Les malheurs de Camille

J’ai de l’admiration pour Camille Bouchard. Auteur de plus de 90 romans, principalement pour la jeunesse, l’infatigable écrivain parvient sans cesse à se réinventer. Voyageur aventureux, celui qui dit avoir Tintinpour idole s’inspire souvent de ses expériences en territoires exotiques pour concocter des œuvres à la fois enlevantes et instructives, sans lourdeurs pédagogiques. Fabuleux conteur, as du rythme narratif et maître de la description concise mais révélatrice, Bouchard a l’art du récit dans le sang.

Sa série Le siècle des malheurs (Boréal, 2018-2020), qui s’adresse aux jeunes de 12 ans et plus, est un modèle de littérature jeunesse. Elle nous fait découvrir la face sombre du XXe siècle, avec de courts romans nerveux et très habilement construits, qui illustrent la folie des humains et, parfois, leur noblesse.

Afin de permettre aux lecteurs de s’y retrouver dans les mondes étrangers où il les entraîne, Bouchard use d’une stratégie fréquente en journalisme : la loi de proximité, c’est-à-dire le principe selon lequel le lecteur va naturellement s’intéresser plus à une information qui lui est proche.

Ainsi, dans Le siècle des malheurs, le lecteur va du Mexique à la Louisiane, en passant par l’Indochine, le Japon et le Congo, en suivant, d’un épisode à l’autre, les tribulations des membres de la famille Lavoie, des Québécois intrépides, animés par le désir de « fuir la vie bourgeoise pour défendre une cause ». Le grand-père, Serge, sera aux côtés de Pancho Villa, au Mexique, dans les années 1910. Son fils, Benjamin, personnage central de la série né le 1er janvier 1900, ainsi que ses enfants, Valentin, Marie-Louise et Francisco, seront les héros des épisodes suivants.

« Cicatrices », le cinquième et dernier roman de la série, qui paraît en ce début d’été, constitue une sorte de petit tour de force. Son narrateur, un chêne vert qui a déjà 100 ans en 1900 et qui se trouve sur le chemin entre La Métairie et La Nouvelle-Orléans, témoigne de l’arrogance des humains, obnubilés par leur « dégoût de la différence » ethnique ou sociale. Tout au long du XXe siècle, l’arbre voit et entend les humains qui se retrouvent à ses pieds.

En 1902, des amoureux, une Blanche et un Noir, gravent leur passion au canif sur son tronc. En 1910, des racistes pendent un jeune Noir à une de ses branches. « La nuit s’est achevée dans une atmosphère trouble, comme si un cri interminable ébranlait l’air en bousculant la lune et en déchirant les vapeurs humides qui flottaient dans les frondaisons », écrit Bouchard dans une de ses descriptions typiques. Le cri, on le découvre ces jours-ci, n’a pas fini de se faire entendre.

Trois ans plus tard, l’arbre voit les Lavoie, Serge et Benjamin, en route vers le Mexique. En 1924, Benjamin est de retour au même endroit pour y cacher des documents secrets contenant les détails de l’entente — historiquement avérée — entre les révolutionnaires mexicains et les Allemands contre les États-Unis. La suite raconte le dénouement de toutes ces histoires tout en évoquant, au passage, les événements relatés dans les tomes précédents de la série. Rares sont les romans jeunesse présentant une telle finesse de construction.

Dans « Indochine », Benjamin Lavoie et son fils Valentin, 14 ans, font la guerre au Vietnam, en 1954, dans les rangs de la Légion étrangère. L’atmosphère est trouble puisque, pour une fois, la cause que défendent les Lavoie, l’Indochine française, est très contestable. Le père évoque même, en parlant à son fils, « cette mauvaise guerre où nous tuons des paysans dans leur propre pays parce qu’ils ont une idéologie différente de la nôtre ».

« Plutonium », un des moments forts de la série, fait voyager le lecteur entre les États-Unis et le Japon afin de raconter la tragédie d’Hiroshima par le regard de Marie-Louise Lavoie, 13 ans, fille de Benjamin, et par celui, surtout, de sa correspondante nipponne et francophile du même âge. Ce roman épistolaire contient de bouleversantes descriptions de l’explosion, survenue le 6 août 1945, et de ses suites, notamment la pluie noire radioactive, ainsi que de fortes évocations des remords de certains des scientifiques impliqués dans le projet Manhattan, qui a mené à ce désastre.

« Ténèbres », enfin, mon tome préféré, dépeint un Congo sous la botte française, en 1925. Son jeune héros, Ovila Barzac, 13 ans, fils d’un colonialiste enragé, s’y retrouve au cœur d’une expédition en compagnie de Benjamin Lavoie et, surtout, d’Anatole Gilot, un personnage inspiré de l’écrivain André Gide, auteur, en 1927, du célèbre Voyage au Congo, dans lequel il critiquait les abus du colonialisme français.

Petites leçons d’histoire du XXe siècle, ces romans d’aventures, mêlant événements historiques authentiques et sympathiques personnages fictifs, sont des bonbons littéraires de premier choix, pour tous.


 
1 commentaire
  • Loyola Leroux - Abonné 6 juin 2020 09 h 28

    Lire aussi des livres non pasteurisés, non rectifiés, non aseptisés.

    Il importe de développer la gout de la lecture, en particulier chez les jeunes. Les romanciers jeunesse québécois abondent, les écoles et les bibliothèques font lire leurs livres, les invitent à rencontrer les écoliers. Les pages littéraires des grands journaux leur accordent une place importante, les Salons du livre aussi, la radio et la télévision les reçoivent, etc. Personne ne pose le problème de la qualité des œuvres, l’accent est mis sur les valeurs véhiculées comme la rectitude politique.
    La mode actuelle est aux témoignages d’enfants sur leurs arrière-grands-parents victimes de la shoah. Chaque époque à ses modes. Moi, en 1955, les sœurs nous récompensaient le vendredi après-midi, en nous permettant de lire des vies de saints en BD.
    En 2005, Vladimir Poutine a affirmé qu’«il est rare de trouver aujourd'hui en Russie quelqu'un qui, enfant, ne se soit pas passionné pour Jules Verne ou Alexandre Dumas.’’ Jules Verne (1828-1905), est un écrivain français qui a surtout écrit des romans d’aventure qui sont très influencés par l’évolution des sciences et les découvertes technologiques du XIXe siècle. Verne est populaire dans le monde entier, il vient au deuxième rang dans le monde des auteurs les plus traduits en langue étrangère après Agatha Christie.
    Une école privée organisait, en novembre dernier une vente de livres pour jeunes, pour amasser des fonds. J’ai visité le gymnase, je m’attendais à une centaine de livres, sur les tables il y avait plus de 1000 titres, fascinant, presque que des livres québécois. J’ai posé une question : Avez-vous des livres de La Fontaine, Jack London, Kipling, Verne, Comtesse de Ségur, Daudet, Kessel, etc., le responsable m’ a regardé comme si j’étais un martien, aucun de ces auteurs ne se retrouvaient en vente.
    Lire quelques classiques à l’occasion, n’est-ce pas, ‘’au pays de l’Amour du pauvre’’, une bonne idée.