Les héros et les anges gardiens

La vidéo, captée à Paris en mai 2018, a fait le tour du monde. L’image est floue à cause d’une main tremblante, le cadre bouge. On entend les passants qui s’exclament, et pour cause : un petit enfant est suspendu à bout de bras sur le rebord d’un balcon, quinze mètres au-dessus du sol. Soudain, un homme entreprend d’escalader la façade de l’immeuble, à mains nues. Après une ascension fulgurante de quarante-cinq secondes, l’homme atteint le balcon où se trouve l’enfant, l’agrippe par le bras et le balance du côté sûr de la rambarde. Applaudissements, cris de joie.

Tous les médias ont aussitôt cherché à s’entretenir avec le héros du jour. On apprend qu’il s’agit de Mamoudou Gassama, un Malien de 22 ans arrivé en France quelques mois plus tôt, de façon irrégulière. Ce héros, révèle-t-on, fait partie de ces sans-papiers africains si souvent dépeints comme des indésirables dans l’Hexagone. Mais au lieu de refroidir les ardeurs du public et des plateaux, cela produit l’effet contraire. Soudain, la narration devient sublime : un homme arrivé « illégalement » au pays se fait pardonner de l’affront commis à la société française en posant un geste grandiose, en faisant preuve d’un courage exceptionnel. La mairesse de Paris, Anne Hidalgo, s’engage sur Twitter à l’aider à obtenir la nationalité française. Gassama est reçu à l’Élysée par Emmanuel Macron, où l’on annonce que son statut sera régularisé.

« Plus rien ne sera plus jamais pareil, Mamoudou », lui dit une journaliste en appuyant sur chacun de ses mots. Gassama se contente de hocher la tête. J’aurais voulu savoir ce qu’il pensait à cet instant. Peut-être pensait-il à l’absurdité d’avoir tout quitté, tout risqué, pour voir son sort ainsi résolu par le plus pur des hasards. Du courage, il avait dû en avoir bien avant, et il lui en fallait sans doute tous les jours. Mais on n’ouvre pas les portes de l’Élysée pour reconnaître la tragédie ordinaire des migrants.

L’anecdote date, me direz-vous. Mais je n’arrête pas d’y penser depuis l’annonce, chez nous, du programme de régularisation du statut des « anges gardiens » qui ont été au front durant la pandémie. L’histoire de Mamoudou Gassama, me semble-t-il, a des ressorts semblables. Car si elle était aussi attrayante pour les médias et les politiciens, c’est surtout pour ce qu’elle raconte en sous-texte. Au lieu d’humaniser les sans-papiers, de légitimer leur présence, elle affirme insidieusement le contraire. En célébrant le geste exceptionnel de l’un, on souligne, en creux, la dette des autres à l’égard de leur société d’accueil (sans jamais parler, bien sûr, de l’autre dette, celle de l’Occident envers les régions du monde qu’il a pillées). On rappelle que les migrants doivent mériter leur place, faire preuve d’une abnégation totale, être prêts à tous les sacrifices ; et que l’accession à la citoyenneté n’est pas conditionnée par la reconnaissance de leur dignité humaine, mais par un idéal d’héroïsme, d’exception ou par un calcul d’utilité économique. Rien de nouveau sous le soleil, d’ailleurs : c’est la norme implicite des politiques migratoires dans tous les pays du Nord global.

C’est la même chose avec les « anges gardiens », à qui l’on offre aujourd’hui le refuge. « Les demandeurs d’asile qui sont venus prendre des risques en travaillant dans le réseau de la santé pendant la pandémie, bien, pour les remercier, [on] va les accepter comme immigrants », a déclaré François Legault. Mais le caractère restrictif du programme proposé a été largement décrié. On a entendu des histoires absurdes et révoltantes. Dans ces pages, on présentait récemment une femme travaillant depuis plusieurs années dans une résidence pour personnes âgées, exclue du programme parce que sa demande d’asile a été refusée dans le passé. Elle n’a pourtant pas hésité à risquer sa vie pendant la pandémie.

