Le nouveau condom

Le président du Brésil, Jair Bolsonaro, est officiellement atteint de la COVID-19 depuis mardi. Bolsonaro, c’est l’homme qui déclarait encore, il n’y a pas si longtemps, que la nouvelle maladie n’était qu’un « petit rhume ». Celui qui dénigre le port du masque, qui organise de grands rassemblements politiques sans mesures de distanciation physique et qui congédie les experts en santé publique qui osent exprimer leur désaccord. Sous la gouverne de cet autoritariste de droite aux tendances fascisantes à peine voilées, le Brésil est devenu le deuxième pays au monde parmi les plus affectés par la pandémie, avec plus de 65 000 morts déclarées.

Les parallèles entre le Brésil de Bolsonaro et les États-Unis de Donald Trump se dessinent d’eux-mêmes. Dans les deux cas, on a affaire à des hommes qui se fichent ouvertement des populations qui paient le plus fort prix pour l’incurie des pouvoirs publics. Mais aussi à des hommes bien préoccupés par leur image d’hommes « forts ». Trop « forts » pour s’inquiéter de ça, les virus, la maladie, la prévention, les précautions. Quand ce genre de machisme accapare la tête de l’État, les conséquences se font sentir. Aux États-Unis, les constats préliminaires montrent que les hommes en général, particulièrement les républicains, sont moins portés à porter le masque en public. Plusieurs personnages influents associent ouvertement le couvre-visage à la faiblesse, à la féminité. Un champ lexical proche des insultes homophobes commence à être utilisé pour décrire ceux qui se préoccupent de leur protection et de celle des autres.

Les experts en santé sexuelle, qui se battent depuis des décennies pour sensibiliser la population à l’usage des préservatifs, ne seront pas surpris. Dans ce domaine, plusieurs études ont déjà démontré le lien entre une certaine vision idéologique de ce que devrait être la masculinité et les comportements qui mettent les hommes et leurs partenaires à risque de propager des infections. Les gars trop machos pour mettre un condom sont-ils les mêmes qui refusent le masque aux États-Unis, au Brésil et ailleurs ? On n’a bien sûr pas encore de chiffres clairs, mais on peut s’en douter.

Cette idéologie que d’aucuns nomment « masculinité toxique » fait des ravages depuis longtemps, pas seulement en temps de pandémie. Il s’agit de croire que ce qui fait de soi un homme ne réside pas dans des caractéristiques intrinsèques et inaliénables, mais plutôt dans des comportements ou une position sociale qui sont toujours à défendre, à renouveler, à prouver. On n’est pas un homme parce que l’on est soi-même, mais plutôt parce que l’on ne pleure pas, que l’on contrôle toutes ses émotions sauf la colère, parce qu’on occupe certains emplois et pas d’autres, parce qu’on a un bon salaire, une maison, une voiture, parce que l’on peut dominer d’autres personnes autour de soi, parce qu’on a des muscles, parce qu’on s’habille d’une certaine façon et pas d’une autre, et peut-être, surtout, parce que l’on ne montre jamais que l’on a peur.

Car lorsqu’on parle de masques, il s’agit bien de cela, la peur. Une peur rationnelle, justifiée, du virus, qui mérite une réponse sérieuse. Si l’on n’a jamais appris que la peur fait partie du registre des émotions valides, acquises au fil de l’évolution pour guider le comportement humain, alors on sera plus enclin à rejeter le masque.

La société bombarde pourtant les hommes de messages en ce sens depuis leur tendre enfance. Difficile de s’en sortir indemne. Si on y croit, alors une perte d’emploi, une insatisfaction par rapport à son statut social, au progrès des femmes ou des minorités vers l’égalité, une vulnérabilité, une émotion douloureuse ne sont pas seulement des dimensions normales de la vie, mais aussi des attaques frontales à son identité « en tant qu’homme ». Lorsqu’on adhère à cette logique, même des objets banals comme le condom ou le masque peuvent se transformer en menaces pour une partie importante de l’estime de soi. Et c’est là tout le paradoxe : on construit ces idées au nom de la force, alors qu’en définissant la force par des facteurs qui échappent toujours un peu, beaucoup, au contrôle de tout individu, on rend les hommes vulnérables. Aux ITSS, au coronavirus, mais aussi à la dépression et à l’isolement émotionnel. Cette idée qu’un « vrai homme » ne peut avoir peur et doit montrer dominance et témérité peut aussi, bien sûr, mettre en danger ses proches. Et là, on ne parle pas seulement de maladies infectieuses.

