Dreyfus et l’enseignement à distance

Sur de nombreux plans, y compris en éducation, on n’a pas fini de tirer les leçons du tragique épisode que nous venons de traverser. D’autant que nous ne savons pas ce que nous réserve l’avenir.

Pour le moment, du moins pour ce qui est des écoles primaires et secondaires, on vise une rentrée à peu près normale. Je pense que de nombreux élèves et enseignants poussent un cri de soulagement à l’idée de la fin de l’enseignement en ligne.

La réflexion sur ses mérites et ses carences va bien entendu se poursuivre. S’y ajouteront de nouvelles données de recherche, comme celles parues dans Science en janvier. Elles concernent les fameux MOOCs, ces Massive Online Open Courses dont certains attendaient il y a peu qu’ils révolutionnent l’enseignement supérieur. Cette recherche a porté sur des cours en ligne offerts au MIT et à Harvard et concerne des millions d’inscriptions. Les résultats sont passablement, voire très décevants, notamment parce que les étudiants ne terminent pas les cours et décrochent.

J’espère toutefois qu’on tiendra aussi compte d’importantes analyses philosophiques, comme celles de Hubert Dreyfus. Je veux les rappeler ici parce qu’elles me semblent plus pertinentes que jamais et méritent d’être connues de tous. Elles devraient alimenter la réflexion des enseignants et des élèves qui font le bilan de leur expérience d’apprentissage en ligne.

Mais auparavant, un mot s’impose sur Dreyfus et sur ses idées en ce qui concerne l’intelligence artificielle (IA).

Dreyfus et l’IA

Le philosophe Hubert Dreyfus (1929-2017) est de ceux qui, dès le début de l’intelligence artificielle, durant les années 1960 et 1970, ont formulé d’importantes réserves sur le programme de recherche qui le dominait alors et qui est parfois appelé son programme fort.

On est alors à une époque qu’on peut sans caricaturer décrire comme celle d’un grand optimisme quant au succès annoncé comme imminent de reproduire par des algorithmes l’intelligence humaine et même la conscience. Dreyfus soutient qu’on n’y arrivera pas.

Son argumentaire est complexe et subtil, mais je ne pense pas le trahir en disant qu’il consiste pour une bonne part à dire que les capacités cognitives humaines demandent d’être incarnées, inscrites dans un corps, et qu’elles demandent également, entre autres par cela et du sens commun, cette capacité de saisir d’emblée tout un arrière-plan, un monde vécu, par quoi on est capable de distinguer, dans une situation, ce qui est pertinent et ce qui ne l’est pas, ce qui est possible et ce qui ne l’est pas.

L’intelligence humaine, pour cette raison, sait orienter son attention, sait repérer et correctement interpréter des ambiguïtés contextuelles et peut, au besoin, faire usage de catégories approximatives.

Dreyfus a pu affirmer, une trentaine d’années plus tard : « Je pense avoir gagné, que c’est terminé et qu’ils ont abandonné. » On est en tout cas aujourd’hui bien loin du programme fort et de son optimisme.

Quoi qu’il en soit, en 2008, dans On the Internet, Dreyfus réfléchit à partir de ces prémisses à l’apprentissage en ligne et aux MOOC. Ce qu’il défend va sans doute vous parler.

Sept étapes

Dreyfus soutient qu’apprendre se décline en sept étapes progressivement atteintes et qui sont autant de degrés de maîtrise des savoirs.

La première est celle du novice, qui est initié à un domaine. On lui transmet pour cela des règles et des savoirs de base, factuels. C’est ce qu’on fait avec des débutants dans un domaine, dans un cours introductif.

La deuxième étape est celle du débutant avancé. Les règles et les savoirs appris commencent ici à être mis en contexte et leur application à être problématisée. Ce ne sont plus, dès lors, de simples informations : elles commencent à faire sens et le professeur devient peu à peu une sorte de « coach » qui aide à cette contextualisation signifiante.

Le troisième stade est celui de la compétence. La personne qui apprend commence, aidée par son « coach », à choisir elle-même l’angle, la perspective, les règles appropriées sur une question donnée. Elle est engagée par ce qu’elle sait dans ce qu’elle fait. Elle peut réussir ou échouer, et un prix émotionnel est rattaché au succès et à l’échec. Le professeur devient alors (ou non) un modèle à imiter.

La thèse de Dreyfus est que l’apprentissage en ligne ne permettra pas d’aller au-delà de ce stade — quand il permet de l’atteindre.

Les stades suivants sont ceux de la grande compétence (stade 4), de l’expertise (stade 5), de la maîtrise (stade 6) et de la sagesse pratique (stade 7). En les parcourant, on devient progressivement plus sensible aux diverses situations et aptes à reconaître les problèmes qui y surgissent (4), puis capable de savoir immédiatement comment s’y prendre pour les résoudre (5). L’étape suivante (6) est plus avancée encore et ne s’atteint que par l’étude auprès de plusieurs maîtres, comme en musique pour le virtuose : on atteint ici ce qu’on peut appeler son propre style. Enfin (7), on parvient, idéalement, à intégrer cette expertise à un style culturel.

Je ne peux entrer ici dans toutes les nuances que Dreyfus avance. Mais on aura compris que pour lui la téléprésence n’est pas plus la présence incarnée que la manipulation de symboles n’est du sens ou de la conscience. La présence réelle, qui apporte nuances et sensibilité aux contextes, est nécessaire pour aller au-delà des premiers stades.

Je soupçonne que plusieurs acteurs du télé-enseignement ont pressenti certaines de ces choses au cours des derniers mois.

Cette chronique vous reviendra à la rentrée. Passez un bel été.

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