Les dieux ont soif

Traditionnellement, on manifestait pour exiger quelque chose. Les syndicats descendaient dans la rue pour réclamer des augmentations de salaires ou de meilleures conditions de travail. À d’autres époques, on a manifesté pour l’avortement ou le gel des droits de scolarité. L’intérêt de ces manifestations, c’est qu’on savait précisément ce qui était demandé. Le cas échéant, on pouvait donc s’asseoir à une table et discuter. Du moins savait-on si ces revendications avaient quelque chance d’être satisfaites un jour.

On a parfois l’impression que les militants d’aujourd’hui ont plutôt suivi le mot d’ordre de Stéphane Hessel. À la fin de sa vie, cet ancien résistant devenu haut fonctionnaire avait écrit un petit manifeste vendu à des millions d’exemplaires intitulé Indignez-vous ! Dans cet opuscule, il ne réclamait rien de précis. Il incitait plutôt la jeunesse à exprimer son émoi chaque fois qu’elle constatait une injustice. Comme si l’homme avait compris qu’à la dictature des images, aujourd’hui incontestée, ne pouvait correspondre que la sacralisation des émotions.

Si l’on comprend très bien la colère spontanée suscitée par le meurtre de George Floyd filmé en direct sur Internet, les objectifs des manifestations qui ont suivi sont loin d’être limpides. On a évidemment compris qu’il s’agissait de faire reculer le racisme. Mais encore ? S’agissait-il de modifier le code de déontologie des policiers ? De fixer des quotas de recrutement ethniques ? De soumettre les policiers à des sessions de rééducation ? Comme si tout cela n’avait pas déjà été fait.

Heureusement, le « racisme systémique » vint à la rescousse ! Comme l’« immaculée conception » ou la « justice bourgeoise » hier encore, ce concept issu de l’extrême gauche américaine et de la frange radicale et séparatiste du mouvement noir a l’immense avantage de pouvoir recouvrir à peu près n’importe quoi. Du point de vue des militants professionnels qui n’ont que ces mots à la bouche, c’est peut-être d’ailleurs sa principale qualité. Comment en effet mesurer l’état réel de ce racisme si nébuleux puisqu’on nous dit qu’il serait omniprésent sans que les policiers soient pour autant racistes ? On serait donc raciste sans le savoir. Au fond, il en irait du racisme comme du mal. On n’aura jamais fini de le combattre.

Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas, disait Malraux. Du genou au sol à l’autoflagellation, en passant par le déboulonnage des statues, les résonances mystiques de ce que nous avons vu depuis deux semaines sautent aux yeux. Les militants qui hantent nos boulevards ne cherchent pas tant à réformer la police ou une administration quelconque qu’à purger le monde du racisme comme hier d’autres mystiques — aussi bien laïcs que religieux d’ailleurs — voulaient le purger du mal.

Née d’une image, cette révolte ne pouvait trouver sa rédemption que dans la destruction d’autres images. Les nouveaux iconoclastes n’ont rien inventé. Ceux d’hier ont saccagé les statues de la Vierge Marie pendant les guerres de Religion, pillé les églises pendant la Terreur et fait exploser les Bouddhas de Bâmiyân en Afghanistan. Dans tous les cas, il s’agissait d’abord de purger les âmes, de faire table rase du passé et de se débarrasser des symboles de l’ancienne croyance.

Comme les anciens, les nouveaux inquisiteurs s’en prennent à tous ceux qu’ils soupçonnent d’avoir fricoté avec l’Impur. En attendant de les mettre tous dans la même charrette en route vers la place de Grève, on se contente de détruire leur statue.

Même de Gaulle, qui combattit le nazisme, donna sa liberté à l’Algérie et fut le champion des indépendances en Afrique, en Amérique latine et au Québec est traité de « colon » en direct à la télévision. Vandalisée aussi la statue de Churchill sans qui la victoire contre le nazisme aurait été impossible. Le pauvre ne saurait se laver de la souillure d’avoir un jour défendu l’Empire. Quant au père de l’école gratuite et obligatoire, Jules Ferry, il n’est plus qu’un colonialiste. Même si l’historienne Mona Ozouf nous apprend qu’il créa des écoles partout en Algérie malgré l’opposition irréductible des colons. Enfin, voilà Colbert réduit à l’infâme « code noir » réglementant l’esclavage. L’histoire nous apprend pourtant que le père de l’administration française encouragea le métissage en Nouvelle-France, dont il fit une province de France et où il envoya les filles du Roy. Sans lui, nous ne serions pas là !

