Un homme défait

En annonçant sa démission lundi soir, Bill Morneau avait l’air d’un homme abattu. Non pas en raison de la crise économique ou des défis hallucinants qui attendront le ministre des Finances au cours des prochains mois. Mais plutôt parce qu’il venait de perdre un combat qu’il aurait dû savoir qu’il perdrait.

Le premier ministre Justin Trudeau ne tolère pas la dissidence au sein de son Conseil des ministres. Jody Wilson-Raybould et Jane Philpott l’ont appris à leurs dépens durant l’affaire SNC-Lavalin. C’est maintenant au tour du grand argentier de subir le même traitement de la part de son patron.

Certes, M. Morneau a peut-être précipité son départ en faisant preuve du même manque de jugement que M. Trudeau en octroyant un contrat fédéral à UNIS, un organisme avec lequel sa famille entretenait des relations étroites. Mais ce scandale aura servi de catalyseur à sa démission plutôt que d’en être la cause principale. Cette dernière se trouve plutôt du côté des désaccords de plus en plus évidents entre M. Morneau et le bureau du premier ministre à propos des politiques de relance économique.

Dès son élection en 2015, M. Morneau avait servi de pont entre un gouvernement qui se voulait progressiste et une communauté d’affaires pour qui la rigueur budgétaire était prioritaire. M. Trudeau avait promis de recourir à des déficits modestes durant les trois premières années du mandat avant d’équilibrer le budget en 2019. Il n’a pas tenu sa promesse. Mais il est certain que, sans la présence de M. Morneau aux finances, le déficit aurait été beaucoup plus grand encore.

Avec la pandémie et les programmes lancés en catastrophe pour venir en aide aux individus et aux entreprises frappés par la fermeture de l’économie, le gouvernement a ouvert les vannes pour éviter qu’une récession ne devienne une dépression. La Banque du Canada a facilité le tout en devenant pour la première fois un acheteur d’obligations fédérales, permettant ainsi à Ottawa d’emprunter à sa guise. Mais tout le monde sait que cette situation ne peut pas durer indéfiniment.

Or, les stratèges entourant M. Trudeau voudraient que ce dernier profite de la crise actuelle pour prendre un virage encore plus progressiste. Depuis des semaines, le bureau du premier ministre tient des discussions avec des experts sur un plan de relance axé sur l’intervention gouvernementale. L’entourage de M. Morneau se plaint d’avoir été écarté de ces mêmes discussions.

M. Morneau a semblé être devenu un ministre des Finances sur papier seulement. Les décisions sur le plan de relance se prenaient dans le bureau du premier ministre. M. Trudeau entend procéder à une vaste réforme de l’assurance-emploi pour assouplir les critères d’admissibilité du programme. Une politique industrielle axée sur la décarbonisation de l’économie serait aussi en préparation.

M. Morneau aurait souhaité ralentir les ardeurs de ses collègues au Conseil des ministres pour une telle expansion de l’État alors qu’Ottawa prévoit déjà un déficit de 343 milliards de dollars cette année, poussant la dette fédérale au-delà du seuil des 1000 milliards de dollars. Il a perdu non seulement la bataille, mais également le poste qu’il avait toujours convoité. Il part avec la mine basse d’un homme défait.

Il incombera maintenant à Chrystia Freeland de rappeler à un Conseil des ministres qui ne s’en préoccupe guère que l’expansion de l’État a ses limites, même en temps de crise. Si elle ne le fait pas, les agences de notation de crédit le feront pour elle. L’agence Fitch a déjà retiré la cote de crédit triple A au gouvernement fédéral. Sans l’élaboration par Mme Freeland d’un plan crédible pour regagner le contrôle des dépenses publiques, les agences Moody’s et Standard & Poor’s la suivront tôt ou tard.

Les stratèges libéraux espèrent sans doute remettre toute question de rigueur budgétaire au lendemain des prochaines élections fédérales. Avec la prorogation du Parlement hier et un discours du trône à l’automne, le gouvernement semble en train de mettre la table pour un scrutin dans les prochains mois.

Mais la réalité économique a tendance à rattraper les gouvernements au pire moment.

19 commentaires
  • Hermel Cyr - Abonné 18 août 2020 20 h 00

    Très bonne analyse de cette fois-ci.

