Le test polonais

Depuis quatre mois, l’ouragan COVID-19 a suspendu la grande majorité des opérations électorales, un peu partout dans le monde démocratique.

Hier, les Français, avec un second tour « à retardement » des élections municipales (trois mois et demi après le premier tour !), et les Polonais, avec une présidentielle retardée de presque deux mois, ont défié les éléments. Ils se sont rendus aux urnes, sur un continent qui, pendant une longue saison, avait suspendu les procédures démocratiques.

Le maintien contre vents et marées du premier tour, en France, avait fait scandale : le 15 mars, l’épidémie nationale de COVID-19 y était en pleine progression.

En Pologne, pays moins touché par la pandémie (cinq fois moins de cas et 20 fois moins de morts qu’en France), le pouvoir ultraconservateur et populiste du parti Droit et Justice (PiS) avait tenté de maintenir le premier tour de la présidentielle, prévu le 10 mai.

Le « scandale », là-bas, c’était que les autorités aient voulu improviser un scrutin par la poste… dont l’opposition disait qu’il aurait été complètement « pipé » par le PiS au pouvoir. (Au dernier moment, le gouvernement a reculé.)

C’est l’inverse du débat aux États-Unis. Là, ce sont plutôt les démocrates qui réclament la généralisation (pour cause de COVID-19) du vote postal… que les républicains au pouvoir (Donald Trump en tête) dénoncent, eux, comme une « fraude certaine ».

Donc, un débat intéressant sur la qualité démocratique du vote par la poste, avec des positionnements inattendus et contradictoires. Et — soit dit en passant — bien peu d’avocats d’un vote électronique…

Dans un pays où la courbe de la COVID-19 est restée basse, l’élection polonaise s’est tenue par les moyens traditionnels — vote en personne, bulletins de papier… mais avec un crayon qu’il fallait apporter soi-même ! — et avec les files habituelles attendant le passage dans l’isoloir.

Outre ces intéressantes questions secondaires (mais non insignifiantes : la COVID-19 a pu être une occasion de renforcer l’autoritarisme), l’élection polonaise pose la question de la pérennité de la démocratie, ou de sa fin possible.

La Pologne est — avec la Hongrie — l’exemple européen le plus cité de « raidissement autoritaire », de confiscation du pouvoir, d’une fusion menaçante de l’exécutif, du législatif, du judiciaire et du pouvoir médiatique.

Il faut voir ce qu’est devenue la télévision publique polonaise, rebaptisée officiellement « gouvernementale » : un chapelet de messages à la gloire des autorités, de la politique sociale du gouvernement, assorti de dénonciations constantes des défenseurs de l’avortement, des droits des homosexuels, des « idéologies importées de l’étranger ».

Comme beaucoup d’autres, la Pologne est un pays coupé en deux, où le camp des défenseurs de l’identité nationale a été confisqué par sa fraction la plus extrême — pour laquelle « nation polonaise » se conjugue forcément avec « catholique » et « socialement réactionnaire ». La majorité des politiciens du PiS sont de cette tendance.

Pourtant, la Pologne est aussi un pays où — dans la résistance au communisme, et dans les années qui ont immédiatement suivi sa chute — s’est historiquement exprimé un autre patriotisme, un autre catholicisme, social et progressiste, une autre vision, pluraliste, tolérante et laïque, de la politique.

Aujourd’hui, cette vision s’exprime dans l’opposition au nouvel autoritarisme du PiS de Jaroslaw Kaczynski, ce « maître de l’ombre » qui tire les ficelles sans occuper de poste important.

Contrairement à la Hongrie où la société civile est décimée, la Pologne (quatre fois plus peuplée) a toujours des réseaux sociaux, des médias indépendants, des manifestants… et des politiciens, comme l’europhile et libéral Rafal Trzaskowski, maire de Varsovie, qui a obtenu hier au premier tour un peu plus de 30 % des voix, contre les 42 % de l’actuel président, Andrzej Duda.

Il semble que Trzaskowski bénéficie d’une dynamique ascendante, et de plus amples réserves de voix au second tour que Duda. Duda qui — en catastrophe — est allé se faire voir chez Trump quatre jours avant le vote, mais en est revenu les mains vides, en termes commerciaux ou militaires. « L’internationale réactionnaire » va-t-elle trébucher le 12 juillet en Pologne ?

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada.

  
9 commentaires
  • Charles-Étienne Gill - Abonné 29 juin 2020 01 h 24

    « raidissement autoritaire »


    « l’élection polonaise pose la question de la pérennité de la démocratie, ou de sa fin possible. La Pologne est — avec la Hongrie — l’exemple européen le plus cité de « raidissement autoritaire », de confiscation du pouvoir, d’une fusion menaçante de l’exécutif, du législatif, du judiciaire et du pouvoir médiatique. »

    Bon, vous venez de décrire à peu près tout le monde (sauf la Suède) en Occident, pendant le Covid. Pendant ce temps, on s'énerve aux États-Unis avec le déconfinement et un taux horrible de nouveaux cas chez les jeunes (ex. Bloomberg), ce qui confirmerait que les Républicains sont fous.

