Vers le vert

Patrick Leimgruber, berger littéraire, en compagnie de ses chèvres et de ses chiens
Photo: Lisa Johansson et Joblo Patrick Leimgruber, berger littéraire, en compagnie de ses chèvres et de ses chiens

Je n’ai pas croisé de méchant loup en compagnie de mes pareilles, Heidi, Wendy, Lucki, Amélie et Pan. Blanchette chez les biquettes, « ça le fait ». Il faut dire qu’il y avait aussi les trois chiens, Stella, Joséphine et Caleb, deux border collies et un (gentil) rottweiler, pour rassembler les récalcitrantes. Et puis, y’a Patrick. Leimgruber de son grand nom. Lui, il est agent littéraire (le mien aussi) et berger dans ses temps pas si libres. Suisse de son état, si cela peut ajouter un peu de sommets au paysage. Depuis juin, il offre des balades avec ses biques, une activité tout à fait originale, légère et pastorale en ces temps grevés par la gravité.

Il faut entendre l’agent/berger les appeler « hophop », ses chèvres sautillantes et gourmandes qui rouspètent à peine et manifestent un entêtement — digne d’un conte qui se termine dans une forêt noire — à ne pas suivre exactement le troupeau. Sans corde ni maître, que leur langue curieuse, elles bouffent même de l’ortie à pleine bouche, excellente pour les douleurs arthritiques et la goutte, elles le savent d’instinct. Les deux boucs castrés y vont de leurs cornes, « gentils mais un peu goofy » selon leur berger qui les a à l’œil.

Par contre, lorsque Patrick les appelle, « hophop », les biques accourent. Le loup n’est peut-être pas si loin, restons groupées. On ne sait jamais où sont les méchants prédateurs dans l’histoire. Et le loup s’en sort toujours mieux que les biquettes.

Le savant connaît le nom des plantes. Le poète les appelle par leur prénom.

C’est un joli portrait que ce gentleman-farmer helvético-québécois qui a trouvé sa passion auprès des animaux et des mots. Parfois, il lit les manuscrits de ses auteurs assis au milieu du pré, les chèvres l’entourant, indifférentes à la fiction. Leur réalité suffit. Patrick, lui, vit dans un monde parallèle au vert, celui de la détective Maud Graham de Chrystine Brouillet, en comptant les morts avec Geneviève Lefebvre ou dans les chroniques du Plateau-Mont-Royal de Michel Tremblay. Parfois, il s’égare dans une nouvelle gourmande, où il est question du goût inoubliable d’une olive croquée sur une terrasse de Malaga.

Patrick, le gars qui peut traire une chèvre (ou un éditeur, c’est selon) et accoucher un auteur ou une autrice dans la foulée, n’est plus assis dans le pré au milieu des marguerites (dont on fait une salade avec les feuilles) et de la roquette sauvage. Non, il est momentanément absent et les clochettes lui indiquent en fond sonore où sont ses petites protégées. Il les surveille à l’oreille.

De la chèvre au chou

À la chèvrerie du chemin Alderbrooke, en Estrie, les poules, les coqs, les chevaux et les chats cohabitent dans une paix relative. Et l’heure de la promenade est toujours appréciée. Le plus drôle, ce n’est pas la ménagerie non humaine. Non. C’est leur berger littéraire de service. Écouter un épris de caprithérapie vous parler de son quotidien, en trottinant dans le pré, c’est tout à fait pittoresque, champêtre comme de la crème, évocateur comme un « Sabot de Blanchette ». « L’autre jour, un homme venu se promener avec les chèvres a fermé les yeux, en les caressant. Il m’a dit : “Ça me fait juste du bien que des gens me parlent de choses normales” », raconte notre berger suisse. J’ai dit qu’il était gentil, en plus ?

Même vif sentiment d’être sur le bon sentier aux Jardins du Grand-Portage qui ont ouvert leurs portes au public le 11 juillet dans Lanaudière. J’y ai retrouvé le semencier Yves Gagnon pour visiter ses jardins qui servent à développer des semences bio et des cultivars uniques au Québec. Inutile de dire que les semences se sont envolées au printemps dernier, pandémie oblige et autonomie alimentaire (ou désœuvrement) multipliant par cinq la demande pour les précieuses graines (non, ce n’est pas une blague d’actualité).

Ah ! qu’elle était jolie la petite chèvre de M. Seguin ! Qu’elle était jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées et ses longs poils blancs qui lui faisaient une houppelande !

 

Ce qui est fascinant dans cette histoire d’enracinement qui dure depuis 41 ans, à Saint-Didace, en bordure de la rivière Maskinongé, c’est la passion d’Yves lorsqu’il vous parle des graines d’oignon rouge ou de ses tomates ancestrales léguées par un jardinier, clerc de Saint-Viateur, ou encore de la valériane en fleur.

Chez lui, les laitues montent en graine et c’est le but recherché ! On ne cultive pas pour l’immédiat ; on plante pour l’avenir, pour perpétuer l’espèce et la fortifier. Il faut écouter le semencier nous causer génétique, son dada. Là aussi, ce n’est pas le décor qui importe mais l’homme transplanté avec sa passion, une bêche à la main. En ouvrant la porte de leurs jardins, Yves Gagnon et Diane Mackay espèrent en faire un lieu de contagion et d’inspiration, de déambulations philosophiques devant l’étang ou le jardin zen.

