John sans tête

Le spectacle à pleins écrans du déboulonnage de la statue de sir John A. Macdonald à la place du Canada samedi dernier par des manifestants antiracistes saisissait les esprits. Surtout avec sa tête décapitée roulant sur le pavé, offerte à tous les jeux de pied. Le père de la Confédération célébré depuis 125 ans au centre-ville, jugé raciste et colonialiste par plusieurs, retrouvera-t-il son socle et ses colonnades ? Pas sûr.

Il n’appartient pas à des groupuscules de régler par vandalisme le sort des figures politiques du passé. Surtout quand les déboulonnages en série se marient au climat de révisionnisme qui enflamme l’Occident dans le sillage des États-Unis, faisant craindre avec raison l’effacement de la mémoire. Et les précédents sont toujours dangereux.

À Victoria, le monument à la mémoire de Macdonald fut pourtant retiré sous décision municipale il y a deux ans devant l’hôtel de ville. François Legault voudrait remettre sur son socle celui de Montréal. La mairesse Valérie Plante attend plutôt l’avis du Bureau d’art public de Montréal et d’un comité d’experts et d’historiens avant de trancher, et semble pencher vers une nouvelle localisation en 2021. À elle, la décision finale.

Depuis le temps que cette statue se voit peinturlurée, couverte de graffitis et que des pétitions circulent pour réclamer son retrait, une plaque commémorative expliquant les controverses autour du politicien célébré aurait pu du moins être installée sur sa base. Panne de mises en perspectives historiques par inertie municipale.

Des ponts instables

L’art public commémoratif est-il sacré ? Rappelons que l’Allemagne sur ses places a éliminé les statues des dirigeants du 3e Reich, et la France celles des membres du régime de Vichy. En Europe de l’Est, tant de bustes de Staline et de Lénine furent fracassés après la chute de l’Union soviétique. Quand les plaies mémorielles sont trop vives, mieux vaut retirer certaines figures emblématiques du paysage. Avec discernement. Si les bronzes des généraux sudistes esclavagistes de la guerre de Sécession gagnaient à s’effacer de l’espace extérieur américain au nom du bien commun, plusieurs déboulonnages récents de figures historiques scandalisaient : statues abîmées de De Gaulle en France, de Churchill en Angleterre. Allons donc ! L’époque est trouble et nos ponts érigés entre hier et aujourd’hui si instables… L’histoire n’est jamais pure et la gestion des commémorations publiques pas simple du tout.

On peut choisir de lire un livre, de regarder un film ou d’entrer dans un musée, mais les statues et monuments extérieurs à la gloire des héros d’hier, à la fois œuvres d’art et symboles, s’imposent aux regards des passants sans réclamer leur avis. Les décisions qui les concernent commandent des examens minutieux, au besoin réévalués par des experts. Pas les œuvres diffusées entre quatre murs, à consulter librement par qui le veut bien.

John A. Macdonald, 1er premier ministre du Canada de 1867 à 1873, et de 1878 à 1891, père de la Confédération qui étendit les limites du pays durant son long règne, a droit de mémoire, mais que de taches sur son nom !

« Même si tous les chiens de la province de Québec aboient, Riel sera pendu », décrétait celui qui balayait les demandes de grâce pour le chef francophone métis manitobain, largement appuyé chez nous. Le soir de l’exécution de Louis Riel à Regina, le 16 novembre 1885, des milliers de Montréalais s’étaient réunis sur le Champ-de-Mars pour pendre des mannequins à l’effigie de Macdonald et de son entourage. L’animosité ne date pas d’hier, ici comme ailleurs. Francophobe, cet homme d’État taxait par ailleurs indûment les ressortissants chinois exploités et n’a jamais caché son aversion pour les premiers occupants du pays.

Les pensionnats autochtones furent instaurés sous sa gouverne. Sa politique ethnocide envers les Premières Nations des Plaines afin de mieux coloniser leurs terres prônait les contaminations, les famines et les exécutions sommaires.

Facile de juger le passé selon nos critères d’aujourd’hui, mais quand même… On invite les Québécois à se plonger dans des livres d’histoire de la Nouvelle-France et du Canada pour saisir les contextes houleux et souvent sanglants des époques précédentes. L’ignorance collective en ces matières est immense et désolante. Reste que l’héritage socioculturel de sir John A. Macdonald, quoiqu’à moitié connu, fera longtemps crier.

Ne serait-il pas sage, une fois l’émoi passé, d’exposer sa statue controversée dans un musée montréalais où les mises en contexte sont aisées ? Et non la réinstaller en plein air, bientôt encore rougie, noircie, griffonnée, déboulonnée, guillotinée sous la vindicte, restaurée à grands frais d’une fois à l’autre ? On ose une suggestion : rentrez-la au chaud. Montrez-la, commentez-la. Mais l’exhiber dehors, dans son cas, ça suffit !

19 commentaires
  • Paul D'Amour - Abonné 3 septembre 2020 04 h 42

    Super Article

    Une idée magnifique, raisonnable, appaisante et réfléchie: "On ose une suggestion : rentrez-la au chaud. Montrez-la, commentez-la. Mais l’exhiber dehors, dans son cas, ça suffit !"
    J'aime bien vos nuances,
    Paul D'Amour, abonné

  • Louise Collette - Abonnée 3 septembre 2020 07 h 00

    Merci

    Merci Madame, magnifique article, c'est ce qui a été écrit de mieux et de plus pertinent à ce sujet, depuis le déboulonnage.

    La mémoire, important la mémoire, savoir ce qui s'est passé, il FAUT connaître les faits et faire attention de ne pas effacer les traces de l'histoire.
    <<Un peuple qui ne connaît pas son passé se condamne à le revivre>>

    C'est toujours agréable de vous lire.

