Le besoin de communier

Dans les parcs de Montréal, très tôt le matin, à l’heure où j’entame mes stations de la croix, les poubelles débordent. Les cartons de nourriture, les papiers gras, les bouteilles de bière, les écureuils juchés sur toute cette macédoine… témoignent des activités abondantes de la veille. Jamais les espaces verts de la métropole n’auront tant servi. Avant la fin-du-monde-tel-que-nous-le-connaissions, j’allais moi-même rarement au parc. Aujourd’hui, comme tant d’autres, j’y accorde une attention dévote. Il ne s’agit pas seulement de prendre l’air ; il s’agit, en fait, de communier.

Les humains ont besoin d’expérimenter les mêmes choses au même moment. Comme les hommes hassidiques de mon quartier qui ont trouvé une solution à la fermeture des synagogues — en priant à heure dite, chacun sur son balcon, mais ensemble —, nous sommes désormais légion à nous recueillir dans les coins verts de la ville, à prier, si on veut, ensemble, à épandre notre humanité dans un même élan, à défaut d’un même souffle.

On oublie, en fait, combien les rassemblements sont importants. La démocratie ne serait pas née à Athènes, cinq siècles av. J.-C., sans ces assemblées citoyennes qui ont permis d’imaginer l’exercice du pouvoir différemment. Réunis sur la place publique, les « hommes libres » — les femmes, les esclaves et les étrangers n’étaient pas admis — décidaient des choses de la cité. Le modèle s’est heureusement raffiné avec le temps, mais tout en gardant intacte l’idée de base : la congrégation des corps et des esprits est un exercice salutaire tant pour l’être humain que pour la nation.

Aujourd’hui, la place publique a tendance à se déplacer vers le Web, un phénomène que le Grand Confinement a multiplié par cent. Des directeurs d’université aux directeurs de théâtre, en passant par les maisons funéraires et les agences de rencontres, on tente de se réinventer par le numérique. On entend ad nauseam qu’il y a ici une occasion à ne pas manquer. L’avenir sera innovateur et virtuel ou ne sera pas. À les entendre, on pourrait croire que l’enseignement, les arts, les musées, le yoga… se trouvent désormais grandis par ce saut virtuel dans le vide plutôt qu’amoindris par les mesures de confinement, comme tout adepte de ces disciplines sait très bien au moment où l’on se parle.

Comme le rappelle la lettre ouverte du Conseil québécois du théâtre, « le numérique est un diachylon […] un moyen de garder le contact avec le public et de lui offrir quelques succédanés aux spectacles qu’il attend ». Mais ne nous méprenons pas. « Le théâtre est l’art du rassemblement. Sans la rencontre directe avec le public, le théâtre n’est pas. […] Sans la mystique conscience de partager un moment unique, aussitôt enfui, le théâtre n’est pas. »

Ce qui nous arrive est bouleversant, inattendu, jamais vu ; « l’expérience collective la plus importante du siècle », selon le sociologue allemand Hartmut Rosa. Le monde entier est dans le collimateur sans savoir quand ou comment cette vaste expérimentation se terminera. Le besoin de retrouver une certaine normalité, de continuer, sinon exactement comme avant, du moins suffisamment pour secouer cette gigantesque inertie, est omniprésent. De là, la précipitation vers le numérique, la « technologie du futur », sans toujours se demander ce qui est ici en train de se perdre.

Dans un texte publié cette semaine, l’autrice bien connue Naomi Klein met en garde face à ce « mode solution ». « Alors que nous comptons toujours les morts, le futur qu’on nous propose voit l’isolement non pas comme un mal nécessaire, mais comme le premier pas vers un avenir distancié et sans toucher. » Outre les implications évidentes d’un tel monde — moins de médecins, d’enseignants, de théâtre et d’argent comptant, plus de temps d’écran, d’isolement et de surveillance —, l’essayiste s’inquiète des maîtres qui se profilent derrière ce no-touch future : Google, Amazon et Apple, ceux-là mêmes qui s’arrangent pour n’avoir de comptes à rendre à personne et que la pandémie n’a fait qu’enrichir de plus belle. Est-ce vraiment ça que l’on veut ? demande-t-elle.

Parmi toutes les questions que pose cette crise sans précédent, il y a celle, fondamentale, du monde dans lequel on veut vivre. Un monde certes plus sécuritaire mais un peu moins humanitaire — ou son contraire ? Un monde connecté sur ce qui est vivant. Savez-vous, en passant, que l’isolement, ce qu’on appelle communément la solitude, est enregistré par le corps comme une douleur physique ? « La connexion aux autres est si vitale pour nous comme espèce », dit la recherche, que le corps aurait au gré de l’évolution humaine emprunté la sensation de douleur pour alerter quand nous devenons « déconnectés les uns des autres ».

Nous sommes dans un moment de grande angoisse, mais aussi de grande vérité. Il faudra faire attention à faire les bons choix.

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