    Or, on oublie de nous dire que le nombre de morts ET le taux de mortalité sont à la baisse. C'est un bel exemple de «fusion menaçante» entre le législatif (les Démocrates) et les médias.

    Heureusement comme vous dites que, peut-être, « l’internationale réactionnaire » va trébucher. Une chance que vous êtes là pour nous prévenir des dangers. C'est pas dans le New Yorker, le WP, le NYT, à CNN ou encore dans Le Monde qu'on aurait la chance d'apprendre que cette «internationale» se coordonne.

    D'ailleurs, pourquoi donc Trump n'aide-t-il pas son allié? Serait-il encore, comme vous dites dans une certaine chronique, «L'homme des Russes»? D'ailleurs, que se passe-t-il avec Micheal Flynn?

    N'est-ce pas Biden qui a autorisé, selon le Wall Street Journal, le «unmasking» de Flynn. Où sont les chroniques pour dénoncer le raidissement autoritaire d'antan?

    Pour les curieux, l'article en question s'intitule « Team Obama’s Unmasking Dodge». Pourquoi Brousseau nous parle-t-il de la Pologne?
    Un peu, à mon avis, pour ne pas parle de ça. Parce qu'une telle lumière sur ce que l'on est obligé d'appeler le Obamagate montrerait un biais énorme des médias qui ont avalé la thèse conspirationniste de l'ingérence russe, et l'ont poussée pendant des années. Comme si ça n'avait rien à voir dans la fracture actuelle aux États-Unis.

  • Yvon Montoya - Inscrit 29 juin 2020 05 h 46

    Le paradoxe pour des États anciennement communistes est celle de voir que la graine totalitaire comme culture s’harmonise parfaitement avec la graine nationaliste catholique. On le voit bien avec tous ces pays nationalistes réactionnaires. La Pologne, un défi pour l’Euroe démocratique et ouverte.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 29 juin 2020 21 h 23

      Que pensez-vous des analyses d'Emmanuel Todd?

  • Françoise Labelle - Abonnée 29 juin 2020 06 h 37

    Les mains vides

    Duda est revenu les mains d'autant plus vides que Trump veut réduire les troupes cantonnées en Allemagne (34,500) de 9,500. Pour la plupart des allemands, c'est un débat entre le Pentagone et la Maison blanche; les troupes US sur leur sol ont peu d'intérêt. Par contre, la Pologne et les états baltes sont très inquiets. Lors de sa visite, Duda a demandé à Trump de ne pas réduire le contingent allemand. Pour celui-ci, on sait que la loyauté repose sur la soumission. Les Kurdes en sont témoins.
    Heureusement, en Pologne comme en Russie, il n'y a pas d'homosexuels. Ça simplifie les choses : XX et XY produisent des XX et XY. C'est ce qui fait qu'on est humain, prétendent certains biblistes. Quant aux avortements, c'est plus compliqué.

    On a vu les images des files d’attente aux élections du Wisconsin, les citoyens bravant la pluie et la covid pour voter. De quoi en décourager plusieurs. Il y a eu des manipulations semblables en Géorgie où le candidat Kemp décidait du déploiement des postes de scrutin! En Caroline du nord, un agent républicain, Leslie Dowless, est accusé de fraude et de possession de bulletins de vote par abstention. Il n'avait pas les mains vides. Au grand embarras de Trump qui accusait les démocrates de fraude en 2016.
    «Georgia Betrays Its Voters Again», The New Yorker, 10 juin 2020
    «North Carolina Republican operative charged in election fraud scheme» Reuters, février 2019

  • Réal Boivin - Abonné 29 juin 2020 09 h 10

    « raidissement autoritaire » vous dites?

    «Une fusion menaçante de l’exécutif, du législatif, du judiciaire et du pouvoir médiatique.» N'est-ce pas le Canada idéologique de Trudeau?
    Imposer le multiculturalisme mondialiste débridé Canadien vs le nationalisme polonais ou hongrois.

  • Michel Lebel - Abonné 29 juin 2020 09 h 58

    Une Pologne libre de ses choix.

    La Pologne fait ses choix. Elle n'est pas tenue de suivre le modèle occidental. Oui à la diversité démocratique en Europe! Non à l'uniformisation libéralo-mondialiste!.

    M.L.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 29 juin 2020 10 h 42

      Êtes-vous sérieux?

      Je ne pensais pas être d'accord avec vous à ce sujet. Votre opinion me surprend.
      Je pensais précisément que votre opposition au PL 21 était «libéralo-mondialiste».

      Je vous lirai avec plus d'attention, surtout si vous élaborez...

    • Michel Lebel - Abonné 29 juin 2020 15 h 33

      @ M. Gill,

      C'est au nom du respect de la liberté de religion que je suis sur le fond opposé à la Loi 21. Je suis évidemment aussi opposé à la présence de clauses dérogatoires aux droits et libertés dans cette même loi. Quant à la mondialisation, je ne l'appuie pas les yeux fermés. Les nations doivent conserver leur identité propre; c'est ce qui fait la beauté et la richesse du monde.

      M.L.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 29 juin 2020 21 h 24

      Merci pour ces précisions, j'en tiendrai compte à l'avenir.