eux qu’à des quidams, c’est justement parce que le nœud du problème se trouve là.

On pourrait aussi sérieusement réfléchir à l’éducation citoyenne qui est offerte au Québec, laquelle ne se mesure certainement pas par les bonnes notes reçues ou par le niveau du dernier diplôme obtenu. Même que notre manière de scolariser peut participer du problème : de la maternelle jusqu’au baccalauréat, au moins, notre système récompense encore beaucoup plus la régurgitation des bonnes réponses que le questionnement et le doute, qui sont pourtant la base de l’intelligence humaine et des méthodes scientifiques et journalistiques. Avec la COVID-19, tant les médias que les autorités de santé publique ont tendance à répliquer aux sceptiques qu’ils savent parce qu’ils savent, parce qu’ils sont crédibles, sérieux, fiables. Point.

Ne gagnerait-on pas à expliquer pourquoi on sait ? Si les gens veulent « faire leurs recherches », ne devrait-on pas faire la pédagogie de la méthode scientifique plutôt que de ridiculiser la curiosité ? Ne pourrait-on pas mieux montrer comment les journalistes vérifient leurs sources, et les sources de leurs sources, pour expliquer comment leur travail se distingue de celui des obscurs youtubeurs ? Pourrait-on réagir en s’adressant avant tout à l’intelligence des gens, plutôt que de se crisper comme des autorités ecclésiastiques contredites ?

Dans le milieu communautaire et syndical québécois, il se développe depuis longtemps une expertise en éducation populaire, où on amène des personnes de tous les horizons à faire de la formation continue, à réfléchir par elles-mêmes aux problèmes de société, à participer pleinement à la démocratie. On y bâtit à partir de ce que les gens savent déjà pour encourager l’apprentissage, sans asséner des diaporamas de Vérité absolue qui ne convainquent personne. Si on mettait les ego de côté, on pourrait même aller s’intéresser à cette expérience en andragogie cruciale aux défis de notre époque.

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