On a aussi exclu les immigrants et les demandeurs d’asile qui occupent, en large partie, les emplois pénibles, risqués, mal rémunérés, mais non moins essentiels, partout dans l’économie — service, entretien, transformation alimentaire. Ils étaient là avant la pandémie et ils ont continué tout au long, au péril de leur santé. Mais leurs efforts ne cadrent pas avec le récit que tente de constituer le gouvernement pour se donner une belle jambe, tout en rappelant — et c’est l’élément central — que la présence du migrant n’est tolérable que si celui-ci est héroïque, angélique et docile.

Faut-il s’en étonner ? Avec le gouvernement Legault, l’intention d’alimenter la méfiance généralisée par rapport aux immigrants est claire depuis le début. Claire dans le discours comme dans les décisions politiques, du projet de loi 21 à la modification précipitée du PEQ, en passant par les atermoiements sur la baisse des seuils migratoires, et l’insistance à ne valoriser les immigrants qu’en fonction de leur capital humain. Le programme pour les « anges gardiens » s’inscrit dans la même lignée, et son caractère exclusif est en ce sens fondamental, car on ne peut pas reconnaître que les nouveaux arrivants constituent une part fondamentale de la force de travail et qu’ils sont un maillon essentiel du tissu social sans que l’édifice idéologique des politiques migratoires restrictives s’effondre.

32 commentaires
  • Hélène Lecours - Abonnée 21 août 2020 04 h 34

    Oui

    Oui, madame Lanctôt, il faut continuer à frapper sur ce clou. Si on veut continuer à payer nos jeunes blancs valides à ne rien faire, nous avons besoin de tous ces gens prêts à travailler avec courage (dans des conditions souvent mauvaises disons-le) et leur accorder la citoyenneté. Ce que nous faisons aux plus petits, en bon et en mauvais, nous reviendra au centuple à travers les prochaines générations, alors que nous serons je l'espère enfin une seule race humaine, qui aura appris de ses erreurs.

    • Nadia Alexan - Abonnée 21 août 2020 10 h 16

      Oui. Je penche dans le même sens, madame Lecours. Au lieu de se mettre dans les souliers de ceux et celles qui fuient leurs pays d'origine à cause des atrocités commises par les multinationales qui exploitent leurs ressources avec impunité et en même temps, utilisent une main-d’œuvre à bon marché, nos gouvernements les diabolisent.
      Et même quand les immigrants s'avèrent indispensables comme «nos anges gardiens,» on se comporte encore envers eux avec mépris et mesquinerie.

    • Marc Pelletier - Abonné 21 août 2020 12 h 23

      Oui Mme Lecours !

      Merci pour votre propos que j'appuie totalement.

      La chronique de Mme Aurélie Lanctôt mérite d'être lue et relue : elle est en quelque sorte une antidote qui peut injecter une dose d'humanisme dans notre société. Grand Merci Mme Lanctôt !

  • Jean Lacoursière - Abonné 21 août 2020 08 h 10

    Pour reprendre le dernier mot de cette chronique

    J'ai trouvé la lecture de cette chronique intéressante, sauf que le dernier paragraphe la fait... s'effondrer.

    • Christian Roy - Abonné 21 août 2020 15 h 07

      La CAQ ménage une population fragile au plan de l'identité... et sensible à la peur de l'envahissement. C'est le propre de toutes les nations... mais le cas est ici-même particulièrement aïgue. Ajoutez à cela que le Québec bénéficie d'une économie de pays "développé"(en d'autres termes, privilégiée et présumément dominante) et tout ce dernier paragraphe me semble justifié.

    • Louise Collette - Abonnée 21 août 2020 16 h 59

      De votre avis Monsieur Lacoursière.

  • Clermont Domingue - Abonné 21 août 2020 08 h 21

    Le rejet des pauvres...

    Chère Aurélie,encore une fois, votre texte nous donne mauvaise conscience. L'égoisme produit l'injustice et nous espérons que l'injustice ne conduise pas au terrorisme. Ainsi va le monde. Misère...

