Porter demain en son sein

Véronique Côté. Je dirai à ma fille: j’adorais la vie et je voulais la partager avec toi. Et j’adorais aussi vraiment ton père.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Véronique Côté. Je dirai à ma fille: j’adorais la vie et je voulais la partager avec toi. Et j’adorais aussi vraiment ton père.

Lorsque j’ai rencontré Catherine Dorion l’automne dernier, elle m’a parlé de son désir d’avoir un troisième enfant. Elle était visiblement en amour, les yeux dans la vaseline, le cœur en Jell-O, le sourire béat. La députée de Taschereau, malgré les batailles à livrer, les défis à relever, les lettres de préposés aux bénéficiaires dévastés qu’elle lit sur sa page FB et les sandwichs qu’elle va porter aux plus démunis dans son comté, trouve le temps de fabriquer un petit humain tout en faisant l’école à la maison à ses fillettes de cinq et huit ans. Je m’incline bien bas.

« Cette grossesse tombe dans un drôle de moment, mais je reprendrais la même décision. Cet enfant connaîtra probablement une ou deux autres épidémies dans sa vie », me confie la flamboyante députée de Québec solidaire en entrevue téléphonique.

Catherine Dorion, 37 ans, s’est peut-être fait remarquer pour ses cotons ouatés et ses déguisements d’Halloween féministes à l’Assemblée nationale, mais elle ne lâche rien. Même au début du troisième trimestre de sa grossesse, elle milite pour le #maipoil et considère que mettre cet enfant au monde est un geste culturel et naturel. « Y a des gens qui m’accusent de ne pas penser à l’environnement et à la planète, mais la vie, c’est pas juste « j’ai des idées et je fais tout en fonction de ça ». C’est aussi transmettre du sens entre humains. C’est fabriquer un récit commun qui rend la vie habitable. »

J’ai longtemps pensé que ça n’avait pas de sens de donner la vie. Sans comprendre complètement ce que je donnais. Sans avoir toutes les réponses à toutes les questions que tu vas avoir.

Devant une femme enceinte, rien ni personne, ni la raison, ni la logique, ni tous les chiffres du déficit mondial ne font le poids. Parce que le germe de vie, parce que le mystère, parce que cette puissance-là rejoint le sacré. On peut ergoter avant, on peut se faire vasectomiser ou se croiser les jambes, on peut penser à l’avenir bien incertain de ces enfants à venir, mais devant un ventre gravide, vous posez un genou à terre et vous joignez vos mains. La Sainte Vierge n’est pas bien loin.

Pour la porte-parole du deuxième groupe d’opposition en matière de Culture et de Communications, mettre au monde ressemble à un geste de création. Celle qui a étudié au Conservatoire d’art dramatique de Québec me parle d’anomie, la désorganisation d’une société causée par la disparition progressive de lois, de normes, de valeurs communes. Selon elle, nous vivons collectivement un état dépressif qui prévalait bien avant la pandémie et nous fait douter de la pertinence de nous reproduire.

 
Photo: Francis Vachon Le Devoir Catherine Dorion. On fait un enfant pour lui donner. Le désir de création touche à la politique, à l’art, à l’humain.

L’art et l’amour pour unir

On ne regarde jamais autant l’avenir dans le blanc des yeux que lorsqu’on porte un enfant en soi : « L’angle mort en environnement, c’est l’angle culturel. Tu ne pourras pas mobiliser les gens si tu n’as pas la culture pour les unir. » Par culture, Catherine Dorion voit bien plus large que le programme d’aide gouvernemental annoncé cette semaine. « C’est tout ce qu’il y a entre toi et les gens, la culture. C’est un lien à nous-mêmes et aux autres. » Et les enfants font partie de ce lien et du legs à transmettre.

« Je ne pense pas que tout le monde doit faire des enfants », concède la cadette d’une fratrie de neuf. « Moi, je fais le pari de Pascal. J’aime mieux croire que c’est possible, sinon ça ne l’est pas. Dans ma tête, j’ai des édifices solides transmis par mes parents et mes grands-parents. Et la façon d’en prendre soin, c’est de le créer. »

Inventer de l’amour dans la filiation pour sauver le monde reste une façon de voir les choses.