Mini « Jardins de Métis »

Au fil des ans, le couple Gagnon-Mackay a vu ses trois enfants grandir, les semences se déraciner vers Montréal et leur projet de potager ornemental fleurir sur une terre de 40 acres dont ils ne cultivent qu’une parcelle. « Les dix dernières années, on a gagné 50 jours sans gel à cause des changements climatiques. Nous sommes à 130 jours, désormais. C’est terrorisant de voir à quel point ça change en si peu de temps », constate Yves. Des cultivars impensables dans leur région il y a 40 ans, des melons, piments d’Espelette et des aubergines, n’ont aucun mal à parvenir à maturité sous ces auspices ensoleillés.

Photo: Lisa Johansson et Joblo L’herboriste Diane Mackay et le semencier Yves Gagnon dans leurs jardins de Lanaudière

Diane a écrit un livre sur les plantesmédicinales et cultive une centaine de ces remèdes à feuilles et racines. Ayant étudié en biologie, l’herboriste certifiée connaît toutes les propriétés des plantes et leurs ingrédients actifs. Elle va me déterrer à la fourche des racines de consoude pour soigner une double tendinite aux talons et m’explique comment appliquer les cataplasmes la nuit. Elle tire de ce qu’elle appelle son « apothicaire » des petits pots remplis d’huiles essentielles à l’arnica ou au millepertuis, fabriquées avec toutes les plantes de son jardin de simples, de la guimauve au framboisier.

Diane donne aussi des ateliers pour comprendre et apprendre les vertus des plantes. « Moi, je ne veux pas faire de l’argent avec ça ; je veux transmettre, pour que les gens apprennent à se soigner avec les plantes. »

La passion, ça appauvrit son homme et sa femme et ça ne se soigne pas. Mais ça donne envie de tomber malade avec eux. « Hophop ! »

La chronique de Josée Blanchette fera relâche jusqu’au 4 septembre.

Joblog

Adoré le joli livre Eaux et infusions bienfaisantes de Georgina Davies. Une cinquantaine d’eaux parfumées et d’infusions absolument inspirantes. Ce sera fraises et thym ou pastèque et menthe, la semaine prochaine, en regardant le fleuve couler. Pour boire son eau différemment dans de jolis pichets.

Aimé la page de la chèvrerie du chemin Alderbrooke. Pour les détails de balades dans le coin de Sutton, c’est ici.

Noté que les Jardins du Grand-Portage ne faisaient plus de visites commentées en raison de la COVID cet été (c’est grand dommage de se priver de la verve d’Yves Gagnon) mais vous pouvez aller visiter, pique-niquer et vous promener (et acheter les nombreux livres, sur place).

Un joli reportage sur la vie du semencier a été réalisé par Télé-Québec.

Consulté le livre des « 40 plantes médicinales » (dont 12 aromatiques) de l’herboriste Diane Mackay. Pour ceux et celles qui veulent explorer la culture de ces herbes et racines au potentiel puissant, Diane a l’expérience et traite de l’historique, de la botanique, du jardinage et de l’usage. Un livre essentiel pour renouer avec la pharmacie végétale.
 

Soupiré de soulagement à l’idée des vacances. Bonne fin d’été à tous et toutes. De retour le 4 septembre sous des cieux plus favorables, je l’espère.


Joblog

J’ai éprouvé un petit choc en réécoutant mes propos, couplés à ceux du romancier Alexandre Jardin, vendredi dernier lors de la diffusion des meilleures émissions des quinze dernières années de L’autre midi à la table d’à côté à la Première chaîne. La captation datait de 2009.

Non seulement notre échange semble déplacé en 2020, vu le climat actuel, mais il se fait le miroir de la lourdeur de notre époque. Nous ne pourrions, ni Alexandre Jardin, ni moi, nous entretenir de la même façon aujourd’hui. Désolée pour ceux qui ont eu l’oreille froissée. J’en suis.

Sinon, j’ai aussi écouté cette reprise récente (2019) entre deux journalistes, Jean-René Dufort et Aymeric Caron, à la même table. C’est à la fois intelligent et décapant. Pour réfléchir à l’avenir du monde…

« Une bonne épidémie, ça va faire la job ! Hahahahaha », espère Jean-René, un an avant la COVID.

« Mais il y aura sans doute des épidémies. Ben oui. Avec les changements climatiques, ça va favoriser la diffusion des bactéries, des virus, etc. », de renchérir Aymeric.

« À chaque fois, je gage sur l’imbécilité humaine et je gagne toujours », dit aussi Jean-René le plus sérieusement du monde.


 
3 commentaires
  • Louise Collette - Abonnée 24 juillet 2020 07 h 11

    !!

    Bonnes vacances !

  • Michel Fontaine - Abonné 24 juillet 2020 08 h 39

    Bonnes vacances !

    Vos atypiques chroniques manqueront toutefois à mes vendredis matin d'août. Au plaisir de vous retrouver en septembre.

  • Yvon Bureau - Abonné 24 juillet 2020 21 h 54

    Suite aux propos de JR Dufort

    Un biologiste a raconté ce qui rendait optimiste un démographe : possibilité de grosses pandémies!
    Triste+++

    JOSÉE,
    des vacances bien méritées! Certain qu'elles t'inspireront en abondance.
    MERCI d'écrire+++ C'est tellement apprécié!