Parler de racisme à l’école

Tout le monde, je pense, accordera spontanément que l’éducation a un rôle à jouer dans la construction d’une société non raciste, que l’école devrait préparer les nouvelles générations à devenir des citoyens lucides et actifs dans une telle société. Qui le nierait ?

Mais tout le monde devrait aussi prendre la mesure des défis que cela représente. J’avance que si vous pensez que ce projet va de soi et ne présente aucune difficulté, c’est que vous n’y avez pas assez pensé.

Certains de ces défis apparaissent dès qu’on tente de préciser, d’une part, ce qu’on entend par racisme, d’autre part, ce qu’est exactement ce rôle de l’école et de l’éducation, comment elles le jouent, dans quelles limites elles peuvent et devraient le faire, et pourquoi.

Le premier grand danger ici, que chacun reconnaîtra, est l’endoctrinement.

Endoctrinement

Pour aller rapidement à l’essentiel, on désigne par ce mot le fait d’user de moyens allant au-delà de ce que la raison permet avec l’intention de faire adhérer inconditionnellement à une doctrine, c’est-à-dire à un système d’idées dont on peut et dont on devrait, dans le cadre d’une véritable éducation, pouvoir débattre.

Et justement : le concept de racisme, et ce qu’il implique concrètement tant pour l’action individuelle que pour les politiques publiques, tout cela ou, peu s’en faut, est sujet à débat et pour une part non négligeable polémique. Pour vous en convaincre, il suffit de lire ce qui s’écrit en ce moment et de regarder ce qui est, ou non, considéré comme devant s’ensuivre pour l’action.

Pour rendre cela bien clair, imaginons que vous adoptez cette conception dite systémique du racisme. Et que vous apprenez que tel sociologue nationaliste et conservateur, qui rejette ce concept, vient d’être nommé à la tête du comité ministériel qui devra faire des propositions pour l’inclusion de la lutte contre le racisme dans le curriculum de l’école québécoise. Et inversement.

De tels débats sont réels et importants. Ils ne sont d’ailleurs pas toujours à forte connotation idéologique et surgissent parfois au cœur même de travaux scientifiques. En voici un exemple.

Un fameux test imaginé par de sérieux chercheurs et très utilisé depuis longtemps prétend détecter ces préjugés racistes inconscients que nous n’osons pas même nous avouer. Mais voilà : depuis quelques années, de sérieux doutes sur sa valeur sont soulevés. Michael Shermer en rappelle quelques-uns ici.

Et réfléchit sur ce que cela signifie sur notre compréhension du racisme et sur le combat à mener contre lui.

Mais j’en viens à une autre importante mise en garde contre une éducation contre le racisme trop empressée et peu réfléchie. Elle m’est inspirée par des réflexions de la philosophe Hannah Arendt, juive allemande ayant fui le nazisme et que personne ne soupçonnera de racisme.

Arendt, action et nativité

Sans prétendre lui être absolument fidèle, on peut interpréter Arendt comme se méfiant de la tentation de demander aux enfants de prendre position sur des questions graves, complexes, parfois douloureuses et le plus souvent clivantes, qui sont le lot de celles du domaine de l’action politique.

Elle veut en outre que l’école préserve, pour ces êtres neufs nouvellement arrivés dans un monde déjà vieux, leur capacité d’y innover. Cela signifiera, en temps et lieu, de prendre publiquement position sur une question, d’amorcer quelque chose, de défendre ses idées. Arendt, une radicale en politique, pense qu’un certain conservatisme pédagogique est de ce radicalisme une condition nécessaire.

On ne sait pas ce qu’elle aurait dit sur l’éducation à la citoyenneté. En fait, quand elle décède, la première page du chapitre du livre (Juger) où elle l’aurait certainement précisé est sur sa dactylo. Mais ses riches réflexions, et le souci de ne pas endoctriner, me suggèrent ce qui suit, qui vaut aussi pour la question de la lutte contre le racisme à l’école.

Des propositions

Je pense qu’on devrait d’abord, disons au primaire, faire trois choses.

D’abord transmettre dans le curriculum des savoirs (il faudra les choisir avec soin) liés à la question du racisme. Ensuite, soigneusement penser et organiser ce qu’on appelle le curriculum caché de l’école : on désigne par cette expression toute une série d’effets non intentionnellement visés, mais atteints et qui font en sorte que des choses comme des normes, des valeurs, des croyances, des comportements, sont apprises à l’école, et cela, par le seul fait que s’y déroulent des activités — d’apprentissage ou autres. Des activités sportives, des activités scolaires ou parascolaires, l’organisation même de la classe, de la cafétéria et mille autres contextes peuvent ainsi en être des vecteurs.

Enfin, et surtout, par des activités de discussion portant sur des sujets pas ou peu polémiques, commencer à instiller ces vertus que demande l’action politique : écouter autrui, argumenter rationnellement, reconnaître qu’on peut se tromper et qu’on s’est parfois en effet trompé. La philosophie pour enfants est excellente pour tout cela.

Ensuite, au secondaire, peut-être au deuxième cycle, introduire des sujets plus polémiques, informer sur les données factuelles ou juridiques pertinentes et enfin discuter de questions d’actualité.

Je soumets, sans plus m’étendre, qu’à suivre parfois nos débats sur des questions politiques polémiques, où prolifèrent insultes, refus d’écouter, drapages dans de prétendus manteaux de vertu exhibant le bijou de la certitude inflexible de savoir et d’avoir raison absolument, il m’arrive de regretter que des intervenants n’aient pas été ainsi formés.

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