Mais c’est indéniablement un lourd héritage sur les épaules des petits humains à venir. Et beaucoup de militance en prévision. Il en faudra des pancartes et des Mères au front, un mouvement environnemental de mères écœurées comme Véronique Côté.

Pour la comédienne, autrice et metteuse en scène, elle aussi diplômée du Conservatoire d’art dramatique de Québec, l’imminence d’accoucher d’un premier bébé en temps de COVID (sa date prévue tombe le 5 juin) a fait naître une anxiété et des insomnies nouvelles.

« Ce n’est pas une décision prise en toute légèreté. Je ne suis ni naïve ni idiote », balance la jeune maman écolo de 39 ans, qui ne se sent pas coupable de mettre un enfant dans un monde aux allures hostiles. Elle y a réfléchi sous tous les angles avec son chum, le metteur en scène Frédéric Blanchette (aucun lien de parenté, dommage !). « Notre société fait porter le fardeau de tout sur les épaules des individus. Mais ça ne fera jamais le poids contre les choix collectifs qui ne sont pas faits. »

Il faut que nos vies changent, mon amour. Parce qu’il faut que la vie gagne.

Une petite luciole

Depuis six ans qu’ils sont ensemble, Véronique et Frédéric ont tergiversé, en partie à cause de l’inquiétude du papa, pas du tout optimiste quant à l’avenir et aux changements climatiques. Tout comme Catherine Dorion, Véronique estime que nous vivons cette pandémie comme un coup du sort, géré comme un hasard malheureux qui vient de l’extérieur. « C’est lié à la façon dont on détruit les écosystèmes ! Mais j’ai l’impression que ce qui nous fait agir et bouger, ce sont les liens. Ces liens donnent du courage. Nous sommes des constructions sociales d’abord », me dit-elle en dégustant sa crème glacée mangue-coco.

« Je l’ai revirée dans tous les sens avec ma raison, cette question. Mais il y a beaucoup d’inconscient dans le geste de faire un enfant. On essaie de l’expliquer après. » Pour elle, tous les enfants sont « ses » enfants. « Je me sentais déjà une responsabilité envers tous les enfants, même pas à moi. Ma fille viendra avec sa lumière qui va m’éclabousser tout de suite, avec sa joie proche de la mienne. J’ai besoin d’espoir pour agir, c’est mon combustible. Et j’ai trouvé beaucoup de réconfort dans le militantisme et Mères au front. Je suis prête à y aller. Quand c’est rendu que Laure Waridel est sur le bord de désobéir, il se passe quelque chose ! Ça prend juste 3,5 % du monde pour changer les choses. Faut se trouver et se regrouper. »

Devant moi, la déjà maman se passe la main sur le ventre, un geste de présence, de communication intime que je reconnais.

– Elle bouge, hein ?

Sourire lumineux comme une luciole que je jalouse une seconde.

– Oui…

Je formule un geste mental covidien distancié et une larme embue mes lunettes de soleil. Sur la terrasse de la crèmerie Les Givrés où nous discutons depuis deux heures, un ange passe.

Y a rien à faire, faut être un peu givré pour vivre encore et encore.

Aimé Mouha, l’avant-dernier album d’un de mes auteurs et illustrateurs jeunesse préférés, Claude Ponti. Mouha descend de sa maison haut perchée pour découvrir le monde et apprend la confiance en elle-même malgré les obstacles, le Bâfrafon moustachu qui a faim sans fin de tout et de rien. Même si elle se fait traiter de Mal coiffée, Mouha poursuit sa route et retourne chez elle avec un ami qui l’a suivie tout du long. Du pur Ponti.

Lu le statut de Catherine Dorion sur #maipoil dans sa page FB. C’est un plaidoyer pour la liberté des femmes, celle de se dépoiler ou non, de se maquiller ou pas, de s’habiller en barmaid, ou merde. Un sujet cher à Dorion depuis longtemps.

Visité le site de Mères au front, mouvement initié par Laure Waridel et Anaïs Barbeau-Lavalette. Pour vous mobiliser dans la lutte contre les changements climatiques, c’est ici.