  • Gilles Delisle - Abonné 21 août 2020 08 h 23

    En inversant cette histoire!

    Ces gens ont fui leur pays, parce qu'ils étaient brimés et opprimés de mille et une façons. Si vous auriez vécu dans un état minable, corrompu , alors que votre espérance de vie aurait été d'au plus 25 ans, qu'auriez-vous fait pour vous en sortir? Vous expatriez dans un autre pays de l'hémisphère Nord, en étant prête à faire n'importe quel métier pour vous délivrer de ce pays qui vous a tant fait souffrir et qui ne vous à donner aucune chance! Ces gens se donnent beaucoup pour travailler dans la société québécoise et apporter leur soutien durant cette période difficile, mais on doit rester les deux pieds sur terre en constatant cette situation et prendre conscience que la plupart de ces gens auront travaillé '' dur '' en arrivant ici, mais ils auront gagné un nouveau pays, qui leur aura permis de sortir de la misère.

    • Marc Therrien - Abonné 21 août 2020 17 h 46

      Et est-ce à dire qu'ayant connu la misère, on peut espérer que la majorité de ces arrivants d'ailleurs se contenteront de ce minimum de confort qui ne saurait plus motiver les passionnés du confort appeler "tanguys" qui n'ont pas le cœur ou le courage de quitter le cocon du domicile familial de peur de vivre cette petite misère québécoise tant appréciée par ces réfugiés?

      Marc Therrien

  • Richard Lupien - Abonné 21 août 2020 08 h 29

    La loi 21

    Madame Lanctôt,
    La loi 21 n'est pas contre les immigrants mais contre le port d'un signe religieux dans les écoles. Partout ailleurs, tout citoyen peut porter le signe religieux à sa guise.
    Vous faites allusion au voile que portent plusieurs enseignantes ou infirmières. Il faudrait je crois qu'il serait important de connaître les raisons de cette habitude pour certaines femmes de porter ce voile.
    En Iran, le guide spirituel de la Révolution de 1979, l’ayatollah Khomeini, impose le port du voile islamique aux femmes : elles doivent sortir voilées et ne pas se maquiller, elles peuvent avoir des activités sociales, mais avec le voile. «Les femmes doivent se soumettre à la charia et, appartenant à leur mari, n’ont plus aucun droit : votre femme, qui est votre possession, est, en fait, votre esclave».
    Le lendemain, 8 mars 1979, et les jours suivants, à l’occasion de la journée internationale des femmes, des centaines de milliers de femmes manifestent dans les rues de Téhéran et d’autres villes contre le port obligatoire du hidjab (voile, tchador, etc.) et pour l’égalité. Beaucoup de gens à Téhéran se mettent en grève et descendent dans la rue.
    Aux cris de « la liberté est notre culture, rester à la maison notre honte ! » ou encore de « liberté et égalité sont nos droits imprescriptibles ! », ce sont alors des milliers de femmes qui protestent devant l’Université de Téhéran, tête nue, donnant le mouvement à ce qui allait être la plus grande marche des femmes contre le hidjab obligatoire.
    Un homme a décidé pour l'avenir de dizaines de millions de femmes.

    • Nadia Alexan - Abonnée 21 août 2020 15 h 21

      Ce n'est pas la faute des immigrants, si nos gouvernements les laissent faire à leur guise, sans contraintes et sans balises. Il faut que nos gouvernements interdisent le port des signes religieux pour tous les fonctionnaires et tous les enseignants.
      Il faut arrêter de mêler la religion avec la politique, surtout dans nos universités.

    • Marc Therrien - Abonné 21 août 2020 17 h 52

      « La loi 21 n'est pas contre les immigrants ». Certes, mais elle vise, concerne et affecte particulièrement une catégorie de citoyens qui n’est pas incluse dans la majorité historique francophone des Québécois nés ici et descendants des colons d’origine française.

      Marc Therrien