L’Oscar du meilleur pays

Vous allez sans doute trouver étrange que je revienne sur les derniers Oscar. Mais je suis pas mal tanné de tout ramener à la COVID-19, d’autant plus qu’il s’est passé lors de la dernière cérémonie, en février, une scène très significative pour les francophones, et que je n’ai pas eu le loisir de relater.

C’est arrivé à la toute fin, alors que l’équipe du film coréen Parasite célébrait sa victoire sur la scène. Quelqu’un a alors passé le micro à un petit bout de femme de 62 ans surnommée Miky Lee. La régie était alors en train d’éteindre les lumières. Miky Lee se serait certainement fait couper le sifflet, n’eût été Tom Hanks, qui a spontanément rallié la salle et fait rallumer.

Comme c’était imprévu, personne ne l’a présentée, mais ce petit bout de femme était non seulement la productrice déléguée du film Parasite, mais la fondatrice d’une multinationale coréenne du divertissement, CJ Group, qui est derrière toute la vague culturelle coréenne au cinéma et en musique (la fameuse K-pop). Une pointure, donc, que cette Miky Lee — dont le vrai nom est Lee Mi-kyung et qui compte plusieurs Samsung dans sa famille.

Donc, Miky Lee est venue rappeler que si Parasite a eu un tel succès aux États-Unis, c’est d’abord parce que le film avait eu un auditoire en Corée du Sud.

Cette apparente tautologie était en fait un message télégraphié aux gens d’Hollywood et en particulier à l’association qui défend les intérêts de cette industrie, la très puissante Motion Picture Association of America (MPAA). En clair, elle disait qu’un tel succès ne vient pas par miracle. Si Parasite a conquis les Oscar et le monde, c’est d’abord parce qu’il a eu du succès chez lui. Et ça, c’est parce qu’on s’est assuré qu’il y aurait un public coréen pour les films coréens.

Depuis des décennies, la Corée du Sud tient tête à Hollywood afin de développer une industrie culturelle forte en réservant du temps de salle et d’antenne à sa production nationale, ce à quoi la MPAA s’est vertement opposée. Il y a 20 ans, Louise Beaudoin avait voulu faire de même au Québec. Le gouvernement du Québec avait plié devant le lobby américain ; les Coréens ont tenu la ligne.

Le cinéma sud-coréen a connu plusieurs phases de protection. Au début, sa principale motivation était la censure. Un film coréen devait rester à l’affiche 146 jours. Dans ce marché quasi fermé, on a importé aussi peu que 14 films en 1988. À la suite de l’ouverture du marché en 1988, la part de marché coréenne est tombée à moins de 16 %. Le gouvernement a alors réagi par une nouvelle série de quotas. Et la part de marché du cinéma coréen a regrimpé au-dessus de 50 %, pour dépasser les 60 % les bonnes années.

Les spécialistes ne sont pas tous d’accord sur l’effet direct des quotas et des subventions, car ceux-ci peuvent avoir des effets très négatifs. Par exemple, le fait de réserver beaucoup de temps de salle au cinéma national peut renforcer la concurrence en concentrant les importations sur les meilleures productions. Le cinéma coréen a donc connu une phase de productions médiocres, appelées « quickies », qui servaient surtout à faire du remplissage. Heureusement, il en est sorti, grâce à d’autres politiques.

Mais au-delà de la protection, le cinéma coréen a profité d’une politique de promotion très affirmée. Au début des années 1990, on lui a même donné un nom, la « vague coréenne » ou « Hallyu ». La Hallyu s’est d’abord installée à la fin des années 1980 en Chine et ensuite dans d’autres pays d’Asie, qui sont devenus le point d’appui des exportations culturelles coréennes.

Miky Lee a travaillé sans relâche à promouvoir le cinéma coréen aux États-Unis, son pays natal. Héritière de la famille Samsung, elle a construit avec son frère un empire de 4,1 milliards de dollars. Les aléas politiques ont fait qu’à partir de 2013, le gouvernement coréen a tenté de casser les grands conglomérats qui se partageaient le pays. Forcée de se retirer en partie (elle est vice-présidente du conseil d’administration de son entreprise), Miky Lee est retournée aux États-Unis pour se consacrer à la promotion de la culture coréenne.

Le message de Miky Lee aux Oscar est un signal très fort pour ceux qui sont responsables de penser et d’appliquer les politiques culturelles sous nos longitudes. Le cinéma québécois tient une place disproportionnée dans le cinéma canadien parce que le Québec a pris des mesures additionnelles à celles que prend le Canada. Ajoutons à cela que les Québécois ont également un trait culturel qu’ils partagent avec les Coréens et les Américains et qui explique leur dynamisme particulier au plan culturel : ils ont besoin de se voir, de s’entendre et de se lire.

Il ne fait aucun doute que le Québec pourrait en faire plus, mais tout irait mieux pour la culture francophone au Canada si le gouvernement fédéral prenait ses prérogatives au sérieux en matière de culture, pour tous les Canadiens — y compris les francophones. Il faut donc dire merci à Miky Lee d’avoir envoyé le message que cette action est non seulement possible, mais nécessaire.


 
3 commentaires
  • René Pigeon - Abonné 29 juin 2020 15 h 58

    Qu'a recommandé le ministre des Finances, Bernard Landry, à M. Bouchard ?

    Excellent argumentaire, M. Nadeau.
    Une question :
    "Depuis des décennies, la Corée du Sud tient tête à Hollywood afin de développer une industrie culturelle forte en réservant du temps de salle et d’antenne à sa production nationale, ce à quoi la MPAA s’est vertement opposée. Il y a 20 ans, Louise Beaudoin avait voulu faire de même au Québec. Le gouvernement du Québec avait plié devant le lobby américain"
    Donc, Lucien Bouchard avait plié ?
    Qu'a recommandé le ministre des Finances, Bernard Landry, à M. Bouchard ?

  • Françoise Labelle - Abonnée 29 juin 2020 17 h 55

    Nul n'est prophète

    Merici de rappeler qu'on peut tenir tête à l'inéluctable.

  • Gilles Théberge - Abonné 29 juin 2020 23 h 13

    Quand avons-nous tenu notre bout... ?

    Dans quelque domaine que ce soit...?