Troisième vague

2000 femmes ont osé se confesser à la caméra de Yann Arthus-Bertrand et d’Anastasia Mikova dans «Femme(s)». Ce film bouleversant dévoile plutôt qu’il n’accuse.
Photo: Dimitri Vershinin 2000 femmes ont osé se confesser à la caméra de Yann Arthus-Bertrand et d’Anastasia Mikova dans «Femme(s)». Ce film bouleversant dévoile plutôt qu’il n’accuse.

Parmi mes plus belles images de cet été, il y a vous. Alphée dansant en robe fleurie et bottes de cowboy, au soleil ; Sophie courant aux côtés de ses chevaux en longue jupe blanche et bottes de cuir dans un sentier boueux et Justine m’expliquant la rentrée distanciée au cégep en cueillant des haricots verts avec moi. Sans oublier Bibi, ma carte de mode, un poème visuel à chaque rencontre, en pique-nique comme en manif, en noir, en bleu ou en clémentine. Femmes, je vous aime.

J’ai des photographies mentales de vous, burinées dans l’album de cette saison dite douce. Vous apparaissez sur fond noir comme ces centaines de femmes dans le dernier film du photographe Yann Arthus-Bertrand et de la réalisatrice Anastasia Mikova, Femme(s) (Woman), que j’ai visionné deux fois. 2000 femmes de 50 pays ont prêté leur voix ou leur visage à une caméra intimiste saturée de couleurs et d’émotions.

Le film débute par la confession d’une triathlonienne — la Mexicaine Norma Bastidas — qui a remporté un prix Guinness pour avoir triplé le record du plus long triathlon au monde en 2014. Cela ne l’a pas fait souffrir autant que de parler des agressions sexuelles et du trafic humain dont elle a fait les frais.

Ce n’est pas pour rien si ce sujet — l’agression — amorce le film. Il touche une femme sur trois, selon les CALACS. Et au Québec, il tombe à pic avec la troisième vague d’accusations sur les inconduites sexuelles cet été. Nous avons toutes été plus ou moins affectées, parfois par procuration. On a dénoncé des hommes proches de moi. Une vieille amie m’a avoué avoir été agressée par un « bon gars » de mon entourage durant des années. Elle a mis dix ans à cracher le morceau. J’espère qu’il consulte les listes de dénonciation.

La violence s’épanouit dans le silence

 

Des mecs au-dessus de tout soupçon, parfois bien en vue, même de la belle gauche féministe progressiste, passent à la moulinette des aveux. À leur grande surprise, d’ailleurs. Certains m’ont écrit pour me demander pourquoi nous n’étions plus « amis » sur FB et comment modifier leurs comportements. Écoute, man, si j’ai besoin de t’expliquer le non-consentement, la perversion narcissique ou la violence psychologique… va consulter. Nul besoin de brûler le visage d’une femme à l’acide pour la détruire. Révisez vos comportements toxiques, les boys. Les masques ne vous cacheront pas bien longtemps. Et les mises en demeure ne font plus taire les femmes ; les déclarations pas toujours anonymes de cette troisième vague en font foi.

Réécrire l’histoire

Parmi les images mentales moins apaisantes de cette parenthèse caniculaire, il y a cette soirée autour d’une table ronde, entre nous, dans une cour du centre-ville. Vous vous souvenez ? Des bulles roses, des trucs à grignoter, une distance sanitaire et une proximité sororale palpable, des « je » passablement meurtris et un « nous » balsamique. La plupart d’entre vous avaient « une histoire ». Mais celle qui revient du bout des lèvres régulièrement, c’est cette fille qui consent devant le fait accompli. Le gars va la prendre de force.

Si elle n’abdique pas, du moins en apparence, ce sera un viol. Si elle y met du sien et se transforme en geisha docile, elle n’aura pas à vivre avec les stigmates de l’agression, elle pourra se dire que ce n’était pas si pire, qu’elle s’en tire plutôt bien, surtout psychologiquement. Elle n’est pas une « vraie » victime, elle voulait « quand même ».

C’est complexe, la psyché humaine. Et comment accuser un homme de viol si on n’a même pas une éraflure à fournir en guise de souvenir ou de preuve ? Les ecchymoses disparaissent plus rapidement que les cicatrices de l’âme, je vous en passe un cigare.

