Des Iris à l’assaut d’aujourd’hui

Signe de nos affres épidémiques, mercredi soir, ce Gala des Iris virtuel, ricochant sur l’émission Bonsoir Bonsoir !, s’est déroulé sans tapis rouge ni joyeuse cohue. Avec des tournages en relance sous strictes conditions, pour le milieu, la cérémonie paraissait pourtant plus vitale que jamais.

Surtout après une année faste et un cru de femmes qui n’ont pas volé leurs lauriers. Elles en ont fait du chemin, les réalisatrices au fil des ans. Et avec le triomphe aux Iris d’Antigone de Sophie Deraspe, six fois primé, notamment pour le meilleur film, la meilleure réalisation et le meilleur scénario, avec les trois statuettes récoltées par Il pleuvait des oiseaux, deux d’interprétation et un du public (on espérait davantage pour ce bijou de Louise Archambault), tout le monde sent bien que les « filles des vues » sont là pour rester. Le Québec change.

D’ailleurs, devant ce gala, le spectateur se sentait autre, encore remué par le flot des manifestations antiracistes qui ont déferlé à pleins écrans. Alors, plusieurs regardaient d’un œil plus grand ouvert Mani Soleymanlou, le dramaturge d’origine iranienne de Un, Deux et Trois, ardent explorateur des terrains identitaires. À l’animation, aux côtés de l’interprète Élise Guilbault et de l’écrivain, acteur et scénariste Guillaume Lambert, il nous interpellait différemment.

On a besoin de voir des minorités dans ce champ longtemps tricoté pure laine. Le cinéma québécois a beaucoup exploré la quête des racines francophones, mais un vent du renouveau souffle dans sa cour.

Le cinéma, c’est le Québec, avec ses contradictions, ses rêves, sa mémoire et son arrimage au XXIe siècle. Le racisme et le sexisme larvés possèdent des racines profondes dans l’inconscient collectif, reflétées dans le 7e art comme partout. Au Québec, on peut être nationaliste tout en observant les pièges du chemin afin de les contourner. Nul besoin d’exclure les minorités qui caressent leurs propres rêves. Bien des créateurs tentent aujourd’hui d’embrasser large. Tant de films en nomination aux Iris témoignaient d’une société en marche.

Il pleuvait des oiseaux, de Louise Archambault, mettait en scène avec poésie des personnes âgées, libres et attachantes. Antigone de Sophie Deraspe embrassait dans la fougue le sort des minorités et la révolte de la jeunesse. Mafia Inc., de Podz, se campait dans une communauté mafieuse italo-montréalaise. Le vingtième siècle, de Matthew Rankin, proposait un bain d’histoire stylisé et humoristique. Sympathie pour le diable, de Guillaume de Fontenay, s’ancrait à Sarajevo, 14 jours, 12 nuits, de Jean-Philippe Duval, au Vietnam. La femme de mon frère, de Monia Chokri, explorait en mode pop les rapports familiaux et les liens intercommunautaires de Montréal. Matthias & Maxime, de Xavier Dolan, se penchait sur l’amitié et la différence. Kuessipan, de Myriam Verreault, éclairait les déchirements de la jeunesse innue : un panorama vraiment varié.

Les peuples des réserves

Ce Kuessipan, non primé, tombait pourtant à point nommé. Quelle minorité sur notre sol aura été plus humiliée que ses premiers habitants depuis plus de 400 ans ? En Nouvelle-France, les Autochtones avaient aidé les colons à survivre à l’hiver et au scorbut. Ceux-ci venaient les envahir avec la croix, la poudre, la variole, la tuberculose et le défrichement, se proclamant maîtres des leurs terres sacrées, avant que les Britanniques n’en rajoutent.

Depuis lors, tant de fossés se seront creusés entre nos communautés, entretenus longtemps par des livres d’histoire truffés d’Amérindiens aux rôles de méchants. Une sorte d’apartheid avait isolé les Blancs dominants du peuple des réserves, d’un océan à l’autre, en les réduisant à des têtes à plumes. Ils sont plus visibles et mieux compris depuis l’été rouge de 1990, remarquez. Et l’encadrement des corps policiers comme de nouvelles mesures d’embauche, dans la foulée de l’assassinat de George Floyd, va profiter aussi aux citoyens issus de l’immigration autant qu’aux Autochtones.

Ainsi, l’hommage des Iris à l’Abénaquise Alanis O’Bomsawin appelait-il à rebâtir des ponts. Elle en avait bavé, la future cinéaste, quand ses parents s’étaient établis à Trois-Rivières. Les enfants à l’école se montraient sans pitié. Toutes les vexations et tous les abus, cette grande dame résiliente, active à 87 ans avec plus de 50 films dans sa besace, les vécut dans sa chair. Cette femme qui se sera tant battue pour l’éducation des Premiers Peuples et pour exposer leurs richesses et leurs combats prenait la parole mercredi, à l’heure où une vague d’exaspération contre les injustices faites aux minorités déferlait à pleines rues. Inspirant contexte ! Du coup, la résonance des films et des cinéastes engagés allait s’accroissant. Les étoiles s’alignaient enfin pour les écouter mieux.


 
2 commentaires
  • Guy O'Bomsawin - Abonné 11 juin 2020 17 h 16

    Transcendante

    Lorsque les gens se tirent à l’eau dans la piscine d’Odanak, ils devraient avoir une bonne pensée pour Alanis, qui en avait permis la réalisation il y a environ 70 ans, après avoir personnellement tenu une très fructueuse campagne de financement auprès de son entourage du milieu montréalais de la mode, bref du « jet set » de l’époque, disait-on. À l’exemple des Québécois, son histoire est une épopée — toute une ! — dont devraient s’inspirer les bonzes d’une éducation par trop inspirée des recettes de la pensée magique. Une femme très remarquable, transcendante, de pure essence socialiste avant la lettre au sens non politique du terme, et une artiste exceptionnelle. Merci d'avoir si bien souligné son apport au titanesque combat contre le virus d'une discrimination systémique issue d'une cupidité européenne sans nom.

  • Jean-Guy Aubé - Abonné 12 juin 2020 08 h 57

    La phrase de Louis Hémon dans Maria Chapdelaine

    'Rien ne doit changer au pays du Québec'.