    Quand M. Yakabuski ne parle pas du Québec, il laisse un peu d’espace à la raison.

    Effectivement, le gouvernement Trudeau va sans doute opter pour des élections à l’automne (suffit de deux sondages favorables). En se montrant de « gauche » (programmes de COVID et écologie), les libéraux vont ramener le NPD (les pauvres) à sa plus simple expression. Et ils vont ligoter les conservateurs (ces riches) qui ne sauront toujours pas trouver leurs repères (comme le dit Michel Bergeron).

    Reste le Bloc qui a déjà mis la table pour un débat sur l’éthique et qui, on l’espère, saura se distancier de la CAQ, qui montrera de plus en plus son impertinence politique (tant sur le plan constitutionnel que quant à son impuissance à dégager une politique socio-économique inspirée). Vous voulez une prédiction ? la CAQ, qui caracole présentement au sommet, va couler dans moins de deux ans, ou tout de suite après les prochaines élections si une opposition intelligente gratte le bobo de ses faiblesses originelles.

    Pour ce qui est des libéraux fédéraux, on sait que sitôt obtenue leur majorité obtenue, ils appliqueront la politique des conservateurs (cotes de crédit des agences de notation oblige) au grand étonnement des naïfs. C’est ce que « Monsieur » appelait le « grand jeu ». Mais à Ottawa le « grand jeu » est le plus souvent fait de petitesse.

    Décidément, les deux prochaines années peuvent nous réserver des surprises.

    • Serge Pelletier - Abonné 19 août 2020 03 h 05

      Exactement cela M. Cyr.

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 19 août 2020 07 h 48

      M. Cyr. J’ai compris il y a longtemps, qu’une bonne majorité de journalistes anglophones lorsqu’ils écrivent sur le Québec, expriment non pas ce qui est, mais cherchent avant tout à susciter ce qu’ils souhaitent voir arriver au Québec. M. Konrad Yakabuski n’y fait certes pas exception.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 19 août 2020 09 h 41

      M. Cyr,
      J'apprécie votre analyse.

    • Pierre Bernier - Abonné 19 août 2020 09 h 44

      Excellent constat M.Cyr.

    • Claude Bariteau - Abonné 19 août 2020 09 h 59

      Le PLC veut le pouvoir et y être majoritaire. Le PM Trudeau a un plan de « rêves » à cette fin. Il a donc carte blanche. S'il gagne, il sera blanchi politiquement de ses trois gaffes. S'il n'est pas majoritaire, il tirera sa révérence, car il est construit pour agir en empereur dans l'empire laissé pas son père.

      C'est d'ailleurs parce qu'il est ainsi construit qu'il a voulu plaire aux Canadiens et Canadiennes avec des débours révélant sa magnanimité en pigeant dans les réserves acumulées par le PM Harper. Aussi, s'il annonce ses rêves de 2015, il sait qu'il lui faudra un magicien aux finances pour les réaliser, ce qu'il pense que M. Carney serait en mesure de faire sur le moyen terme. Mais il ne le dira pas. Les Turdeau, père et fils, aiment faire rêver parce qu'ils rêvent de richesse et de pouvoir. Ça, ça ne se dit pas. Mieux vaut jouer à l'homme qui sait que les Canadiens et Canadiennes aiment surtout rêver.

    • Nadia Alexan - Abonnée 19 août 2020 10 h 00

      Une très mauvaise analyse qui met l'intérêt des multinationales avant le bienêtre des citoyens/citoyennes.
      Oui, l'État a un rôle primordial à jouer. Lorsque la mort nous a affligés avec le danger de la pandémie, nous ne nous sommes pas tournés vers les banquiers, les dirigeants d'entreprise ou les gestionnaires de fonds spéculatifs, nous nous sommes tournés vers nos gouvernements pour obtenir une protection valable.
      Au diable les agences Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch qui s'enfichent carrément de la survie des gens ordinaires. Il faut mettre fin à la cupidité devenue la Bible de nos économistes dans leurs tours d'ivoire.
      C'est le FMI lui-même qui recommande d'améliorer le filet social pour stimuler la relance économique: L’économie aura besoin de l’aide des gouvernements pour se remettre en branle dans les prochains mois. Un bon moyen serait de s’inspirer des leçons apprises durant la pandémie de coronavirus et investir dans le renforcement des soins de santé et du filet social, dit le FMI.»
      https://www.ledevoir.com/economie/578435/le-fmi-recommande-d-ameliorer-le-filet-social-pour-stimuler-la-reprise