Nous sommes chanceux, au Québec et au Canada, de ne pas être guidés pour le moment par des figures politiques qui mélangent trop abondamment masculinité toxique et santé publique. Cela ne veut pas dire que le phénomène épargne la culture d’ici. Si François Legault hésite à rendre le port du masque obligatoire, c’est peut-être, entre autres choses, qu’une partie de la population peut toujours tomber dans ces comportements qui se veulent des démonstrations de force tout en signalant, au fond, une bien grande vulnérabilité.

45 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 9 juillet 2020 05 h 18

    Complémentaire Watson

    Combattre l’idéologie de « masculinité toxique » en dénonçant les comportements toxiques va de soi. Par contre, éliminer également celle de « masculinité saine » pour la remplacer par une « féminité saine » n’est pas la seule voie pour résoudre le problème. Évidemment, tous les hommes n’ont pas le même degré de masculinité et toutes les femmes n’ont pas le même degré de féminité. Mais il reste que le privilège d’enfanter prédispose les femmes à croire qu’elles sont ce qu’elles sont à cause d’elle-même alors que la privation de ce privilège prédispose les hommes à croire qu’ils sont ce qu’ils sont à cause du milieu qu’ils transforment.
    Bien que quelques hommes puissent prendre conscience d’eux-mêmes parce qu’ils sont eux-mêmes, ou que quelques femmes puissent prendre conscience d’elles-mêmes à cause du milieu qu’elles transforment, nous ne pouvons nier que la bisexualité des humains apporte une complémentarité qui ne peut que les aider à résoudre les problèmes de notre époque. Évidemment, en cette période où l’autoritarisme se justifie par la mauvaise conduite de quelques-uns, certainEs sont beaucoup plus portéEs à bannir la masculinité parce qu’elle est parfois toxique.

    • Joceline Chabot - Abonnée 9 juillet 2020 12 h 52

      reliser bien l'article : elle ne dit pas que toute «masculanité» est toxique elle parle de celle qui est toxique parce qu'elle induit certains hommes à emprunter des comportements qui sont dictés par la démontration de la force et bien sûr certaines femmes empruntent ces comportements. Pour ce qui est de Trump élu président par les grands électeurs, si vous comprenez le lien entre argent et le mode de scrutin aux États Unis vous comprendrez que son élection ne fait pas de lui un homme intelligent ou bienveillant ou digne de sa fonction. Finalement peut-être pourrions nous reviser les rôles des humains et pas seulement en lien avec leur sexualité ou leur genre ou la façon avec laquelle ils/elles se définissent: ainsi on pourrait admettre que masculanité toxique est un comportement acquis et non inné. Sur ce Émilie Nicolas met le doigt sur quelque chose de réelle et justifiée.

    • Raynald Blais - Abonné 9 juillet 2020 16 h 59

      J’ai dû mal interpréter les affirmations suivantes, où l’auteure déplore que :

      1- « …ce qui fait de soi un homme ne réside pas dans des caractéristiques intrinsèques et inaliénables… »

      Puis :

      2- « …On n’est pas un homme parce que l’on est soi-même… »

      J’ai cru peut-être à tort que l’auteure sous-entendait par ces affirmations le remplacement de la « masculinité toxique » par la « féminité saine ». M’enfin…

    • Françoise Labelle - Abonnée 10 juillet 2020 07 h 18

      2- Selon la masculinité toxique.... on n’est pas un homme parce que l’on est soi-même, (= masculinité saine)

      mais plutôt parce qu'on adhère aux stéréotypes de genre: (= masculinité toxique)
      on ne pleure pas, que l’on contrôle toutes ses émotions sauf la colère, parce qu’on occupe certains emplois et pas d’autres, parce qu’on a un bon salaire, une maison, une voiture, parce que l’on peut dominer d’autres personnes autour de soi, parce qu’on a des muscles, parce qu’on s’habille d’une certaine façon et pas d’une autre, et peut-être, surtout, parce que l’on ne montre jamais que l’on a peur.

  • Francine Leclerc - Abonnée 9 juillet 2020 06 h 47

    Tout a fait d'accord!

