La renaissance des librairies

Première étape des déconfinements culturels, la réouverture des librairies annonçait l’avènement de jours meilleurs. Comme les cinémas, elles m’avaient bien manqué durant la pause. Pénétrer dans un local rempli de livres, regarder les titres, choisir un volume ou un autre à emporter chez soi procure un sentiment d’euphorie. Désormais, les clients s’y croisent sans se regarder, planqués derrière leurs masques, l’œil rivé sur les présentoirs. Les livres les appellent de nouveau à déchiffrer des univers inconnus, d’ici ou de contrées lointaines, venus du passé ou d’un présent agité. Ils sont contents. Aucun ouvrage ne témoigne encore des assauts du coronavirus. Ça viendra. Lisons sur le monde d’avant février. Se changer les idées n’est pas plus mal.

Évitant de regarder la vitrine d’Olivieri tombée au combat durant la COVID-19, entrant chez Renaud-Bray en face, qui aura sacrifié cette perle, je décoche au bâtiment un œil noir en foulant son sol malgré tout. Ailleurs, des librairies indépendantes m’ouvrent aussi leurs bras. Je déambule au royaume du livre depuis le réveil de ses échoppes à Montréal le 25 mai dernier.

On avait craint l’hécatombe dans l’univers des librairies. Même le géant Renaud-Bray n’excluait pas, au cœur de la crise, d’abandonner d’autres maillons de sa chaîne après Olivieri. « On n’en est pas là», m’assure Émilie L. Laguerre, directrice des communications de la boîte, qui ne prévoit guère pour l’heure de nouvelles fermetures.

D’ailleurs, Katherine Fafard, présidente de l’Association des libraires du Québec (134 enseignes indépendantes), me tient le même genre de propos rassurants. Pas de cadenas en vue. Reste que certaines librairies sont logées dans des centres commerciaux qui n’ont pas rouvert leurs portes dans le Grand Montréal : onze d’entre elles chez Renaud-Bray, cinq ou six du côté des indépendants attendent encore leur renaissance. Ça viendra bientôt, sans doute.

Des reculs et des espoirs

Pourtant, le monde des librairies a changé, je le sais bien. Pas juste à cause des marques au sol et de la distanciation des clients. Cet univers fragile est tributaire des éditeurs et de leurs dernières parutions. Les œuvres classiques d’ici ou d’ailleurs ont beau briller sur leurs rayons, les clients réclament souvent des nouveautés ; gros fonds de commerce. Or, des titres attendus sont disparus de la carte durant le confinement, éliminés ou reportés. 50 % de l’offre nouvelle avait alors chuté.

Cet été, et cet automne surtout, moins d’ouvrages seront publiés. Les livres à succès domineront, en tassant sans doute des premières œuvres et des livres à risque. À moins d’une seconde vague dévastatrice, l’horizon devrait quand même s’éclaircir, surtout en 2021.

Car tout n’est pas noir sur ce front-là. Durant la parenthèse, les écrivains, à l’encontre des groupes d’artistes privés de répétition, ont pu aligner les mots dans la quiétude en vue d’œuvres futures. Les campagnes d’achat du livre local ont porté leurs fruits. Des soutiens aux commerces et aux salariés sont venus du fédéral, la SODEC a apporté sa contribution et gère le plan de relance du ministère de la Culture. « Difficile de savoir si les sommes sont suffisantes, me dit Émilie L. Laguerre. Reste que le livre est un produit refuge. En étant plus nombreux à demeurer au Québec cet été, les gens liront davantage. »

Et puis, comme le précise Katherine Fafard, en pleine crise, les ventes d’achats d’ouvrages numériques, mais surtout papier via les commandes Web ont explosé. Rien pour éponger les pertes financières toutefois. « De l’ordre de 48 % durant le confinement, évalue-t-elle, mais depuis la reprise, l’écart à pareille date avec 2019 est plutôt de 20 %. » Ajoutez que les bibliothèques scolaires et publiques ont jusqu’au 30 juin au Québec pour dépenser leurs fonds de relance en achats de livres. Un type de commandes en hausse chez les libraires.

« Je crois que la pause a servi la lecture, estime la présidente de l’Association des libraires du Québec. Trop occupées, plusieurs personnes ne lisaient plus ou très peu. En arrêt de travail, elles ont été nombreuses à renouer avec ce plaisir. Sur le site des libraires, j’ai rarement vu autant de demandes diverses, même pour des classiques peu recherchés en temps normal. Faute d’offres culturelles multiples, les médias n’ont jamais autant parlé de littérature. Pourvu que ça dure… »

On a annoncé maintes fois la mort du livre, crise après crise. Celle du coronavirus lui aura offert un petit tremplin. Ce qui ne console pas du deuil d’Olivieri, des œuvres privées de sortie et la frilosité des éditeurs en 2020, mais offre quelques raisons d’espérer à ceux qui n’ont jamais cessé de chérir la littérature. Alors, ils hantent les librairies, en souhaitant ne plus jamais devoir se passer d’elles aussi longtemps.