  • Grace Di Lullo - Inscrit 18 août 2020 20 h 08

    Et ce gouvernement aurait pu proroguer le 22 septembre plutôt qu'aujourd'hui. Plusieurs parmi nous n'en ont qu'à cirer de la réprésentation de nos députés dument élus, des débats, mais cela fait plusieurs semaines que le Parlement sera pour ainsi dire "presque pas ouvert". Certes, nous pourrons invoquer que;
    - l'automne sera plus grave que le printemps confiné,
    -c'est un événement sans précédent sur plan plan sanitaire et économique,
    - l'appareil étatique fonctionne sans l'opposition
    - l'on s'occupe de "nos affaires" et que l'on veut "aller de l'avant"

    Il n'en demeure pas moins que j'ai le sentiment que cela la démocratie n'en sort pas gagnante, surtout le respect pour les institutions démocratiques.

    De plus, Morneau homme défait, mais l'autre impression restante pour cette journée c'est qu'il n'y a que la grande dame,Mme Chrystia Freeland, dans la députation fédérale ayant un haut calibre, le reste de l'équipe ministérielle apparait faible. Alors, cela ne donne pas l'impression d'un gouvernement fort, mais plutôt affaibli.

    Dernier point: Je suis persuadée que l'on peut probablement trouver une citation, émise par les libéraux et le député de Papineau de l'époque et qui est maintenant notre Premier ministre, dans les médias et les médias sociaux sur la prorogation lorsque les conservateurs étaient au pouvoir. Ils devaient s'y opposer.

  • Serge Pelletier - Abonné 19 août 2020 03 h 22

    Le coupable désigné...

    Moreau est le coupable désigné d'avance.

    Moi, qui déteste Jean Chrétien comme P-M du Canada - et non comme personne, je reconnais que M. Chrétien "l'avait juste" quand il prenait décision: "c'est moé le boss, et j'assume". Prenez l'exemple qu'il cite dans son petite livre où les anecdotes fussent sur tout et rien. (passage paraphrasé) "Martin ministre des finances vient me voir pour le budget. Il disait être contre l'une et plusieurs de mes idées, qu'il ne pouvait faire cela... Je lui ai carrément dit, que je rêvais depuis longtemps de présenter moi-même le budget..."

    Maintenant, lecteurs du quotidien Le Devoir, devinez pourquoi Il est demeuré ministre des finances...

  • Louise Collette - Abonnée 19 août 2020 08 h 40

    PM

    C'est Madame Freeland qui devrait être premier ministre du Canada.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 19 août 2020 10 h 46

      On peut dire, Mme Collette, que dans la tête de biens des citoyens, elle l'est déjà. Justin peut continuer en toute quiétude à faire ce qu'il fait de mieux: de la FIGURATION!!

    • Clermont Domingue - Abonné 19 août 2020 10 h 53

      Je partage votre opinion. Madame Freeland saurait demamder aux agences de crédit:`Qui vous a élues?

    • Gilles Sauvageau - Abonné 19 août 2020 11 h 01

      Ce serait beaucoup mieux !!!

  • Patrick Boulanger - Abonné 19 août 2020 10 h 31

    «Mais ce scandale aura servi de catalyseur à sa démission plutôt que d’en être la cause principale. Cette dernière se trouve plutôt du côté des désaccords de plus en plus évidents entre M. Morneau et le bureau du premier ministre à propos des politiques de relance économique. » (M. Yakabuski)?

    Ce passage de M. Dutrisac ce matin dans le Devoir m'invite à la prudence en ce qui a trait à la cause principale : « Les fuites orchestrées depuis plusieurs jours par l’entourage de Justin Trudeau portant sur d’importantes divergences entre le premier ministre et son ministre des Finances semblent arrangées avec le gars des vues. Jadis professeur de théâtre, Trudeau le dramaturge a mis en scène une pièce dont les ficelles sont grosses comme les cordages du bateau dans lequel il nous mène. » (M. Dutrisac)