Le printemps drabe

Lors de la manif de dimanche dernier contre le racisme, un symptôme de ras-le-bol après un printemps drabe
Hubert Hayaud Le Devoir Lors de la manif de dimanche dernier contre le racisme, un symptôme de ras-le-bol après un printemps drabe

Elle m’a achevée, cette phrase du Dr Arruda cette semaine : « Nous sommes en libération conditionnelle. » Comme une baleine prise en étau avant de s’échouer sur des rives hostiles. Derrière ces rassemblements massifs qui ont donné des allures de Printemps érable à un printemps drabe, et des rues noires de monde à des avenues désertées, il y a un discours carcéral qu’il ne faudrait pas oublier trop tôt. Ayons la liesse prudente et le câlin réservé.

L’heure est au bilan provisoire et au bye-bye COVID précautionneux, à un peu d’humour dans la stupeur encore palpable du film boboche qui n’en finit plus.

Tiens, une amie qui s’est jointe aux forces d’immigrantes en CHSLD a goûté à cet humour haïtien que j’aime tant. Elle rigole en dansant la bamboula dans les couloirs mornes où la mort vient parfois réclamer son dû. Les doudous sourient derrière leur visière. Cet humour-là teinté d’amour m’a aidée durant ces trois mois de traversée d’un continent à un autre.

Combien de fois ai-je repensé à mon grand-père Alban au pire de la marée ? Alban avait neuf ans durant la grippe espagnole en Gaspésie, en 1918. Une charrette à foin, un cheval et des dépouilles qui s’empilent. Il nous le racontait, 60 ans plus tard, toujours la même anecdote devenue un conte façon Fred Pellerin avec l’accent de Cap-des-Rosiers : « La femme m’appelle sur le bord du chemin pour que j’embarque le corps de son mari. Elle me dit que ça commence à sentir… » Et Alban, enfant précoce (un conteur ne s’enfarge pas dans ce genre de détails) : « Je peux vous en débarrasser, Madame ! Mais j’ai pu de place ! Je pourrais vous le changer pour un plus frais ! »

Nous riions chaque fois de l’irrévérence. Comme si cette histoire était totalement farfelue, comme si une pandémie ne pouvait pas modifier les codes de façon aussi ouverte.

Aujourd’hui, je sais que oui. Tous les codes peuvent s’envoler en fumée.

J’avais déjà perdu mon innocence, j’ai encore échappé quelques années de ma besace. Dix ans, a écrit Nathaly sur son mur FB. Décapée d’une décennie en quelques mois et l’impression d’avoir 100 ans. À cause de l’usure, la perspective de la reconstruction, la chape d’incertitude et ce sentiment diffus que les ruines fumeront longtemps.

De tout, il resta trois choses : la certitude que tout était en train de commencer, la certitude qu’il fallait continuer, la certitude que cela serait interrompu avant que d’être terminé, faire de l’interruption, un nouveau chemin, faire de la chute, un pas de danse, faire de la peur, un escalier, du rêve, un pont, de la recherche… une rencontre

Une crise de l’intime

J’ai une autre amie vaillante qui a déjà porté le monde sur ses épaules et n’avait jamais fait de crises de panique de sa vie avant la COVID ; elle a eu l’impression de mourir d’une crise cardiaque. Plus jamais elle ne pensera que les anxieux sont des plorines. Lorsqu’on perd ses mécanismes de défense habituels et ses fuites (l’action, les déplacements, sa job, ses amis, ses amours) pour se mesurer à l’angoisse, les réactions s’empilent.

La lassitude est palpable autour de moi, les kilos en trop pour les uns, des larmes spontanées pour d’autres, une grande tristesse, écrit Jean, les deuils nombreux, un coup de vieux pour Jocelyne : « Le pire pour moi : ne plus trop savoir comment vivre. » Catherine a parlé de la finesse des interactions sociales qui s’est estompée : « Dans l’espace public, je sens une énorme régression. » Marie a évoqué un « vortex funèbre, loin de la sérénité, sans petits et grands repères ».

La distance physique a établi une distanciation mentale. Des relations de tout ordre s’en trouvent taxées. On découvre les gens sous un autre jour aussi, parfois étonnant, parfois décevant.

J’ai reconnu ce mode survie dès le début, le même que celui de mon divorce, l’année dernière. La stupeur et l’état d’hypervigilance qui vous forcent à ne prévoir que pour la journée. Demain, on verra. La résilience est un muscle. Et je n’étais pas à plaindre.

Même les comédies télé me semblaient déconnectées pendant le confinement. J’ai eu davantage de plaisir à visionner la série Tchernobyl avec l’amoureux qu’à essayer de regarder seule C’est comme ça que je t’aime. J’étais mûre pour reprendre de La servante écarlate que j’avais laissé tomber pour cause d’hyperréalisme dystopique. J’avais besoin de vrai. Vodka nature ou Purell. De toute façon, j’ai la capacité d’attention d’une sauterelle qui a des poux depuis mars.

L’épidémie de coronavirus offre une magnifique raison d’être à cette tendance lourde, une certaine obsolescence qui semble frapper les relations humaines

Charge mentale

Comme beaucoup de parents, je me suis retrouvée avec la conciliation télétravail-école-familles-garde-partagée, routines et motivations chamboulées, crises à l’avenant. Et comme pour beaucoup de femmes, la charge mentale s’est dé-cu-plée. J’ai ployé.