Autour de moi, vous êtes si nombreuses à avoir été abusées et parfois à craindre le meurtre (certaines cultures ne tolèrent pas encore le divorce), qu’aujourd’hui je ne juge plus, ni vos silences ni vos renoncements à comparaître devant une justice qui fait autant de cas de la victime que de l’accusé, les plaçant sur un pied d’égalité. Vous n’êtes pas de « mauvaises féministes » ou des froussardes. #OnVousCroit est né de cette nécessité.

« On nous dit que les victimes ne parlent pas. Mais on a une voix ! Vous ne voulez pas nous écouter. Vous nous muselez ! » lance l’intrépide Norma Bastidas dans le film Femme(s).

Se faire entendre

La psychiatre Marie-Ève Cotton, qui a accompagné nombre de femmes victimes d’agression sexuelle, soulignait sur sa page FB, le 20 juillet dernier : « Que veulent, fondamentalement, les victimes d’agressions et de harcèlement sexuels ? Je crois qu’elles veulent d’un monde qui se préoccupe autant de leur souffrance que des carrières des agresseurs, des risques de fausses accusations, de la présomption d’innocence… Elles veulent que leur souffrance soit entendue. »

Une des craintes les plus répandues, soulignait la Dre Cotton au micro de l’émission Bien entendu, c’est de ne pas être crue. On préfère refouler plutôt que d’être blessée une seconde fois. Surtout lorsqu’on a conservé des liens « amicaux » avec l’agresseur (voir la télésérie sur l’affaire Harvey Weinstein nous en convainc). Marie-Ève Cotton l’explique à la fois par un mécanisme de défense, le même qui consiste à déguiser un viol en relation consentie, et par un état de dissociation.

Je souhaite une révolution des rapports intimes et des rapports de pouvoir, et cela ne passera pas par les tribunaux

 

« Le scepticisme fait très mal. Leur besoin le plus urgent est que leur voix soit entendue », ajoutait la psy à l’attention de Stéphan Bureau. Elle expliquait les quatre F des réactions possibles devant une agression : Fight, flight, freeze ou fawn. Fawn pour « ramper, ou passer la pommade à quelqu’un ».

Et la Dre Cotton ne juge pas non plus les personnes qui refusent de porter plainte devant la justice (seulement 5 %). « Dire aux victimes de porter plainte à la police plutôt que de dénoncer sur les réseaux sociaux peut-être argumenté de façon irréprochable sur le plan intellectuel, mais ce n’en est pas moins parfaitement inutile. »

Ce qui n’est pas inutile, par contre, c’est de savoir que l’agresseur n’est jamais libre. Ja-mais. « Il porte ses agressions en lui, jusqu’à sa mort », m’a fait remarquer un maître sur le chemin de la sagesse, qui en a confessé quelques-uns.

Y’a une justice, finalement.

 
cherejoblo@ledevoir.com

Deux mètres

On aura beau dire, la distance peut faire mal. Pas seulement à l’économie, mais à notre bien-être mental et nos liens affectifs.

La réalisatrice Sophie Lambert a documenté le confinement durant cette pandémie entre le 13 mars et le mois de juin, rencontrant des gens à deux mètres de leur refuge transformé en bunker. Ce documentaire à la fois intimiste et tourné vers le monde donne aussi la parole à l’anthropologue Serge Bouchard.

2 mètres est un document d’archives qui nous fait réaliser combien nous avons été seuls et combien les réactions peuvent varier d’une personne à l’autre face à la peur suscitée par un ennemi invisible. On réalise aussi à quel point nous avons retrouvé nos aises cet été. La récréation a peut-être été de (trop) courte durée.

À voir, aux Grands Reportages sur Ici RDI le mardi 15 septembre à 20 h.


Joblog

Vu et revu le film Femme(s) de la réalisatrice Anastasia Mikova (37 ans) et Yann Arthus-Bertrand (77 ans). Et je le ferai visionner à autant d’hommes que je le pourrai. Mon amie Bibi qui m’accompagnait cette semaine m’a dit : « Je n’ai pas vu un film aussi fort depuis des années ! Ça devrait être vu par tous les élèves dans un cours d’ECR. »

En entrevue, la réalisatrice confiait, le 8 mars dernier, que si elle avait voulu rendre justice aux confessions des 2000 femmes rencontrées aux quatre coins du monde, 70 % du film traiterait de violence…

Il aborde bien d’autres choses malgré tout : la maternité, l’amour, la sexualité, la beauté, la maladie, la vieillesse, la carrière, l’impossibilité de se réaliser pleinement en raison de mille obstacles encore en place. « Les femmes sont enfin prêtes à prendre la parole », estime la réalisatrice, qui perçoit un changement par rapport à il y a cinq ans.

