La surprise d’octobre?

Dans la saison électorale présidentielle, la « surprise d’octobre » fait paradoxalement partie des événements attendus. De l’annonce par Kissinger d’une paix à portée de main au Vietnam en octobre 1972, à la diffusion de la « Hollywood Tape » du candidat républicain et des courriels de la candidate démocrate en octobre 2016, en passant par les rebondissements de l’affaire de la libération des otages à Téhéran en octobre 1980 ou encore la divulgation de la vidéo de Romney raillant les 47 % d’Américains non imposables en 2012, ces événements parfois spontanés, parfois créés de toutes pièces, ou simplement diffusés à une date optimale, ont pu avoir un impact déterminant sur le comportement de l’électorat.

Il était donc logique que l’annonce par le président, dans son discours à la convention républicaine, de la production d’un vaccin « d’ici la fin de l’année, voire plus tôt », conjuguée à une directive du Center for Disease and Control Prevention (CDC), laisse entrevoir un scénario du type « surprise d’octobre ». Sauf que la surprise n’en est pas vraiment une. En effet, dans sa lettre aux gouverneurs, le directeur du CDC, Robert Redfield, demande aux États de se préparer à l’administration de vaccins d’ici le 1er novembre en accélérant les procédures d’homologation de l’agence privée qui doit distribuer les vaccins localement. Dans le même temps, le CDC a émis des directives plus précises quant à l’expédition, la manutention et l’administration de deux vaccins dont on sait qu’il s’agit de ceux produits par Moderna et Pfizer / BioNTech.

Jusque-là, en principe, tout va bien. Le hic est qu’aucun des 150 vaccins à l’étude n’a achevé la phase 3 de son développement. En l’état actuel des choses, les plus avancés n’ont été testés que sur quelques dizaines de personnes, alors que la phase 3 prévoit des tests à grande échelle pour en évaluer les risques à terme. Ce n’est d’ailleurs qu’à l’issue de cette étape que la Food and Drug Administration (FDA) donne son approbation : la procédure repose sur des critères scientifiques, assurant tant l’efficacité que l’innocuité du vaccin. Dans des cas exceptionnels toutefois, en cas d’urgence et en l’absence d’autre option, la FDA peut opter pour une procédure accélérée, l’EUA (Emergency Use Authorization). Ce que le comité consultatif sur les vaccins et les produits biologiques connexes de la FDA, qui se réunit le 22 octobre prochain, pourrait envisager… à quelques jours de l’élection.

Et c’est là où le bât blesse. 2020 a montré la vulnérabilité aux pressions politiques des entités (dont le CDC et la FDA) qui relèvent du département de la Santé et des Services sociaux que dirige Alex Azar, inféodé au président. La preuve en est qu’après avoir approuvé en urgence et sans preuve scientifique l’hydroxychloroquine et la chloroquine en mars, la FDA a retiré son approbation 10 semaines plus tard puisque leur efficacité n’a pas été prouvée et que des risques cardiaques se sont avérés. De la même manière, elle a autorisé en urgence en mai le recours au Remdesivir, utilisé dans la lutte contre l’Ebola, et l’élargissement de son application le 28 août, bien qu’aucune recherche n’ait établi son efficacité. Il en va de même pour l’approbation accélérée du recours au plasma convalescent le 23 août, sur la base d’études préliminaires dont les résultats sont contestés.

Or, l’histoire montre qu’un processus trop rapide comporte des risques, comme lorsque le vaccin contre la grippe porcine, développé en quelques mois et administré en 1976 à 40 millions de personnes, a été corrélé à l’apparition du syndrome de Guillain-Barré chez nombre de ses bénéficiaires. Ou comme en 1955, lorsque l’administration de vaccins contre la polio a infecté 70 000 personnes, dont 164 sont restées sévèrement paralysées. Ou encore dans les années qui vont suivre, lorsqu’un vaccin contre la polio a exposé des millions de personnes à un virus oncogène.

À l’époque, les effets de la poliomyélite étaient visibles dans la population, et la mémoire des « poumons d’acier » sur lesquels certains malades devaient se reposer supplantait la peur d’un accident vaccinal. Il en va différemment aujourd’hui : l’érosion de la confiance, à une époque où les fausses informations se multiplient, qu’elles émanent de réseaux partisans, des médias sociaux ou du président lui-même, pourrait déterminer l’issue de l’élection. Selon les sondages récents, les trois quarts des Américains estiment que le processus d’approbation est plus politique que scientifique, et s’inquiètent de l’innocuité d’un vaccin homologué trop rapidement, tandis qu’un quart des adultes a déjà annoncé qu’il refuserait le vaccin. Or, début août, 417 experts de la santé expliquent dans une lettre à Stephen Hahn, qui dirige la FDA, que la réussite d’une campagne de vaccination repose sur sa capacité à immuniser un pourcentage suffisant de la population pour protéger son entièreté. Faute de confiance, la couverture vaccinale ne suffira pas à endiguer l’épidémie.

Si le vaccin s’avère peu efficace, le sentiment de fausse sécurité pourrait mener à un relâchement des mesures et générer une autre vague. Si les accidents vaccinaux se multiplient, c’est la confiance dans tout le procédé qui sera obérée, et les répercussions pourraient être considérables, dont la résurgence de maladies que l’on pensait éradiquées. Dans tous les cas, une simple manipulation politique affecterait durablement la santé en Amérique du Nord. Et de cette élection, c’est la science qui sortira grande perdante.

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