Beyrouth, près d’ici

« On a ressenti un genre de tremblement de terre intense. On s’est sentis projetés. Avec une forte pression dans les oreilles. Elles sont encore un peu bouchées depuis hier [mardi]. Moi qui étais loin, et j’ai senti ça. Comment c’était pour les gens plus près ? Je ne veux même pas l'imaginer. »

Ce témoignage est celui de Essraa Daoui, une Québécoise d’origine libanaise, enseignante au primaire, qui était en visite chez ses beaux-parents à Beyrouth au moment de l’explosion de mardi. Leur résidence du quartier Tahwitat Al-Ghadir est située à environ 10 kilomètres du port où tout a commencé.

Essraa a vu les fenêtres trembler. Sous le choc, les voisins se sont mis à sortir sur leur balcon, dans la rue. Autour, la confusion. Personne ne connaît l’origine de l’explosion. Mais, dans un pays qui a connu les bombes et la guerre civile, toutes les hypothèses circulent. « On a allumé la télé et on a vu la catastrophe. On est tous restés cloués devant les nouvelles pour comprendre. »

Ce sont 2700 tonnes de nitrate d’ammonium entreposées depuis des années dans le port qui seraient à l’origine de l’explosion qui a défiguré la ville. C’est l’hypothèse véhiculée tant par les autorités locales que par les experts. Qui est responsable de cette négligence ? Qui avait déjà sonné l’alarme sur la présence de ces matières dangereuses en plein centre-ville, en quantité inouïe ? Il faudra attendre le résultat d’enquêtes pour mieux comprendre, ce qui pourrait être long.

Ce qui est certain, c’est que ce n’est pas la première fois que cette substance, utilisée dans la fabrication d’engrais comme dans celle d’explosifs, cause des catastrophes. En 1921, 4 500 tonnes de nitrate d’ammonium explosent dans une usine d’Oppau, en Allemagne, tuant entre 500 et 600 personnes et en blessant au moins 2000 autres. A-t-on alors appris à mieux entreposer la substance ? En 1947, au moins 581 personnes sont mortes et plus de 5000 ont été blessées dans un accident similaire au port de Galveston Bay, au Texas, aux abords d’une usine de Monsanto. La tragédie reste à ce jour l’accident industriel le plus meurtrier de l’histoire des États-Unis. Ensuite, les normes de sécurité industrielles ont-elles évolué assez pour mettre un terme à l’entreposage dangereux ? En 2001, 300 tonnes de nitrate explosent encore, causant 31 morts à Toulouse. En 2015, une autre catastrophe impliquant la même substance dans le port de Tianjin, dans le nord de la Chine, tue 173 personnes.

Et maintenant, Beyrouth. Les quartiers centraux d’une capitale soufflés. La logique industrielle qui néglige la sécurité humaine depuis… la révolution industrielle. Décuplée par l’incompétence criminelle de quelqu’un, quelque part. À suivre.

Essraa me parle du cynisme de la population envers ses dirigeants. « Ce n’est pas la première tragédie que vit le pays et on se relève toujours, plus résilients et plus forts. Mais même la résilience a des limites », note-t-elle. Selon elle, cette tragédie vient d’épuiser ce qu’il pouvait rester de patience populaire. Le Liban était déjà aux prises avec une crise économique, même bien avant la COVID-19. La pauvreté, le chômage et l’inflation rendaient déjà le quotidien difficile. Dans le contexte, Essraa ne peut imaginer le retour au calme avant longtemps. À moins que la réponse des autorités soit miraculeusement exemplaire, des troubles politiques pourraient s’installer, croit-elle. « Les gens n’en peuvent plus des discours vides, des excuses de politiciens quelconques. »

C’est là un sentiment de plus en plus partagé, mondialement, en 2020. Cette année qui n’en finit plus avec ces ondes de choc macabres. L’année où on ressent jusque dans nos tripes les vulnérabilités de nos économies, de nos institutions publiques, de notre santé, de l’écologie. Ces vulnérabilités qui ne s’additionnent pas, mais qui se multiplient. Avec 300 000 personnes temporairement sans domicile à Beyrouth, les cas de COVID-19 ne peuvent qu’augmenter, dans un environnement où plusieurs hôpitaux sont lourdement endommagés, sinon occupés à traiter tous les blessés. Au lendemain de l’explosion, la pollution atmosphérique dans la ville était aussi à un niveau intolérable. Tous sont tenus de porter un masque en tout temps. Et l’insécurité alimentaire liée à la pauvreté, mais aussi à la destruction de commerces et des denrées entreposées dans le port, peut affaiblir les systèmes immunitaires et rendre plus vulnérable à la maladie. L’année 2020, à bien des égards, est un serpent qui se mord la queue.

Arrivée au Liban le 7 juillet dernier, Essraa ne sait pas quand elle va revenir à Montréal, même avec cette tragédie. Son mari, qui n’a pas la citoyenneté canadienne, fait des démarches administratives pour pouvoir rentrer avec elle. Mais l’ambassade canadienne est fermée depuis des mois, déplore-t-elle, et la pandémie contribue à ralentir le traitement des dossiers. Elle ne se voit pas quitter tout en le laissant derrière, surtout dans le contexte. Par chance, ses parents ont une maison dans un village au sud du pays, et elle peut au moins s’éloigner de la ville avec ses proches.

Il s’agit là d’une situation familiale compliquée par la distance et les fonctionnaires parmi tant d’autres. Un grand nombre de Canadiens et de Québécois d’origine libanaise cherchent à prendre contact avec leurs proches à Beyrouth, et la diaspora tente de mobiliser de l’aide humanitaire internationale. Et avec la taille de la communauté, particulièrement dans la région de Montréal, nous sommes très nombreux à n’être qu’à un degré de séparation des sinistrés.

Le monde n’est pas si grand que ça, et le drame là-bas nous touche rapidement ici. Un autre grand constat de 2020, s’il en fallait encore.

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