À voir absolument.

Lu le court roman de Natalia Hero Colibri, l’histoire d’une jeune fille qui se fait violer et donne naissance à un colibri qui la pourchasse partout. Cette phrase : « Je pense que je voulais dire Non. Mais je ne pense pas qu’il y avait une question à laquelle j’aurais pu répondre Non. » Le lendemain de ce viol, la narratrice fait une demande d’amitié FB à son violeur…

Un roman de guérison qui parlera à toutes celles qui tentent de surmonter le traumatisme de la violence, parfois de façon illogique.

Savouré durant mes vacances le polar Femmes sans merci de la romancière suédoise Camilla Läckberg. Trois femmes décident de larguer leur mari violent ou traître au premier degré. Elles le feront de façon définitive et sans appel. Läckberg évoque clairement le mouvement #MeToo et répond à des fantasmes meurtriers qui tiendront de la catharsis pour certaines. Pour assouvir leur vengeance, les trois victimes ont un plan assez singulier, « médium saignant ».

5 commentaires
  • Pierre Jasmin - Abonné 11 septembre 2020 08 h 52

    article à communiquer au plus large public possible!

    Avec recommandation expresse d'aller aussi voir et revoir le documentaire bouleversant qui porte deux titres: Que ce soit la loi ou Femmes d’Argentine (portant hélas la seule signature de Juan Diego Fidel Solanas, alors que Victoria Solanas y a travaillé tout autant). Juan Solanas est le fils du réalisateur Fernando Solanas, célèbre pour le film coup de poing l'Heure des brasiers qui révélait le colonialisme sud-américain dès les années soixante, projeté à Montréal par le célèbre cinéma Verdi.
    En Argentine, où l'IVG est interdite, une femme meurt chaque semaine des suites d'un avortement clandestin. Le film suit les témoignages admirables de militantes populaires qui manifestent chaque jour de 2018 dans la rue pour changer une loi caduque, encore appuyée par des sénateurs représentants d'un patriarcat toxique, issu des traditions catholico-militaires.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 11 septembre 2020 10 h 22

    J'ai vu le film «Femme(s)» au Cinéma Beaubien

    Excellent ! Je le recommande chaudement.

    Les témoignages de ces femmes qui ont subi l'excision lorsqu'elles étaient enfants sont particulièrement percutants.

    Le seul petit hic : on y voit l'ancienne gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean. Je m'en serais bien passé.

    • wisner Joselyn - Abonné 11 septembre 2020 14 h 24

      Et pourquoi Michaelle Jean vous repulse autant?

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 11 septembre 2020 17 h 29

      « Répulse » est trop fort.

      Je m'en serais bien passé, non pas parce qu'elle est Noire, mais parce qu'elle était nationaliste avant qu'on lui offre le poste de gouverneure générale. Elle et son mari étaient de bons amis du cinéaste Pierre Perrault et de sa femme. Elle a trahi ses convictions pour un poste fédéraliste d'apparat.

  • Denis-Émile Giasson - Abonné 11 septembre 2020 11 h 10

    Un monde de violences?

    Des hommes ont connus les pensionnats, souvent ceux dirigés par les mêmes bêtes que celles des pensionnats pour autochtones. D'autres ont connu les vestiaires de choeurs d'Église, d'autres encore ont subis les exigences de pères violents, de frères et sœurs «touche-pipi», d'oncles cochons, de cousins vicieux, de coaches et de patrons abuseurs, et ici le masculin inclut le féminin.
    Notre monde est malade de violences de toutes sortes, les incidieuses qui utilisent le chantage au succès et à l'excellence par l'oubli de soi, les trompeuses qui transforment la carrière en «rat race», les identitaires par le combat des genres et des ethnies, les affichées qui se portent comme décoration absolue d'un machisme dominant. J'ai connu un endroit où se pratiquait le «mushroom treatment» la victime devant vivre parmi ses anciens collègues une isolation totale; l'objectif visé: sa mort professionnelle. Comment puis-je le rendre meilleur?
    Les témoignages des victimes de violence, femmes et hommes confondus, serviront-ils à nous mener ailleurs qu'à la simple condamnation. Feront-ils de nous de meilleures personnes et qui sait, des citoyennes et des citoyens convaincus d'acceptation inconditionnelle de l'autre et du respect le plus total de sa volonté. Utopie?