Entendu la lettre de Véronique Côté à l’émission On dira ce qu’on voudra avant qu’elle quitte pour son congé de maternité, la semaine dernière. « Y a des mères qui ont la chance d’avoir des enfants, pis y a des mères qui ont pas cette chance-là. ».


JOBLOG

L’amour, l’ado, la vie


En se fricotant des saucisses végés au micro-ondes avec salsa piquante et pita mou…

– Tu interviewais qui, mamou ?

– La députée Catherine Dorion. Elle est enceinte. On parlait du monde dans lequel son bébé
va atterrir.

– Ah ! C’est wak. En pleine COVID.

– Tu m’en veux, des fois, de t’avoir mis dans « ce » monde-là ?

– Ben non, maman ! C’est moi qui ai gagné la course des spermatos. J’avais juste à prendre mon temps et à laisser les autres passer !

– Tant qu’à ça… Tu sais ce qu’elle m’a dit,
Dorion ? On sait bien que l’amour, ça dure
pas toute la vie.

– Ben oui. Même la vie, ça dure pas toute la vie…

9 commentaires
  • Stéphanie Mayer - Abonnée 5 juin 2020 07 h 58

    Quel beau texte

    Une chronique critique, poétique et inspirée. Une douceur de vous lire en ces temps troubles.

    • Jacques de Guise - Abonné 5 juin 2020 12 h 05

      Vous avez bien raison Stéphanie Mayer, quel beau texte où le sensible et l’intelligible s’harmonisent si bien.

      Quand on me tient les propos suivants, je fonds :

      « C’est aussi transmettre du sens entre humains. C’est fabriquer un récit commun qui rend la vie habitable. »
      Il est tellement important de redonner au récit sa valeur et sa capacité de relier les humains, faire partager l’adversité, se structure et donner du sens à sa vie.

      Le récit est une ressource très riche pour relier les humains, mais il peut paradoxalement être le lieu d’un enfermement identitaire. Il est dès lors indispensable de clarifier les conditions d’exercice du travail narratif.

      Il est important de le dire, nos médias – radio-télévision-Internet- en ont dévoyé le sens par leur utilisation démesurée du côté spectaculaire du récit-témoignage. Pour redonner au récit sa place, il est important de promouvoir une intelligence narrative par une éducation narrative qui s’éloigne de la consommation passive du récit comme divertissement ou captation émotionnelle sans réflexivité critique.

  • Gilbert Talbot - Abonné 5 juin 2020 08 h 08

    Bravo les mamans de la Covid.

    Catherine Dorion est increvable. Quelle énergie créatrice!. Et Véronique Côté, elle a bien raison aussi. Faire un enfant c'est créer des liens nouveaux avec le monde qui vont le transformer.On a besoin de cette teransformation de ce temps-ci particulièrement. Bravo les mamans de la COVID.

  • Clermont Domingue - Abonné 5 juin 2020 08 h 59

    Même la vie, ça dure pas toute la vie...

    Cette petite phrase nous ramène toute la réalité de l'existence et de la nature. Ma vie n'est pas toute la vie.La vie de mes enfants, petits- enfants et arrières-petits-enfants. c'est la vie. Partir après une longue vie, c'est laisser la vie continuer encore et encore...

    La Covid nous a rappelé que la mort fait partie de la vie.Merci, chère Josée, de nous parler de la vie avec autant d'émotion et de poésie.

  • André Lafrance - Abonné 5 juin 2020 09 h 04

    Merci à Josée Blanchette pour cet article touchant!

  • michel labrie - Abonné 5 juin 2020 11 h 18

    retenu:

    Je l’ai reviré dans tous les sens avec ma raison, cette question. Mais il y a beaucoup d’inconscient dans le geste de faire un enfant.

    ...''Eh oui!''

    • Pierre Samuel - Abonné 6 juin 2020 20 h 40

      @ M. Michel Labrie Labrie :

      Bien d'accord. Et dans les temps actuels ne pas en faire ne signifie surtout pas ne pas les aimer !

      Salutations !