J’ai lu tellement d’experts de tous les horizons, des épidémiologistes aux anthropologues, des philosophes aux biologistes, à en faire une surdose, pour en arriver à la conclusion qu’on ne les écoutait pas avant. On ne les écoutera pas davantage après.

Les Alain Deneault, les Henri-Paul Rousseau peuvent bien nous parler d’économie, leur boule de cristal est un écran de cinéparc depuis longtemps déjà. J’ai lu dans une dépêche, le 4 juin, que la relance économique passe par un secteur pétrolier — on appelle ça poétiquement un « secteur extracôtier », au large de Terre-Neuve — « fort, résilient et novateur » (ministre des Ressources naturelles). J’ai signé une pétition au sujet du PL61 et de son plan d’urgence économique poussé par la CAQ. Un petit rap avec ça ?

Tout recommencera comme avant, mais « en un peu pire », prédisait l’écrivain-devin Houellebecq il y a un mois. Ce monde tient sur un cure-dents dans le sable. Trois mois de toux et Jeff Bezos est mort de rire. Nous avons pourtant saisi ce qui était essentiel et ne l’était pas, les services comme les biens. Nous avons vécu dans la simplicité involontaire (et compris que le cuir d’une caresse est plus précieux qu’un sac Vuitton), souffert de la solitude ou, au contraire, suffoqué de promiscuité.

J’ai dû rêver cinq minutes de solidarités spontanées et d’un ordre du monde bouleversé par une crise planétaire inégalée. J’ai dû espérer de nouvelles alliances, des maisons multigénérationnelles où la biodiversité, la permaculture et les « milieux humides » seraient des réponses fortes pour envisager demain « ensemble ». Comme on avait espéré un pays…

J’ai démarré l’année en souhaitant à mille personnes de « faire du lien », en les bénissant un 30 décembre, comme mon grand-père l’aurait fait. Je ne croyais pas si bien dire. À un ou deux mètres, il en faudra encore davantage, du lien.

Je souhaite, mine de rien, qu’on ne réanime pas le patient. L’acharnement thérapeutique a assez duré. Ressusciter est bien pire que mourir. Il faut y croire de nouveau.

Aimé la lettre de Michel Houellebecq (mal) lue trop vite par Augustin Trapenard sur les ondes de France Inter, le 4 mai dernier : « En un peu pire. Réponse à quelques amis. » « Tout restera exactement pareil », pense-t-il. Leçon d’écriture, dissection de notre moralité élastique. À écouter sans faute.

Savouré F*ck la sérénité. Manuel de survie quand la vie vous fait devenir chèvre. « Il n’est pas question de dénigrer le bonheur, il s’agit de ne pas se sentir responsable de ce qui ne dépend pas de vous. » La f*ck thérapie du Dr Bennett, psychiatre, en vaut bien d’autres. Une série écrite avec sa fille Sarah, scénariste.

Parcouru Ces liens qui nous font vivre de la psychologue Rébecca Shankland et du psychiatre Christophe André sur l’éloge de l’interdépendance. Comme on dit : « Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin. » On y mentionne l’étude de Harvard (École de santé publique), sur neuf ans, qui a suivi 7000 personnes. « Les personnes ayant peu de relations sociales avaient trois fois plus de risques de décéder que les autres. »


JOBLOG

Musiques essentielles
 

De mon balcon, j’ai observé les sept couleurs du pont Jacques-Cartier durant toute la pandémie. Chaque jour, lors de mes intervalles, j’ai écouté Arc-en-ciel de Polo & Pan en balançant les bras vers le 7e ciel. « Ferme les yeux, c’est essentiel » (merci Jé).

J’ai aussi pleuré comme un veau (privé d’allaitement) en réécoutant Say It ain’t So, Jo, de Murray Head. Tout un après-midi, à tue-tête. Ça fait sortir le méchant. Je la veux à mes funérailles (merci Geneviève).

Et j’ai frissonné en écoutant cette chanson reprise par Clara Luciani dans le nouveau disque qui sort aujourd’hui, De Béart à Béart(s). Dans Chanson pour ma vieille : « Où sont-ils partis ? Où dis-le-moi dis ? Toi seule qui me veille » (merci à mes parents pour l’œuvre de Guy Béart).


 


 
1 commentaire
  • Pierre Jasmin - Abonné 12 juin 2020 08 h 49

    les professeurs de pessimisme vous marquent-ils trop, chère Joblo?

    J'ai emprunté à Nancy Huston mon titre. On a toujours l'air plus ridicule de professer l'optimisme et pourtant c'est ce que je choisis de faire, sonate de Beethoven après sonate de Mozart, et en cette période de confinement, article après article, même quand je pourfends le racisme, et que la grande Alanis Obomsawim appuie mon diagnostic que malgré l'incorrigible Gendarmerie Royale, on fait de grands pas en avant! Quant à la présence lumineuse des femmes dans notre cinéma, lisez ma critique de la remise des prix Iris sur http://www.artistespourlapaix.org/?p=18848. Et souriez, car vous participez pleinement à ce combat pour l'avancement de notre société...