Demander l’impossible

Après deux mois de quasi-monopole gouvernemental sur l’espace médiatique, il fallait sans doute se réjouir de voir l’Assemblée nationale reprendre ses activités d’une façon à peu près normale, mais il y a souvent dans le jeu politique une inanité que personne n’a dû regretter beaucoup.

Le mouvement de Mai 68 s’était incarné dans la merveilleuse formule que les étudiants français avaient empruntée à Che Guevara : « Soyez réalistes, demandez l’impossible ! » À leurs yeux, le fait que les changements souhaités relèvent de l’utopie n’était pas une raison de ne pas les exiger, bien au contraire. S’il est vrai que la rationalité bourgeoise peut voir une impossibilité là où il y a simplement un intérêt à protéger, certaines situations s’apparentent bel et bien à la recherche de la quadrature du cercle. Dans tous les parlements, cela n’empêche pas l’opposition d’exiger que le gouvernement s’y attaque en se réjouissant d’avance de son échec.

La nouvelle cheffe du Parti libéral du Québec, Dominique Anglade, estime que la crise de la COVID-19 forcera le Québec à se redéfinir, mais elle-même ne semble pas avoir l’intention de changer la bonne vieille façon de faire la politique, dont l’objectif est de faire trébucher l’adversaire tout en prétendant défendre le bien public. Bien sûr, ceux qui lui font face aujourd’hui agissaient de la même manière quand ils étaient dans l’opposition et ils le referont le jour où ils y retourneront, mais on peut bien continuer d’espérer l’impossible, non ?


 
 

La pénurie de personnel dans les CHSLD est une telle évidence aux yeux de tous qu’exiger une baisse immédiate des ratios apparaît comme une impossibilité mathématique qui ne peut pas avoir échappé à l’ingénieure qu’est Mme Anglade. Il est certain qu’un allègement de la charge de travail, que ce soit celle des infirmières ou celle des préposés aux bénéficiaires, faciliterait le recrutement, mais on ne peut pas mettre la charrue devant les bœufs, c’est-à-dire inscrire les ratios dans les conventions collectives sans avoir le personnel qui permettrait de les respecter.

Tout le monde reconnaît que les préposés et les infirmières tiennent le réseau à bout de bras depuis des années et qu’il est urgent d’envoyer des renforts, mais il n’y a pas de recette magique. Le gouvernement ne sait manifestement plus à quel saint se vouer. Depuis deux mois, les SOS lancés de toutes parts et les primes temporaires n’ont pas suffi, au point de devoir faire appel à l’armée.

Au bout du compte, il manque toujours 10 000 personnes dans le réseau. Est-il réaliste de penser qu’une formation de trois mois rémunérée 21 $ l’heure et un salaire de 49 000 $ par année permettra de rapatrier ceux qui manquent à l’appel et d’en recruter encore 10 000 de plus avant que la deuxième vague ne frappe ? À cette question, tout ce qu’a pu répondre le premier ministre Legault est qu’il l’espérait. Le gouvernement aura beau avoir le meilleur plan pour contrer une résurgence du virus, ce sera peine perdue si le personnel n’est pas au rendez-vous.


 
 

Le renouvellement des conventions collectives dans le secteur public est toujours une opération délicate et la structure de la rémunération des employés de l’État, avec ses échelons et ses équivalences, est un édifice dont l’équilibre est fragile. On comprend également que les centrales syndicales ont à défendre les intérêts de l’ensemble de leurs membres, dont la situation n’est pas nécessairement aussi dramatique que celles des préposés ou des infirmières, mais qui ont également droit à un mieux-être.

Les contribuables sont généralement d’avis que les demandes syndicales sont exagérées, puisqu’ils en font les frais. Cette fois-ci, la population comprendrait encore moins qu’un blocage dans les négociations empêche le gouvernement d’offrir des augmentations plus généreuses à ceux et celles dont le réseau de la santé a absolument besoin. Peu importe qui est responsable de ce blocage, les syndicats seront inévitablement montrés du doigt.

Depuis le début de la crise, ils ont parfois donné l’impression de faire davantage partie du problème que de la solution, notamment dans le secteur de l’éducation. Il est vrai que le ministère a été pris complètement au dépourvu, au point où le ministre Jean-François Roberge a parlé de « vacances », mais le suivi pédagogique offert par les enseignants a aussi été très inégal. On aurait pu espérer que la pandémie favorise une plus grande collaboration, mais cela doit aussi faire partie des choses impossibles à demander.


 
40 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 28 mai 2020 04 h 01

    Si ce n'est pas assez

    Si $49000 ne suffisent pas pour remplir ces postes, c'est la fin de l'empire. Faire autant d'argent avec une formation de trois mois est une aubaine sans précédent. C'est mieux que la police et c'est moins dangereux... normalement.

    • Carol Bernier - Abonnée 28 mai 2020 09 h 51

      Les sportifs professionnels font combien par année pour une formation de... Vous vous concentrez sur le temps de la formation et vous oubliez la nature de la tâche. En passant... les chauffeurs de la stm font plus avec un secondaire 5. Si vous vous vous lancer dans les comparaisons.

    • Jean Duchesneau - Inscrit 28 mai 2020 10 h 34

      Pour occuper la fonction de Préposé aux bénéficiaires, il faut un diplôme d'Assistance à la personne en établissement et à domicile. Le numéro de programme sanctionné par le Ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, 2018 est DEP 5358. Ce programme offert par la majorité des Commissions Scolaires est de 870 heures échelonnées sur 10 mois. Si une formation accélérée est offerte en 3 mois, elle ne dispensera pas tous les cours.