N’allez surtout pas expliquer à ces nouveaux censeurs que personne n’a le monopole du Bien. L’affaire est trop complexe et la nouvelle Majorité morale n’en a cure. Elle n’aura de cesse tant que le tribunal de l’histoire n’aura pas sanctionné tous les personnages historiques qui n’ont pas eu l’heur de se conformer à la morale de notre époque. Tout cela au nom du dieu Tolérance et de la déesse Diversité. Comme l’écrivait Anatole France, auteur d’un magnifique roman du même nom qui illustre les affres de la Terreur : Les dieux ont soif !


 
61 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 19 juin 2020 03 h 32

    Hihihi...

    C'est en plein cela: "Les dieux ont soif !"... Et on peut continuer la phrase par "pis, y sont ben souls"...

  • Philippe Barbaud - Abonné 19 juin 2020 06 h 34

    Le zèle anti-raciste

    Bien dit ! Les casseurs de statues sont les TALIBANS de l'Occident : ils ignorent tout de l'histoire des peuples et des technologies, car plutôt que de s'instruire des cultures du passé, ils jouent au Nintendo des morts symboliques. C'est leur ignorance qu'il faut déboulonner.

    • Nadia Alexan - Abonnée 19 juin 2020 10 h 46

      Je suis d'accord avec vous qu'il ne faut pas détruire l'histoire. Chaque époque a ses valeurs et sa philosophie.
      Par contre, il y'a de quoi s'indigner comme le dit bien Stéphane Hessel. La montée des inégalités provoquées par le néolibéralisme et la cupidité à outrance, le saccage de la nature et de la biodiversité sans souci, l'abandon des citoyens les plus faibles et les plus vulnérables à leur sort, la complicité de nos gouvernements avec les plus riches et les plus puissants, l'évasion fiscale chez les riches et les GAFAM de ce monde, l'escroquerie des compagnies pharmaceutiques qui travaillent essentiellement pour leurs actionnaires et j'en passe. Le bien commun est devenu un oxymoron.
      L'indignation est mieux que l'indifférence.

    • Christian Roy - Abonné 19 juin 2020 17 h 43

      @ Mme Alexan,

      Je seconde votre commentaire. Là-dessus, je suis dans votre équipe.

  • Raynald Rouette - Abonné 19 juin 2020 07 h 19

    Une nouvelle « inquisition » est en marche


    De la sémantique et des accusations à outrance entre racisme, discrimination, violence policière qui ne mène et ne mènera nul part sinon encore plus de distanciation sociale et culturelle.

    Par exemple: l'annulation des deux spectacles SLAV et Kanata en 2018 lors du festival de Jazz de Montréal a été profitable pour qui...? Les conséquences ont été pour qui? Le silence devient de plus en plus assourdissant...

    Tout comme la coivid-19 ne changera pas le monde, cette nouvelle forme d'inquisition non plus, en bout de ligne, il sera le même, "en un peu pire", Michel Houellebecq.

    • Cyril Dionne - Abonné 19 juin 2020 11 h 32

      Oui, cette nouvelle très sainte Inquisition ne changera absolument rien M. Rouette, mais cela n'est pas leur but de toute façon. Tout ce qu'ils veulent, c'est de détruire tout le cheminement humain depuis l'invention de feu et de la roue pour refaçonner un monde théocratique et dictatorial à leur image avec eux, évidemment, au contrôle de cette nouvelle forme d’esclavage. La raison ne leur donnera pas raison au final.

  • Marc Therrien - Abonné 19 juin 2020 07 h 26

    En deça du bien et du mal


    Finalement, je ne sais pas s’il est vraiment possible de restreindre et de contenir cette passion violente qui anime parfois les iconoclastes et qui les pousse à vouloir tuer une deuxième fois un personnage en néantisant son souvenir. Bien avant Jésus-Christ, il y a quelques 2400 ans, le philosophe Démocrite disait : « On cherche le bien sans le trouver, et l'on trouve le mal sans le chercher ». Il semble que les personnes qui se dévouent vertueusement à faire triompher le bien pour faire advenir un humain nouveau qui ne connaîtrait plus l’inhumain augmentent en nombre. On retrouve parmi elles de terribles simplificateurs qui cherchent souvent des solutions simples à des problèmes complexes et qui pensent qu’à force de faire disparaître les représentations des passions obscures qui meuvent les êtres humains celles-ci s’éteindront d’elles-mêmes faute d’attention consciente portée à leur égard. À leur contact, je m’en retourne vers ces grands littéraires et dramaturges qui ont exploré les grandes souffrances universelles encore non résolues. Qu’il me suffise de nommer Nietzsche et Shakespeare.