  • Daniel thérien - Inscrit 3 septembre 2020 07 h 16

    Pourquoi l'exhiber dans un musée ?

    Votre commentaire mi-figue mi raisin pour cet assassin de peuples me fait froid dans le dos. Pensez-vous sérieusement qu'exposer dans un musée l'homme recevrait ce qu'il mérite?: la dénonciation voire l'oubli, mis en valeur ou du moins en perspective, car c'est tout ce qu'il a droit.
    Vous vous insurgez contre le déboulonnage par des groupuscules, vraiment ? groupuscules ? quand ces gens qui clament haut et fort une nouvelle façon de voir le monde, partout sur la planète, vous les traitez de groupuscules ? On croirait presqu'entendre un personnage des Précieuses Ridicules de Molière parlant dans son salon !
    Et les révolutionnaires Français qui déboulonnèrent les statues des rois étaient des groupuscules aussi je suppose ? Et ceux qui firent tomber les statues de Lénine et Staline ?
    Nous continuerons d'aboyer, même à mon âge respectable de 62 ans, comme des “chiens de la Province de Québec ” que nous sommes contre ces colonisateurs anglais, odieux, cruels et leurs “power-trip fuckés”. Il n'y a pas de vision d'époque ou de protection par l'époque devrais-je dire, pour cela, Hitler reste Hitler à n'importe quelle époque et indépendamment comment on regarde le personnage. De même pour ce “chien d'assassin de peuples autochtones et Québécois” (pour le paraphraser).
    En jetant à terre ces statues, ces groupuscules éduquent autrement plus rapidement et efficacement, que les livres d'histoire et que les musées où 90% des personnes ne vont jamais. OUI 90 % du peuple ne va jamais dans les musées car ils travaillent comme des “chiens” à la sueur de leur front.
    Pour finir vous dîtes: “Ne serait-il pas sage...? Vous croyez qu'on conscientise le monde par la sagesse, les séances au musée (je me répète) etc.? Vous voulez qu'on la rentre au chaud et qu'on fasse un arrêt devant sa statue ? le fait-on pour Hitler ?
    La rentrer au chaud ? J'en ris encore ! Non tout ce que cet homme mérite c'est la froideur de l'oubli et la cave pleine de poussière et de fils d'araignées.

    • Charles-Étienne Gill - Inscrit 3 septembre 2020 16 h 48

      La différence avec Hitler, c'est que l'Allemagne actuelle n'est pas le 3e Reich. Mais le Canada de Trudeau fils est la continuité du Canada de son fondateur.

      Si l'on n'est cohérent, c'est le pays qui doit changer, après on s'occupera des statues. Je partage votre point de vue, mais comme le Canada ne change pas, le pouvoir doit montrer sa couleur en restaurant la statue. C'est précisément le problème des militants antiracistes, ils s'attaquent uniquement aux symboles, parce que s'ils voyaient le fond, ils se rendraient comptent que c'est colon en maudit d'importer un combat US et de l'imposer dans la langue des Orangistes. C'était la même chose avec SLAV Resistance, ça criait au racisme en anglais alors que Lepage venait de monter 887. Ça reproduisait exactement le manque de sensibilité que ça repproche à tout le monde d'opérer.

      D'ailleurs, les Orangistes qui ont brûlé le parlement de MTL c'était aussi un «groupuscule»? Dans les deux cas dont vous parlez (URSS, France républicaine), le régime était tombé, ici le régime est en grande forme.

      Alors ce théâtre me fait rire, c'est comme déboulonner une statue de Staline alors que c'est la Pravda de Brejnev qui vous dit de le faire.

      Et le campus de Saint-Jean, en Alberta qui est menacé... Macdonald se porte très bien.

    • Hélène Lecours - Abonnée 4 septembre 2020 07 h 22

      Monsieur Therrien, je ne suis pas loin d'être d'accord avec vous, sauf que, en ce qui concerne des monstres comme Hitler et bien d'autres, on ne cesse de les raconter et d'essayer de comprendre comment ils ont pu en arriver là. Quant à Mc Donald, ses méfaits étaient déjà en bonne partie oubliés et il ne faut pas les oublier. Pense-vous qu'on m'a enseigné ça à l'école? Ce sont les statues intérieures qu'il faut déboulonner. Toutes les statues intérieures, en commençant par les pires.

  • Gilles Roy - Abonné 3 septembre 2020 07 h 32

    Autre piste possible

    Je propose plutôt que l'on garde la statue dehors. Et que l'on enseigne aux pigeons où aller déféquer.

    • Paul D'Amour - Abonné 3 septembre 2020 12 h 29

      Faudra un jour, M. Thérien, faire la distinction entre l'histoire et la rancune, car nous ne pourrons jamais effacer le passé, autrement que de s'en servir pour bâtir un futur exempt de politiciens scabreux à qui le peuple accorde le pouvoir. Il convient de dénoncer l'histoire pour la remettre en contexte sans nécessairement le faire avec rage comme un chien qui aboie au risque de donner raison à Macdonald. Le dénoncer calmement, objectivement et sereinement aurait le mérite de ne plus jamais élire ce genre de monde abject. Dans le même ordre d'idées, si vous pouvez en convenir à 62 ans, que feront les Américains face à une statue de TRUMP dans 200 ans. À 78 ans j'apprends encore de mes erreurs, j'ai d'abord besoin de les reconnaître pour m'assurer de ne pas les répéter.

  • Pierre Labelle - Abonné 3 septembre 2020 07 h 54

    Sans tête vous dites!

    Que sa tête de bronze ainsi que le reste aille se faire voir ailleur dans ce cher Canada aduler par les disciples des Trudeau, Chrétien et autres "fédéraleux".