      Quand vous dites que 49 000$ est exagéré, jetez un coup d'oeil aux métiers de la construction dont l'exigence est aussi un DEP.

      http://www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web de DEP 5358

      On parle beaucoup des CHSLD publics, mais on parle peu des établissements privés et des établissements offrant des soins intermédiaires. Dans ces derniers établissements, on surestime l'autonomie des bénéficiaires afin d'embaucher des "préposés" au salaire minimum sans diplôme. Après un entraînement de 7 heures, ils font essentiellement les mêmes tâches que les préposés diplômés, mais sans les compétences.

    • Nadia Alexan - Abonnée 28 mai 2020 10 h 35

      «Les contribuables sont généralement d’avis que les demandes syndicales sont exagérées, puisqu’ils en font les frais». On attribue faussement tous les malheurs de la terre aux méchants syndicats, sans pour autant se préoccuper de vrais vilains qui accaparent le plus grand morceau du gâteau, sans se soucier de la majorité qui œuvre en silence!
      Au contraire, ce sont les salaires exorbitants, à titre de millions, de PDG qui sont effectivement exagérés. La personne qui travaille à enlever des couches d'ainés pendant 10 heures par jour mérite plus que les parasites qui ne font rien, mais qui ont droit à une rémunération astronomique dans les millions, sans avoir la décence de payer leur juste part d'impôt.

    • André Côté - Abonné 28 mai 2020 11 h 22

      Mieux que la police? Faudrait pas trop exagérer. Je n'ai rien contre les policiers, mais Il me semble que le salaire des policiers est plus élevé et qu'ils bénéficient d'un fond de pension intéressant à partir de 45 ans. La vraie question est: est-ce aussi important de veiller à la sécurité et au bien-être des personnes âgées, que de la sécurité des citoyens en général? Bien sûr, tout est question de valeurs!

    • Denis Drapeau - Abonné 28 mai 2020 11 h 35

      Les bourgeois, dont les enfants vont presque toujours à l'université, estiment que l'instruction est le facteur déterminant (voir, comme vous le dite, le seul) pour déterminer un "juste" salaire. Or la loi sur l'équité salariale en détermine 4 avec une multitude de sous-facteurs.: 1 qualifications requises, 2 responsabilités assumées, 3 efforts requis (mental et physique) , et 4, conditions dans lesquelles le travail est effectué. (environnement de travail) Ces 4 critères reflètent plus justement la réalité d'un travail. Si le préposé-e-s ne score pas au chapitre des qualifications, en revanche les autres facteurs sont fort pertinnents et à prendre en compte.

      Quant au salaire de $49000, «mieux que la police», vous êtes en retard sur la réalité là aussi. Le salaire d'entrée est de 47 206 $ , 2 ans plus tard 60 165 $ et 5 ans plus tard il est de 82 308 $.. Sans compté la retraite à 50 et un poste de cadre supérieur qui vous attend dans une agence de sécurité ou autre employeur ayant besoin de ce type d'expertise. On a vu pire !
      https://www.sq.gouv.qc.ca/recrutement/policier/

    • Serge Lamarche - Abonné 28 mai 2020 14 h 58

      Je trouve que les commentaires précédents sont tous très pertinents. Une première!
      @Carol Bernier: les sportifs professionnels s'entraînent depuis qu'ils sont enfants. Ils sont surpayés oui, mais leur formation est dure à battre.
      @Denis Drapeau: je ne savais pas qu'il y avait une loi sur l'équité salariale. Et quand je dis mieux que la police, je veux dire rapport entrainement/salaire.

  • Jean-Yves Bigras - Abonné 28 mai 2020 04 h 57

    Journalisme 101

    M. David dénonce l'opposition Libérale, il va de soi et le manque de coopération syndicale.
    Le contre-pouvoir... tout contre.

  • Hélène Gervais - Abonnée 28 mai 2020 06 h 07

    Effectivement....

    Nous avons l'impression que pour la plupart des enseignants ce furent des vacances payées et la plupart vivront ces vacances payées jusqu'à la fin juin. Mais peut-être n'est-ce qu'une impression

  • Serge Grenier - Inscrit 28 mai 2020 06 h 57

    Plusieurs coups de retard

    Un bon joueur d'échec est capable de prévoir plusieurs coups d'avance. Quand on regarde la performance des gouvernements un peu partout dans le monde, force est de constater qu'ils font face à un meilleur joueur car ils se retrouvent toujours plusieurs coups en retard sur le jeu.

    Ceux qui mènent le jeu veulent l'hégémonie mondiale. Ils misent sur la technologie pour y arriver. Principalement la technologie de surveillance. Pour installer cette technologie, ils avaient besoin d'une grande crise. Avec beaucoup de morts. Comme une pandémie. Malheureusement, leur virus s'attaque principalement aux personnes âgées. Qu'à cela ne tienne, se sont-ils dit : « Nous ferons d'une pierre deux coups». Pendant plusieurs années ils ont réduit les effectifs et les services aux aînés et quand ils ont lâché leur virus, ils ont obtenu le nombre de morts suffisant pour imposer leurs applications de surveillance de masse. Et leur réforme des retraites est devenue moins urgente étant donné la réduction significative du nombre de retraités.

    Et pendant ce temps-là, les journalistes se concentrent sur l'arbre qui leur cache la forêt.

    • Ginette Cartier - Abonnée 28 mai 2020 10 h 21

      En effet, c'est une impression. Et ce n'est que ça, car dans les faits, beaucoup de profs, surtout au collégial, ont travaillé très fort pour sauver la session de leurs étudiants.

  • Raynald Rouette - Abonné 28 mai 2020 07 h 06

    Bye-bye concertation


    L'humilité d'un René Lévesque serait plutôt appropriée dans les circonstances, pour tous les partis politiques et intervenants sociaux et autres, sans exception...