    Comme ces personnes dévotes du Bien ne sont pas encore des anges, elles sont prêtes à faire subir la torture de Procuste à l’humanité qu’elles veulent délivrer du mal. Ces censeurs nous confirment que Shakespeare avait raison de penser que « le mal que font les hommes vit après eux ; le bien est souvent enseveli avec leurs cendres. » Et enfin, j’emprunte les mots de Nietzsche pour leur transmettre cet avis : « Quiconque lutte contre des monstres devrait prendre garde, dans le combat, à ne pas devenir monstre lui-même. Et quant à celui qui scrute le fond de l'abysse, l'abysse le scrute à son tour. »

    Marc Therrien

    • Christian Roy - Abonné 19 juin 2020 17 h 50

      M. Therrien, je trouve fort agréable de vous lire. Les citations de votre commentaire valent la peine d'être transmises au plus grand nombre. Vous apportez de la perspective.

  • Françoise Labelle - Abonnée 19 juin 2020 07 h 36

    L'homme révolté

    «Qu'est-ce qu'un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s'il refuse, il ne renonce pas : c'est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement.» - Camus

    Selon vous, dans les années 1780 pré-révolutionnaires, le peuple de France avait un plan quinquennal détaillé qu'il désirait faire appliquer? Il protestait contre les abus des aristocrates, contre leurs droits acquis, les mauvaises récoltes, contre quoi précisément?
    La gestion de la police revient aux gestionnaires de la police. Les policiers américains reflètent l'état d'esprit des américains armés jusqu'aux dents. La police britannique n'est pas armée, les citoyens britanniques ne le sont pas non plus et les bavures policières sont moins létales. Une part de le société américaine, y compris ses policiers, est raciste. Pour eux, l'Afrique est un trou à merde et ceux qui devraient y retourner sont des étr... (étrangers, bien sûr).

    «risque financier systémique» ou «crise financière systémique» sont des termes connus de l'extrême-gauche du système financier et bancaire. Le manque de capital par rapport aux leviers financiers en 2008 était un risque financier systémique.
    Quelqu'un a traité de Gaulle de colon? Hon! Il craignait pas mal plus les attentats de l'OAS, organisation politico-militaire clandestine française proche de l'extrême droite.
    Vous êtes stimulant.

    • Serge Pelletier - Abonné 20 juin 2020 13 h 58

      Faux, de nos jours les policiers britanniques, du moins pour la vaste majorité, sont armés de révolver. Ceux qui ne le sont pas font généralement présence dans les milieux touristiques... Mais en quelques secondes des policiers armés interviennent au moindre signe de ceux qui ne sont pas armés. UIci, il est question de secondes, pas de minutes qui s'additionnent... Le port de l'arme de service n'est pas à la mode "regarde mon gros gun" à la western américaine. Sans omettre l'usage de la garcette de police qui est généralisée.
      Cela me rappelle la police de Hong Kong qui dans les mileux touristiques étaient fortement "féminine" et non armée de révolver ou pistolet... Ouais, Mais un observateur le moindrement attentif remarquait la présence dissimulé non loin des policières de solides gaillards policiers "full armés"... À l'aéroport c'était la même chose, mais au lieu d'être dissimulés, les policiers "mâles" patrouillaient par six ou huit et tous "armés full": grenades, mitraillettes en bandouillières, etc. Sans mentionner les "incognitos" qui se mélangeaient à la foule. Donc, un visiteurs non attentif et averti pouvait ne remarquer la "petite policière" ou "petit policier" non armé (sauf à l'aéroport les patruoilleurs étant très remarquables) et en retour de voyage dire à tous que la police de Hong Kong n'est pas armée...
      Pour Montréal, la police de proximité fut sujet de thèses par des chercheurs japonais. Ils ont pris la cavalièrie sur le Mont Royal avec les enfants qui "flattaient" les cheveaux, les touristes qui se faisaient prendre en photographie avec policiers/ères souriant de toutes dents dehors sur les beaux cheveaux... Ouais, photographies en preuves... C'était la police idéale de proximité et selon les chercheurs japonais cela était pratiquement partout à Montréal, et que Japon devrait faire comme à MTL... Alors, à MTL, comment expliquer la charge de dispertition de la cavalerie policière lors d'émeutes?