Promesses et périls des technologies en éducation

Que sera l’après-COVID ? On ne compte plus les textes qui s’aventurent à tenter de le prédire, et ce, dans tous les domaines auxquels vous pouvez penser — économie, santé, restauration, tourisme, services financiers, culture, et bien d’autres, sans oublier l’éducation.

L’entreprise est hasardeuse et la plupart des choses qu’on avance sont incertaines. Thomas Hobbes notait toutefois l’avantage qu’a ici non seulement celui qui « s’y connaît le mieux et qui a le plus étudié les choses sur lesquelles il conjecture », mais aussi celui « par la volonté duquel elles doivent arriver ».

Un immense marché qui pourrait encore grossir

Un des effets de la pandémie sur l’éducation s’est déjà fait sentir, avec cet énorme accroissement de la demande et de l’offre pour la technologie — des applications pour l’apprentissage des langues, des outils de vidéoconférence, divers logiciels d’apprentissage en ligne, de gestion de classe et ainsi de suite. Amusez-vous à regarder ce que proposent Lark, BYJU’s, Dingtalk ou Tencent. On peut raisonnablement penser que cette tendance va se poursuivre et possiblement s’accélérer.

D’autant qu’il n’est pas très risqué de prédire que les grandes entreprises de ce vaste univers des télécommunications, qui comprend tout ce qui est relié à Internet et à l’intelligence artificielle, sont au nombre de celles « par la volonté » desquelles l’avenir sera possiblement dessiné et qu’elles souhaitent voir leur empire s’étendre. On les comprend. On a récemment estimé que le marché mondial de ces technologies devrait atteindre 350 milliards de dollars américains d’ici 2025, et qu’il sera dominé par les États-Unis et par la Chine.

On ne s’étonne alors pas quand on apprend de Naomi Klein dans le Guardian que la crise actuelle est vue par ces grandes entreprises comme l’occasion de mener la plus vaste expérimentation jamais réalisée sur l’apprentissage en ligne et d’en vanter les mérites. Elles jouent pour cela leurs cartes habituelles, avec un cocktail de propagande, de fondations, de recherche, de relations publiques et j’en passe.

J’ignore comme tout le monde de quoi l’avenir sera fait en éducation. Mais si on prend au sérieux l’idéal démocratique, on voudra que dans nos discussions à ce propos, trois choses au moins soient bien présentes : des données fiables ; une présentation honnête des options ; un débat informé sur les profonds enjeux éthiques et politiques que tout cela nous demande de considérer.

Des questions incontournables

Il y a sans aucun doute certains avantages à l’enseignement en ligne, et nous en découvrons quelques-uns en ce moment. Mais il a aussi ses limites et ses désavantages. Tout cela devrait faire l’objet d’un bilan mené de manière impartiale et désintéressée, à l’abri des intérêts, notamment financiers, des uns et des autres.

Dans ce bilan, on ne devrait pas négliger, en examinant les diverses propositions, leurs impacts autres que scolaires (qui, eux, se posent en matière de réussite, de motivation et ainsi de suite). Car il en est sur les terrains personnel, psychologique, social et politique. Les innombrables feux qui s’allument depuis des années chez les psychologues, les pédiatres et d’autres spécialistes à propos des dangers des miroirs noirs devraient ici figurer en bonne place et être sérieusement pris en compte.

Partant de là, on devrait envisager diverses options avant de s’engager, toujours modestement et prudemment, dans une voie ou une autre.

En éducation, pour en rester sur ce plan, il est raisonnable et sujet à débat de vouloir, plutôt que de subventionner les Google et les Amazon de ce monde, augmenter le nombre d’enseignants, mieux les former et les rémunérer, doter chaque école d’un service d’infirmerie digne de ce nom. Et ainsi de suite.

Reste ce qui est à mes yeux une chose absolument essentielle : prendre en sérieuse considération les incontournables, nombreux, et souvent inédits enjeux éthiques et politiques de tout cela.

On parle beaucoup, ces temps-ci, des périls de la télésurveillance. Imaginez ce que cela pourra signifier si le déploiement à grande échelle du télétravail, de la télémédecine, des téléloisirs, de la télé éducation — tout cela se faisant depuis un chez-soi qui n’est plus un lieu de repli dans une nécessaire sphère privée — donnait aux intéressés une quantité phénoménale de précieuses informations de surveillance et de contrôle.

Il n’est même pas nécessaire d’abolir l’école pour que ces périls se pointent. Considérez à ce propos une application de plus en plus utilisée : Class Dojo, qui nous semblera peut-être demain appartenir à la préhistoire de la télé éducation. Elle aide à gérer la classe, laquelle peut en outre à volonté interagir avec le monde extérieur, en publiant des photos, des dessins, des textes, etc.. Les parents, depuis leurs propres appareils, peuvent suivre le progrès de leurs petits, échanger avec eux, avec l’enseignante, etc.

Et tout cela peut être recueilli, stocké, analysé. Panopticon, nous voici…

Autre chose. Laissons de côté le cas de l’enseignement supérieur pour considérer l’école. Celle-ci, et c’est une des choses qui la rend précieuse et incontournable, est un milieu intermédiaire entre la famille et la société civile et politique. L’enfant amorce, par l’école, une sortie de ces relations affectives par lesquelles il est (en partie) défini dans la famille, pour commencer à l’être par des relations abstraites et impartiales, comme le sera le citoyen qu’il doit devenir.

Priver les enfants de cet espace, sans rien offrir à sa place, représente un immense danger.

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