Viser juste

Depuis l’annonce de la présentation d’un discours du Trône le 23 septembre prochain, le premier ministre Justin Trudeau ne cache pas son intérêt pour un plan de relance misant sur une économie plus verte. Sa nouvelle ministre des Finances, Chrystia Freeland, a même parlé d’un plan « pour mieux reconstruire » (« build back better »), une expression qui est devenue le mantra des tenants d’une relance verte.

Le message n’a pas échappé au nouveau chef conservateur, Erin O’Toole. En entrevue au Globe and Mail la semaine dernière, il s’est carrément demandé ce que les libéraux entendaient par « mieux reconstruire ». Selon lui, un tel plan aurait une perspective trop étroite et risquerait de laisser des secteurs en plan, dont celui des énergies fossiles et les petites entreprises.

Il dit vouloir s’attaquer aux bouleversements du climat, mais reste opposé à la taxe sur le carbone et à deux lois libérales, celle sur le processus d’évaluation environnementale et celle sur l’interdiction de trafic de pétroliers le long de la côte nord de la Colombie-Britannique. L’industrie pétrolière et gazière ainsi que le gouvernement albertain sont farouchement contre ces deux lois. M. O’Toole aura un plan, mais il veut d’abord consulter son caucus et les milieux économiques.

Il pourrait toutefois être surpris par ce que plusieurs grandes compagnies auraient à lui dire. Comme ces gens d’affaires qui ont tenu une téléconférence avec l’ancien ministre des Finances, Bill Morneau, le 25 juin dernier. Ils lui ont vanté les mérites d’investissements fédéraux substantiels dans une « relance verte audacieuse ». Après cet échange, 48 dirigeants d’entreprise ont fait parvenir au ministre une lettre reprenant le même message. Parmi les signataires : les p.-d.g. de Maple Leaf, Cogeco, Sun Life Financial, Ivanhoé Cambridge, Canadien Pacifique, Deloitte Canada, Siemens, Telus et même Suncor. Fait intéressant, leur missive était accompagnée d’un rapport intitulé Building back better with a bold green recovery

Écrit par les experts Céline Bak, Toby Heaps et Ralph Torrie, le document décrit comment des investissements fédéraux pourraient aider au virage dans sept grands domaines : la rénovation poussée des résidences et lieux de travail, l’adoption des véhicules électriques, la mobilité active, le verdissement du réseau de distribution électrique, la décarbonisation de l’industrie lourde, le développement de solutions écologiques pour la foresterie et l’agriculture, la fabrication de pièces de véhicule électrique et l’offre de ressources naturelles carboneutres.

Ce ne serait pas simple, mais les retombées pourraient être beaucoup plus importantes que si on reprend là où on avait laissé au début de la pandémie, disent les auteurs. Ils suggèrent qu’Ottawa investisse environ 108 milliards sur 10 ans. Environ 40 % seraient dépensés durant les deux premières années afin de donner le premier coup de fouet nécessaire. Dans l’ensemble, l’effet de levier potentiel serait, au bout de la décennie, des investissements totalisant plus de 680 milliards, 6,3 millions d’emplois, une réduction des gaz à effet de serre permettant de respecter les engagements de l’Accord de Paris et d’importantes économies d’énergie. Même l’Alberta en sortirait gagnante.

L’histoire de cette dernière sert d’ailleurs d’inspiration aux auteurs pour leur choix d’approche en vue de soutenir la transformation du secteur énergétique. Au début des années 1970, rappellent-ils, l’ancien premier ministre albertain Peter Lougheed avait créé et financé à hauteur de 1,4 milliard (en dollars d’aujourd’hui) un organisme destiné à la recherche sur les méthodes d’extraction des sables bitumineux, ce qui a débouché ensuite sur plus de 313 milliards en investissements privés.

Le même genre de volonté politique peut décider de la place que le Canada occupera au sein de l’économie verte. « Si le Canada se retrouve dans le rôle de fournisseur ou d’acheteur au cours des prochaines décennies dépendra des décisions qui seront prises aujourd’hui », avertissent les chefs d’entreprise dans leur lettre à M. Morneau.

D’autres pays ont déjà pris le train dans la foulée de la pandémie. La France a annoncé la semaine dernière un plan de relance de 100 milliards d’euros sur deux ans et demi dont près du tiers va à la transition écologique. L’Allemagne entend favoriser la marche vers une économie carboneutre. L’Union européenne s’est fixé le même objectif pour 2050 et a réservé à l’action sur le climat le quart du 1,14 billion d’investissements proposés.

Les grandes lignes du plan libéral seront dévoilées dans deux semaines. On verra alors si c’est du sérieux ou de la poudre aux yeux. Les conservateurs devront bien soupeser leur réponse, car s’ils maintiennent la trajectoire environnementale tracée durant la dernière campagne électorale et la course à la direction, ils pourraient renforcer l’impression d’une équipe en retard sur son époque.

Tous les gouvernements s’apprêtent à dépenser des sommes colossales pour relancer l’économie. Ces investissements seront d’une rare ampleur, de celle que l’on ne voit qu’une fois par génération, une occasion de faire mieux qu’il serait irresponsable de laisser passer.

3 commentaires
  • Rose Marquis - Abonnée 9 septembre 2020 07 h 41

    Espoir

    Un espoir basé non seulement sur les revendications des écologistes mais aussi de dirigeants de grandes entreprises, c'est de bonne augure. Mais soyons vigilants!

  • Gilbert Talbot - Abonné 9 septembre 2020 13 h 21

    Des élections en vue

    Enfin! Même les grandes entreprises proposent au gouvernement fédéral de profiter du réinvestissement nécessaire pour s'orienter fermement vers la transition écologique. Ce pourrait être l'enjeu majeure des prochaines élections fédérales, qui pourraient survenir dès cet automne selon les "Mordus de politique" de RDI.

  • Pierre Simard - Abonné 10 septembre 2020 11 h 36

    ce qui manque

    Ce qui manque des priorités à inclure dans cette relance de l'économie, c'est le transport, source d'une grande partie de la pollution atmosphérique. Oui, il y a la transition vers les véhicules électriques, mais où sont les projets de trains électriques, en commençant par les trains électriques à haute vitesse comme on peut voir en Asie et en Europe? On dirait que le Canada n'a pas la population pour justifier de tels projets, mais gardons les cas spécifiques. La population dans le corridor Québec - Windsor est définitivement assez élevé surtout quand on considère le nombres de vols entre Montréal et Toronto (ajoutons Ottawa et Halifax aussi). Penser aussi qu'il y a beaucoup de vols et de trafic routier entre Calgary-Edmonton ou Regina-Saskatoon, et Vancouver vers les villes d'intérieur. Il me semble qu'en considérant également l'éfficacité et la vitesse, ces projets seraient parmi les priorités de cette relance. Et, éventuellement, tout le système de transport ferroviaire pourrait devenir électrique.