    Wow! Quel article percutant. Quelle vérité vous énoncez, si éclairante, sur les comportements primitifs qu'on voit poindre.
    Ces enragés de St Jérôme qui attendaient le PM en vociférant leurs droits et libertés.
    Cette opposition au masque qu'on ne comprend pas quand on le porte soit même, compliants aux règles et dociles face a plus fort que soi.
    Vous avez entièrement raison. Ces opposants aux masques refusent toute vulnérabilité, croyant défier le monstre par leur seule soi-disant force. Même un Bolsonaro infecté ne les convaincra du danger. Aucun argument logique ne peut en venir a bout.

    • Marc Therrien - Abonné 9 juillet 2020 17 h 19

      « Même un Bolsonaro infecté ne les convaincra du danger ». Et au contraire même, car si tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort, pour reprendre les mots de Nietzsche qui nous a entretenu de la volonté de puissance, alors Bolsonaro aura l’occasion de renforcer la sienne s’il survit à la Covid-19.

      Marc Therrien

  • Jacques Lalonde - Inscrit 9 juillet 2020 07 h 15

    Brillant!!! Cet article fait plaisir à lire.

    • Cyril Dionne - Abonné 9 juillet 2020 14 h 29

      Si vous voulez lire quelque chose de brillant, et j'espère que vous lisez l'anglais, essayez celui-là juste pour le « fun ».

      https://harpers.org/a-letter-on-justice-and-open-debate/

      Au-delà de plus de 100 intellectuels de gauche sont parmi les signataires, comme Noam Chomsky, Margaret Atwood, Salman Rushdie, Gloria Steinem et John R. MacArthur du Devoir. Il y parle évidemment de tous les sujets abordés dans cette chronique, mais sur un autre angle.

    • Cyril Dionne - Abonné 9 juillet 2020 19 h 01

      Vous savez que j'étais sarcastique avec mon commentaire si vous avez pris la peine de lire cette lettre des plus grands intellectuels de gauche qui accusent un militantisme antiraciste et pseudo-féministe, #Metoo et #Black Lives Matter oblifent, de vouloir limiter la liberté d'expression des gens qui ne sont pas d’accord avec eux, vous savez ce droit inaliénable dans toute démocratie. En plus, ils veulent censurer tous les discours qu’ils n’aiment pas. Ce sont les nouveaux curés et les grands prêtres de la nouvelle orthodoxie de la rectitude politique, Sainte Inquisition oblige.

    • Françoise Labelle - Abonnée 10 juillet 2020 07 h 33

      M.Dionne,
      Il me semble que c'est un autre sujet mais un sujet en effet très important.

      « La meilleure réponse au fanatisme, c’est le vrai libéralisme », par Bertrand Russell [plutôt socialiste anarchiste]
      Il n’existe aucune autre méthode que la liberté pour combattre de façon efficace les dangers réels qui effraient les dirigistes.»
      https://www.contrepoints.org/2014/09/18/181205-la-meilleure-reponse-au-fanatisme-cest-le-vrai-liberalisme-par-bertrand-russell

  • Brigitte Garneau - Abonnée 9 juillet 2020 07 h 25

    "Une bien grande vulnérabilité "

    Très juste, c'est tout à fait ce qui ressort de toute cette folle situation. Très à propos, par rapport au comportement masculin, le parallèle entre le port du masque et le condom. C'est dire comme il y a encore beaucoup de chemin à faire...

  • Mikhael Said - Abonné 9 juillet 2020 07 h 40

    Encore des chiffres absolus ...

    Il y a sûrement beaucoup de vrai dans votre analyse concernant les comportements archaïque de risque que prennent certaines personnes (beaucoup d'hommes) pour prouver une certaine puissance. En revanche ça serait bien que les journalistes cessent de citer des chiffres absolus sur la pandémie, cela montre un manque de sérieux total (ou un sérieux déficit de connaissance en mathénatiques ; ) ). Pour l'instant (et il faudra sûement attendre des mois pour en avoir le coeur net), la Belgique est bien plus affectée que le Brésil en nombre de morts, que l'on aime Bolsonaro ou pas, que l'on soit pour le confinement ou pas ... C'est un peu génant que le discours journalistique ne cadre pas avec les faits.
    Bolsonaro va d'ailleurs peut-être vivre sa maladie de manière très bénigne comme beaucoup, ce qui ne l'encouragera pas à changer d'avis.

    • Julie Roy - Abonnée 10 juillet 2020 11 h 07

      Le biais belge est connu: tous les décès en CHSLD ont été attribués à la COVID, ce qui surestime irréalistement l'impact du virus.