La musique de Schmitt

Je n’ai pas pu, cet été, fréquenter le Festival de Lanaudière, sinon virtuellement. Pour me mettre dans l’ambiance du concert de conclusion donné quasi en direct, le 9 août, par l’éblouissant pianiste Charles Richard-Hamelin et mettant en vedette Beethoven et Chopin, j’ai lu Madame Pylinska et le secret de Chopin (Le livre de poche, 2020), le plus récent essai musical d’Éric-Emmanuel Schmitt.

Quand j’aime un classique, je ne me demande pas si mon jugement est bon. L’autorité de la tradition me rassure. À la limite, on peut ne pas aimer Molière, Maupassant ou Gabrielle Roy — ils font partie de mes préférés —, mais on ne peut, sérieusement, contester leur valeur littéraire.

Aimer un auteur contemporain ne relève pas de la même évidence. Je suis, par exemple, un fidèle lecteur de l’œuvre de Schmitt. Chaque fois que je dis cela, il se trouve un soi-disant lecteur exigeant, un demi-habile, selon le mot de Pascal, pour se surprendre de mon attachement à cet écrivain populaire. « Quoi ? me réplique-t-on. Tu aimes ce marchand de bons sentiments ? » Me tromperais-je ? Je n’en exclus bien sûr pas la possibilité, mais je reste prêt à défendre mon jugement.

Dans Éric-Emmanuel Schmitt ou les identités bouleversées (Albin Michel, 2004), le philosophe belge Michel Meyer, spécialiste de la rhétorique, me vient en aide dans cette mission. « Le succès, écrit-il, peut voiler la profondeur. » Et du succès, Schmitt, qui « est aujourd’hui l’auteur français contemporain le plus lu et le plus joué dans le monde », en a beaucoup. Trop pour être élevé au rang d’écrivain profond ? Il faut plutôt croire, répond Meyer, que, comme cela arrive dans quelques rares cas, « le génie est devenu à la mode ».

Pour justifier son point de vue, Meyer évoque, avec raison, le style « épuré, précis » de Schmitt, qui « agence les mots et les phrases en épousant l’évidence du monde, avant qu’une faille ne se glisse, imperceptiblement ». Et cette faille est celle qui révèle l’ébranlement des humains d’aujourd’hui devant « les grands problèmes de l’existence, ceux que nous nous posons tous, [et qui] n’ont en réalité pas de solution, mais seulement des réponses » qui « aident à vivre, ou à mourir », sans être jamais définitives. Schmitt, conclut Meyer, « est un écrivain de l’espérance dans un monde désespéré ». Cela explique son succès, mais n’entame pas sa profondeur.

Contrairement à Meyer, je n’aime pas tout dans l’œuvre de Schmitt. Si je suis ébranlé par les critiques de ses contempteurs, c’est que je considère, comme eux, que les ouvrages de l’auteur appartenant au « Cycle de l’Invisible » — notamment Oscar et la dame rose — n’évitent pas les facilités spiritualo-philosophiques. Je ne serais plus au rendez-vous si l’œuvre de Schmitt se résumait à ces bluettes. De même, son théâtre le plus récent n’est pas à la hauteur de ses brillantes premières pièces — La nuit de Valognes, Le visiteur et Le libertin —, parmi les meilleures du répertoire contemporain.

Le Schmitt que j’aime, c’est le nouvelliste classique et inspiré, surtout, le romancier de L’Évangile selon Pilate et l’apologiste des grandes figures de la musique classique. Ses essais sur Beethoven et Mozart, réunis dans Mes maîtres de bonheur (Le livre de poche, 2017), sont lumineux. Les grands compositeurs, écrit Schmitt, « ne se réduisent pas à des fournisseurs de sons : ils sont aussi des fournisseurs de sens ».

Chez Beethoven, l’écrivain trouve une leçon de courage dans l’adversité, le choix de la ferveur, même devant l’abîme. Chez Mozart, il trouve une lucidité devant la souffrance qui n’exclut pas la célébration de la vie ainsi que la brillante fusion d’un art galant et d’un art savant.

« Mon écriture, explique Schmitt dans Plus tard, je serai un enfant (Novalis, 2017), doit beaucoup à la fréquentation de Mozart, à son économie de moyens, à sa sobriété, à sa stratégie de la litote, à son amabilité, à sa capacité à rester lumineux jusque dans les zones obscures, à son art d’utiliser le moins de matière pour obtenir un maximum d’effets… Mon écrivain préféré est un musicien ! »

Charmant et subtil, le livre sur Chopin raconte les leçons de piano de Schmitt avec une Polonaise excentrique. Il permet à l’auteur de multiplier les commentaires sagaces sur l’œuvre du compositeur. En se livrant à une critique de l’épate virtuose et à un éloge d’un art de la nuance et de l’intériorité, l’écrivain y révèle son art poétique. « Écris toujours en pensant à ce que t’a appris Chopin, lui disait Madame Pylinska. Écris piano fermé, ne harangue pas les foules. Ne parle qu’à moi, qu’à lui, qu’à elle. Demeure dans l’intime, ne dépasse pas le cercle d’amis. Un créateur ne compose pas pour la masse, il s’adresse à un individu. Chopin reste une solitude qui devise avec une autre solitude. Imite-le. » J’aime la musique que ça donne.

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